Les heures avaient passé, lourdes et tristes pour Albert d’Estanger; il
lui semblait depuis ces dernières semaines avoir pris des années.
Le mal l’avait saisi subitement: un frisson léger d’abord, puis plus
violent, et enfin la fièvre, le lourd sommeil de torpeur. Il avait eu
tout de suite le sentiment d’être vraiment malade, la tête confuse, le
corps las. Il demeura couché tout un jour sans vouloir d’autres secours
que les soins de son valet de chambre. Puis, après une seconde nuit,
plus agitée et plus pénible, il consentit à ce qu’on allât chercher le
docteur; son valet de chambre l’en priait, et l’insistance unique de cet
homme, seul auprès de lui en ces heures tristes, lui fit voir avec
intensité son isolement. Il ne voulait avertir personne, et il se
demandait du reste qui son état pouvait bien intéresser. Il s’étonna
dans le fond de son cœur de cette indifférence cruelle qui l’entourait,
et, ayant toujours été beaucoup aimé, il lui parut incroyable qu’aucune
créature humaine ne fût attristée ou alarmée à la perspective de son
mal. Le désir de la présence et des caresses de Marguerite s’imposa avec
une violence qui le torturait, et il comprenait en même temps qu’il ne
pouvait rien; il fallait guérir pour la revoir, et il le souhaita avec
véhémence.
Il fit donc appeler le docteur qui avait soigné sa mère et qu’il
connaissait depuis des années; il le savait très doux, très intelligent,
et assez sceptique en médecine, ce qui, chose curieuse, augmentait chez
certaines personnes la confiance qu’elles avaient en lui, et c’était le
cas particulier de d’Estanger qui professait une entière incrédulité
dans la science de guérir.
Le docteur Delpeyron ne se fit pas attendre; il avait habituellement le
visage triste et préoccupé et, quoique plein d’une bonté réelle, ne se
mettait nullement en peine de cacher la vérité à ses malades. Il leur
attribuait à tous des qualités philosophiques et un détachement des
choses humaines dont beaucoup étaient dépourvus; vis-à-vis des femmes il
observait des ménagements relatifs; mais vis-à-vis des hommes il ne se
mettait pas en frais de réticences.
Il examina et ausculta très attentivement M. d’Estanger, appuyant
fortement sa tête d’un mouvement interrogateur et impatient déjà
inquiétant en soi; puis, se relevant et jetant sur le lit la serviette
qu’il avait prise pour son auscultation, il dit en faisant la grimace:
--Le cœur n’est guère fort.
--Non!
--Vous avez une grippe nerveuse, et avec un cœur qui ne marche pas mieux
que le vôtre, c’est toujours ennuyeux.
Et, comme pour se confirmer à lui-même son diagnostic, il appuya à
nouveau son oreille sur la poitrine du malade.
--Ce sera long? interrogea d’Estanger.
--Oui; pour guérir, il faut suivre cette affaire-là de près, beaucoup
vous reposer, respirer le bon air. Et, à ce propos, pourquoi ne
prendriez-vous pas la chambre de madame votre mère, qui est exposée au
soleil et donne sur le jardin? Ici, au nord, sur la cour, ce n’est pas
ce qu’il vous faut.
--C’est bien, docteur, je changerai.
Le docteur Delpeyron avait ensuite écrit une ordonnance qu’il remit à
d’Estanger avec l’air de dire qu’il avait, en la rédigeant, obéi à
l’usage, mais que, personnellement, il n’y attachait pas grande
importance. Il insista néanmoins sur la nécessité de relever les forces.
--Dès que vous n’aurez plus de fièvre, nous verrons à vous fortifier
sérieusement. Qu’est-ce que vous avez donc fait pour rendre votre cœur
si paresseux? Avez-vous des étouffements?
--Pas jusqu’ici.
--Tant mieux. Déménagez, faites entrer le soleil, la lumière, ils vous
guériront mieux que moi.
Ayant ainsi acquitté son devoir professionnel, le docteur Delpeyron
causa encore quelques minutes avec beaucoup de cordialité; il était de
l’avis de Socrate, et pensait que, même après avoir bu la ciguë, la vie
était encore intéressante.
Docile aux instructions qui lui avaient été données, dès le surlendemain
d’Estanger se transporta dans la chambre qu’avait si longtemps habitée
sa mère et il s’étendit dans le lit où il était né, où sa mère était
morte. Ce lit, avec la tête au mur, avait à gauche les fenêtres donnant
sur le jardin; entre les deux fenêtres était un petit bureau. La
cheminée faisait face au lit, et, de chaque côté, était une bergère
profonde. A droite du lit, à la hauteur du chevet, était la porte de
communication avec le cabinet de toilette; puis venait, s’adossant au
large panneau, une grande commode de marqueterie que surmontait un
coffret de mariage ancien, en bois précieux, lamé de cuivre. Rien
n’avait été enlevé ni changé de place depuis la mort de madame
d’Estanger, et ce fut pour Albert la plus curieuse des sensations que de
se trouver là, entouré de tous les souvenirs de sa vie passée, aussi
loin qu’il pouvait remonter.
La chambre de madame d’Estanger était toute remplie des reliques des
êtres aimés, et le fils unique et cher y revivait à tous les âges. Le
premier soir, lorsque à la lueur de la lampe les yeux d’Albert
s’arrêtèrent sur un portrait de lui-même à sept ou huit ans, il eut un
attendrissement profond à la vue du petit gamin vêtu d’une blouse bleu
de roi et d’un pantalon blanc, assis au pied d’un arbre et souriant à
son cerceau. Il éprouva une émotion religieuse en songeant à tous les
regards d’amour que sa mère avait jetés sur ce portrait, et à toute la
tendresse dont l’être qu’il était alors et qu’il était devenu avait été
entouré. Il comprit, dans son isolement, quelles avaient été les
contemplations silencieuses de la mère devenue solitaire, vieillissant
au milieu d’images muettes; il se sentit très près de sa mère, comme
enveloppé par son affection, comme si quelque chose d’elle-même était
demeuré dans cette pièce d’où son âme avait pris son essor. Il pensa
avec une amère tristesse aux séparations de la vie, aux folies de la
sienne, à la rupture avec la créature qui, étant sa femme, aurait en
même temps, par sa vigilante tendresse, continué sa mère. Là était
Yvonne; là aussi, tout proche du chevet, Marguerite fiancée, et lui à
son côté. Madame d’Estanger n’avait point enlevé ce portrait; elle en
avait eu souvent l’intention, puis, par une crainte superstitieuse
d’écarter un portrait de son fils, elle l’avait laissé. Les âmes
contristées par le présent ont un besoin impérieux d’évoquer le passé,
et le passé de son fils était toute la consolation de la mère
lorsqu’elle rêvait, inquiète, à l’homme sans foyer, usant sa jeunesse
dans les aventures, se préparant une vieillesse délaissée; les yeux
pâlis avaient maintes fois pénétré le voile de l’avenir, et vu Albert,
comme il était effectivement, malade et seul, réduit à des soins
mercenaires. Il eut l’intuition que sa mère avait prévu son abandon et
l’avait plaint par anticipation. On lui disait que son cœur était
faible, et jamais il ne l’avait senti aussi vivant, aussi ardent, aussi
dilaté par les souvenirs heureux: dans la demi-somnolence de sa
faiblesse, il entendait à son oreille des mots d’amour: tantôt c’était
sa mère, tantôt Marguerite, puis des femmes aimées autrefois, puis
Yvonne, et, avec une angoisse affreuse, il ouvrait soudain les yeux pour
se retrouver solitaire.
Son valet de chambre, effrayé de sa mélancolie croissante, lui avait
suggéré de faire prévenir un de ses oncles qui était venu précisément le
demander depuis qu’il était alité.
--Je vous le défends, avait commandé d’Estanger.
Le docteur Delpeyron avait également conseillé quelque distraction,
quelque conversation tranquille:
--J’aime mieux être seul; je lis, je regarde le jardin, les arbres, les
nuages, je ne m’ennuie pas.
Cependant sa convalescence tardait, et il n’entendait pas la parole
rassurante qu’il attendait tous les jours sans se l’avouer.
La venue de madame Varèze lui avait été une joie; mais, dès qu’il l’eut
vue près de lui, dès qu’il eut goûté le charme consolateur de sa voix,
de sa présence, le désir de revoir Marguerite devint intolérable dans
son ardeur; toutes les autres considérations avaient disparu pour lui.
Il fallait que Marguerite vînt; il lui semblait qu’elle lui apporterait
la vie; à l’idée de la retrouver, son cœur se mettait à battre si
violemment qu’il croyait défaillir.
Elle viendrait, quelque chose le lui disait; demain ou après, bientôt
elle paraîtrait, il entendrait sa voix, il la verrait, leurs regards se
rencontreraient.
Il ne pensait ni à madame Varèze, ni à personne; un égoïsme triomphant
l’envahissait. Sûrement Marguerite aurait pitié de lui, sûrement elle
lui reviendrait, et il se réjouissait de souffrir pour l’y forcer. Ce
qu’il en adviendrait pour Marguerite, il ne se le demandait pas; il la
voulait à tout prix, et c’était tout.
Il s’agitait d’avance, plein d’impatience, ressentant des joies d’amant
qui attend sa bien-aimée; son œil devenait inquiet pour examiner les
choses autour de lui, et il donna l’ordre que le lendemain on se
procurât des roses et des muguets. Il se souvint soudain de la passion
de Marguerite pour cette fleur délicate: elle en aimait la forme légère,
la blancheur, le parfum. Pénétré de cette idée, il répétait avec
l’insistance des malades:
--Surtout, des muguets.
Le valet de chambre, Justin, s’offrit pour aller en chercher tout de
suite.
--Si cela peut être agréable à monsieur, c’est l’affaire d’une
demi-heure. Maria (c’était sa femme et elle couchait dans la maison
depuis la maladie de d’Estanger) est ici justement; elle pourrait aller
chez la fleuriste.
--Oui, qu’elle y aille, cela me fera plaisir.
Puis il revint sur ses recommandations et dit qu’il se sentait mieux.
--Cependant monsieur fera sagement de se coucher de bonne heure; la
visite de madame Varèze l’a un peu fatigué.
--Vous avez raison, il faut me reposer.
Il se mit au lit avant de dîner. Laissé seul après son léger repas, il
défendit qu’on fermât les persiennes: il voulait jouir des dernières
lueurs du couchant; le petit jardin, ce soir-là, s’embrasait, et le
frisson d’amour qui secouait les feuilles au vent de la nuit pénétrait
dans le cœur agité de l’homme qui avait aimé, et qui voulait aimer
encore. Sûrement elle viendrait, elle allait venir!