XXVIII

Depuis l’instant où elle s’était trouvée assise à côté du malade jusqu’à

celui où elle avait franchi la porte de Marguerite, madame Varèze

respirait pour la première fois; l’angoisse qui l’avait saisie,

emportée, dominée, s’apaisait dans un immense soulagement.

Elle se demandait comment elle avait osé se rendre chez madame Lesquen,

lui transmettre un pareil appel! si Marguerite y avait répondu!... Ce

péril, heureusement, était conjuré. Lui, souffrirait, sans doute, mais

la femme innocente qui était épouse et mère serait épargnée. Madame

Varèze devinait vaguement la jalousie secrète de Marguerite; sans

chercher qui avait pu la faire naître, elle s’en réjouissait: cette

jalousie la sauverait... Et néanmoins elle trouvait Marguerite

extraordinairement cruelle. Comment ne courait-elle pas avec une hâte

désespérée à cet homme qui la voulait, qui l’aimait toujours, qui le lui

avait dit, l’avait regardée avec ce visage tendre qu’il tournait

maintenant vers son portrait! Quelle misère que de pareilles

complications puissent exister! Quel aveuglement empêchait de prévoir

les souffrances certaines qui devaient en résulter? Comment, en toute

sincérité, Marguerite avait-elle pu imaginer qu’un homme qu’elle

répudiait par jalousie, qu’elle avait aimé de toutes ses forces, qui

avait été son mari, pourrait lui devenir indifférent au point de lui

permettre de lier à jamais sa vie à un autre homme? Elle songea avec

quelle rapidité foudroyante le trouble et l’inquiétude entraient dans

les existences! La sienne, il y a quelques semaines encore, si libre de

soucis en apparence, si heureuse, soudain emprisonnée dans un conflit de

passions et de désirs où les siens n’étaient comptés pour rien, et dont

elle avait une compassion infinie sans pouvoir cependant souhaiter autre

chose qu’un désappointement cruel aux cœurs pour lesquels elle

souffrait...

Et elle? Elle n’avait qu’à se taire, boire ses larmes en silence, et

prier que nul être au monde ne sût jamais qu’elle les avait versées.

Elle espéra que la délivrance et la paix viendraient d’ailleurs.

Quelle douceur ce fut pour la mère, après ces heures douloureuses, de

sentir autour d’elle les bras de son enfant! Elle s’y abandonna,

écoutant tout près du sien battre le cœur inquiet de sa fille.

--Tu sens l’éther, maman! dit abruptement Odette, avec inquiétude.

--J’en ai fait respirer à notre ami malade, il a des suffocations.

--Est-ce que c’est grave?

--Je ne le pense pas; il m’a dit avoir déjà eu des troubles de ce genre.

On vit très vieux avec une maladie de cœur.

L’idée de la mort poignit soudain le cœur d’Odette. Elle regarda sa

mère, la trouva pâle et lui dit avec emportement:

--Tu souffres, maman?

--Je suis fatiguée, ma chérie.

Et madame Varèze s’assit d’un mouvement lassé.

Odette s’empressait autour d’elle.

--Tu vas tomber malade, tu t’occupes trop des autres.

Et elle aidait sa mère à se défaire, lui plaçait un coussin sous la

tête, lui faisait respirer des sels. Dans un véritable bien-être, une

détente exquise, madame Varèze se laissait dorloter.

Odette éprouvait pour l’instant comme une rancune vis-à-vis de

d’Estanger; elle devinait que d’une façon quelconque il avait troublé sa

mère, qu’il était cause de l’émotion dont son visage portait

l’empreinte; et pour Odette, sa mère était son bien, sa chose, que nul

ne devait agiter... qu’elle-même.

Après un court repos, un abandon complet aux mains d’Odette, madame

Varèze réclama sa liberté.

--Je vais changer de robe, faire un peu de toilette, cela me remettra;

et puis, tu sais, il ne faut pas oublier que nous dînons chez madame

Bloye ce soir.

--C’est vrai, maman.

--Alors, va t’habiller aussi, sois bien jolie pour me réjouir.

--Seras-tu gaie?

--Mais certainement.

--Vrai, il n’est pas très mal?

--Souffrant, voilà tout; toujours délicat, tu sais.

Retour du flot · 第 31 / 40 题