Lorsque madame Varèze se retrouva seule dans la rue paisible, elle
marcha d’abord sans but, sans se demander où elle allait.
Instinctivement elle tournait le dos au chemin qui l’aurait conduite
chez elle; il lui fallait réfléchir en liberté; une promesse lui avait
été arrachée: comment la tiendrait-elle?
Une voiture à vide passait, elle l’appela et y monta. Le cocher
attendait qu’elle donnât une adresse. A la fin, elle dit:
--Rue de Prony; je ne sais pas le numéro, je vous arrêterai.
Elle réfléchit qu’elle serait toujours libre de changer d’itinéraire, ou
de ne pas descendre si le cœur lui manquait.
Elle avait promis.
Elle baissa un store, s’enfonça dans la voiture, et enfin ferma les yeux
pour mieux s’isoler. Elle voyait le regard suppliant d’Albert s’arrêter
vers elle: pouvait-elle lui refuser? Ah! s’il avait pu l’aimer, elle,
quel bonheur pour tous deux! Elle eut la vision douloureuse de ce qui
aurait pu être, de cette vie d’amour qui rassasie l’âme, qu’elle n’avait
pas connue, qu’elle ne connaîtrait jamais... l’heure était passée. Un
frisson la secoua, et les larmes qui voulaient couler jaillirent enfin
de ses yeux. Pendant quelques minutes, elle pleura éperdument sur
elle-même, puis se souvint qu’il fallait songer à lui.
Elle tremblait à l’idée de la mission qu’elle avait acceptée;
épouvantée, elle se demandait si elle avait le droit d’aller à
Marguerite. Elle se rassura en se disant que Marguerite, en somme,
resterait absolument maîtresse d’agir selon sa libre volonté; elle
n’allait pas vers elle pour l’influencer, ni pour la supplier, mais
seulement pour lui répéter un message... Et après tout, Albert avait été
son mari, son vrai mari. Même pour madame Varèze, Lesquen ne paraissait
qu’un remplaçant, quelqu’un à qui les circonstances avaient permis
d’usurper des droits qui réellement appartenaient à un autre. Madame
Varèze se souvenait des anciens jours d’intimité avec le ménage
d’Estanger; elle revoyait à Paramé d’Estanger assis sur le pied du lit
où Marguerite était restée couchée tout un jour avec la migraine; elle
se rappela tant de détails intimes de leur vie commune. Oui... il avait
le droit de l’appeler! N’était-elle pas comme une partie de lui-même?
La voiture marchait, on traversait le Parc Monceau; il était cinq heures
et demie. Sans doute, elle ne trouverait pas Marguerite, mais elle
tenterait. Il lui semblait que si elle remettait, il lui serait
impossible de revenir.
Vers le milieu de la rue, le cocher se retourna et frappa au carreau
pour lui demander le numéro; elle mit la tête à la portière et le lui
donna. Deux minutes après la voiture s’arrêta.
--Je crois que madame Lesquen y est, répondit la concierge.
Elle monta lentement, ne voulut pas prendre l’ascenseur afin de se
donner plus de temps, se reposa longuement à chaque palier, et enfin
sonna.
Elle demanda madame Lesquen et entra résolument dans l’antichambre.
Le domestique était hésitant, «il n’était pas sûr que madame Lesquen fût
là; il irait voir.»
--Portez ma carte, je vous prie, dit madame Varèze.
Le valet de chambre s’éloigna.
Restée seule, madame Varèze regarda avec malaise autour d’elle: il y
avait là, bien apparents, deux chapeaux et un paletot de Lesquen; sur la
table des lettres à son adresse, et sous cette table était rangée une
petite charrette d’enfant... Quel droit Albert avait-il sur celle qui
était la femme d’un autre, la mère d’un enfant qui ne lui était rien?
Le domestique revint: «Madame était bien fâchée, mais elle était en
train de s’habiller pour aller dîner à Versailles; il lui était
impossible de recevoir.»
Le premier sentiment de madame Varèze fut d’allégement; mais elle le
domina. Revenir serait pire encore... Elle s’approcha de la table,
détacha une feuille du bloc qui s’y trouvait, prit un crayon et se mit à
écrire.
--Pouvez-vous me donner une enveloppe?
--Tout de suite, madame.
Et ouvrant la porte du cabinet du docteur, le domestique alla y prendre
ce qu’elle demandait. Puis, comme madame Varèze lui remettait sa lettre
fermée, il s’avança pour lui ouvrir la porte de sortie.
--Portez à madame Lesquen, s’il vous plaît; il y a une réponse.
Il obéit, et elle resta encore une fois seule, mais ce ne fut pas
longtemps:
--Si madame veut prendre la peine de passer par ici?
Et, lui montrant le chemin, le valet de chambre lui fit suivre un large
couloir, ouvrit une porte et s’effaça.
Marguerite était debout au milieu de la pièce; elle était très pâle, et,
avec un certain embarras, s’avança vers son ancienne amie.
--Il fallait que je vous voie, Marguerite, dit simplement madame Varèze.
Sans parler, Marguerite lui offrit un fauteuil et en prit un autre.
Elles étaient dans le cabinet de toilette de la jeune femme, grande
pièce qui servait de boudoir. C’est là que Marguerite travaillait,
lisait, jouait avec son fils quand elle était seule.
--Je vous demande pardon de vous recevoir ici, dit-elle, mais j’avais
commencé à m’habiller.
Elle portait une robe d’intérieur flottante évidemment passée à la hâte.
Madame Varèze fut frappée de l’expression de Marguerite, de quelque
chose de dur et de fermé qui rendait sa tâche encore plus difficile. Il
fallait parler, parler immédiatement; sinon, elle ne le pourrait jamais.
--Marguerite... dit-elle.
Elle s’arrêta, et ajouta plus bas, hésitante:
--On ne peut pas nous entendre?
--Non. Qu’est-ce qu’il y a donc?
--J’ai une communication, très, très grave à vous faire, j’ose à
peine...
--Oh! je vous en prie, j’y suis toute préparée, je vous assure.
Madame Varèze la regarda avec une profonde surprise.
--Comment! vous savez?...
--Oui, et je ne vois pas en quoi cela peut me toucher ou m’intéresser.
Elles se dévisagèrent un instant en silence.
--Écoutez, dit brusquement madame Varèze éclairée d’un vague soupçon
mais ne voulant pas approfondir, nous ne nous entendons pas. Je suis ici
pour vous faire une prière de la part d’Albert...
--Il ne m’est rien.
--Il est bien malade, Marguerite, il vous supplie de venir le voir.
--Et il vous a chargée de me le demander?
--Oui.
--Vous l’avez vu, alors?
--Oui, il m’a fait appeler, j’y ai été tout à l’heure. Il est
cruellement changé.
--Il a grande confiance en vous, je vois.
--Je le crois.
Une jalousie aiguë, folle, torturait le cœur de Marguerite depuis que sa
mère lui avait appris le mariage probable d’Albert et de madame Varèze.
Ainsi, eux, ils se voyaient librement; cette étrangère avait le droit
d’aller s’asseoir au chevet d’Albert et elle qui avait été sa femme
n’avait pas même celui d’y penser. La colère étouffa tout raisonnement,
et d’une voix sèche elle dit:
--Répondez à M. d’Estanger que je n’ai aucune raison de me rendre près
de lui... et que je n’irai pas.
Madame Varèze s’était levée.
--C’est bien. Je lui transmettrai exactement votre réponse. Mais je dois
avant de vous quitter vous délivrer tout son message. Il vous demandait
au nom d’Yvonne de venir; il était sûr qu’Yvonne vous l’ordonnerait.
Puis, sans un autre mot, se retournant, madame Varèze marcha vers la
porte. Machinalement, Marguerite l’y accompagna et suivit avec elle le
corridor, la laissant seulement dans l’antichambre où attendait le
domestique. Sans un regard, sans un geste, elles se séparèrent.