XIX

Les réactions étaient toujours violentes chez Marguerite, et à peine

eut-elle fait l’envoi de ses fleurs à l’adresse d’Albert qu’un malaise

douloureux l’envahit.

Si peu de rapport qu’il y eût en apparence, la pensée de madame Ledru

lui revint obsédante. La vue de cette femme avait comme exaspéré en elle

un sentiment plus délicat de l’honneur, une répugnance plus intense pour

tout ce qui était dissimulation ou trahison. Déjà presque, elle

regrettait son impulsion et elle se promit qu’à aucun prix, pour

n’importe quel être humain, elle n’aurait recours à de pareils moyens;

elle garderait sa vie au grand jour, elle ne s’abaisserait jamais, même

en pensée, devant cette créature qu’elle méprisait... Elle saurait se

dominer, fermer ses yeux, ses idées, son cœur à tout ce qui n’était pas

son mari et son fils. Eux l’aimaient tant! Elle trouvait une égoïste

joie à se le répéter. Même l’émotion et la colère de Roger prouvaient ce

qu’elle était pour lui. C’était un soulagement pour Marguerite de se

dire qu’il savait, en partie au moins, la vérité; qu’il n’ignorait pas

que ses pensées retournaient malgré elle vers le passé, vers Albert...

Une langueur la prenait à l’évocation de cette chère image; elle le

voyait, les yeux tendres, la bouche souriante, la regardant... Elle

essayait d’échapper à cette vision, et se répétait avec effort: «Non,

Roger et Maxime... eux, seulement eux...»

Les quelques jours qui précédèrent le départ pour Paris furent

paisiblement occupés par plusieurs excursions en voiture, qui remplirent

les heures qui auraient été pesantes. Marguerite se disait que, rentrée

chez elle, reprise par les occupations de son intérieur, elle

retrouverait le repos d’esprit; maintenant, elle avait trop de loisir

pour rêver. Roger, de son côté, se persuadait que les probabilités d’une

rencontre avec Albert étaient bien insignifiantes. Il résolut d’y penser

le moins possible, afin d’éviter toute susceptibilité morbide qui ne

servirait qu’à faire naître des regrets chez Marguerite; il savait

qu’elle était digne de son entière confiance, et son tourment ne portait

que sur le cœur, non sur les actions de sa femme. Il l’avait touchée

profondément en lui exprimant la sécurité absolue qu’il reposait en elle

et en lui jurant avec une tendresse infinie que toutes ses sollicitudes

tendaient uniquement à son bonheur:

--Je te veux heureuse, ma Gotte bien-aimée; c’est là mon rêve, mon

ambition, et si tu n’es pas heureuse, alors je suis le plus misérable

des hommes.

--Mais je suis heureuse, Roger.

--Je l’espère; seulement, si tu permets à certaines pensées de séjourner

même une heure dans ton esprit, elles empoisonneront ton bonheur. Il est

des toxiques dont une simple goutte est un germe de mort. Sois ferme

contre toi-même, Marguerite. Rappelle-toi que moi seul suis ton appui;

viens à moi, je ne te manquerai jamais.

Avec un véritable élan elle s’était jetée dans les bras de cet être

dévoué: il l’avait serrée contre son cœur, murmurant doucement:

--Jusqu’à la mort, jusqu’à la mort je suis à toi.

Et ensuite il s’était efforcé de croire que tout était bien; elle avait

fait un effort pareil, et quand ils se retrouvèrent chez eux ils eurent

simultanément le même sentiment de sécurité satisfaite... Leur vie était

si bonne! Pourquoi serait-elle troublée?

Madame Mustel fut ravie de revoir sa fille, et de constater qu’elle se

trouvait en excellent état moral, car dès son retour, Marguerite

manifesta un zèle d’organisation et de bonne ménagère. Elle enchanta sa

mère en lui demandant presque chaque jour de l’accompagner dans ses

sorties.

--Vois-tu, maman, j’ai pris l’habitude de ne pas être seule, et

maintenant cela m’attriste.

--Mais je suis là, ma fille, dit madame Mustel émue, et trop heureuse

que tu aies besoin de moi.

Marguerite évitait avec un soin jaloux le Parc Monceau et, sous prétexte

d’humidité, avait défendu d’y conduire l’enfant. Lesquen avait bien un

peu protesté sur la difficulté matérielle d’arriver à l’avenue du Bois

ou aux Champs-Élysées, mais Marguerite s’était montrée péremptoire:

--Je suis sûre que les enfants prennent toutes sortes de maladies dans

ce Parc; du reste c’est l’avis de ton maître, le docteur Lebel; je le

lui ai demandé quand je lui ai conduit Maxime.

--Si c’est l’avis de Lebel, répondit Lesquen, je m’incline.

Il se refusait à prendre seul la responsabilité du soin de leur enfant,

et il se rendait compte que Marguerite était plus rassurée par une autre

opinion que la sienne.

Profitant des bonnes dispositions de sa fille, madame Mustel se crut en

position de donner quelques conseils. Dès le début elle avait jugé la

vie du jeune ménage trop retirée du monde, mais jusque-là elle n’avait

pas découvert de joint favorable pour dire ses pensées à ce sujet. Le

moment lui parut être venu; aussi, un jour que Marguerite avec une

animation un peu fébrile lui racontait leur course à Monte-Carlo (sans

parler pourtant de la rencontre avec madame Ledru), madame Mustel

répondit:

--Tu t’es amusée, ma fille, et c’est tout naturel à ton âge; à tous les

âges, du reste, on a besoin de distraction. Que ferais-je, moi, par

exemple, si je m’enterrais dans mon coin? J’y serais horriblement

triste, ce qui ne rend pas aimable. Crois-moi, mon enfant, on est fait

pour vivre avec ses semblables. C’est un tort de Roger d’être si

sauvage, et si tu me permets de te le dire, c’est un tort chez toi de

l’y encourager. Tu es jeune, tu es charmante, tu as besoin d’un peu de

gaieté, de changement; ton mari est le meilleur des êtres, il a toutes

les qualités, mais il n’est pas amusant. Ce n’est pas nécessaire;

seulement c’est une maladresse de soumettre une femme à un régime

absolument monotone, si excellent qu’il soit. J’adore tous les Lesquen,

mais enfin il n’y a pas qu’eux d’aimables par le monde, et je trouve que

vraiment on t’accapare un peu trop. Tu devrais forcer Roger à sortir

quelquefois le soir; vous avez une grande aisance, un intérieur élégant,

pourquoi se borner à y inviter toujours les mêmes personnes? On en

arrive à n’avoir plus rien à se dire...

Madame Mustel se laissait aller, étonnée et charmée de la déférence avec

laquelle sa fille l’écoutait. C’est que Marguerite avait accueilli les

paroles de sa mère avec une sorte de joie, elle y trouvait une

explication plausible et simple à l’ennui secret qui la rongeait.

Elle répondit donc affectueusement:

--Tu as raison de me dire ton avis, maman, et je t’en remercie.

Peut-être, en effet, nous enfermons-nous un peu trop... Mais dans ma

situation particulière il est difficile de sortir beaucoup.

--Dans ta situation! Quelle situation?... Celle de la femme

irréprochable du plus honnête homme du monde! Voilà, en effet, une

situation difficile!

--Oui... dit Marguerite... cependant... je suis divorcée... nous ne

sommes pas mariés à l’église.

--Ne dis pas de folies, mon enfant. Comment! voilà où tu en es? Pas

mariés à l’église! Ça ne t’empêche pas d’être joliment bien mariée, je

t’assure. Je ne suis pas une impie, mais il y a des choses qui me

révoltent. Avec ça qu’il est difficile de faire annuler un mariage!...

Seulement, je n’ai pas encore compris à quoi cela avance d’obtenir

l’annulation de son mariage si ce n’est à proclamer qu’on a vécu une

première fois avec un monsieur sans être mariée; alors que ce soit avec

l’un ou avec l’autre, je ne vois pas ce qu’on y gagne!... Heureusement

une femme n’est plus forcée d’être toute sa vie la victime d’un mari

infidèle; aujourd’hui tu en as un parfait, on t’enviera, et voilà tout.

Marguerite soupira.

--Il y a des choses qui sont toujours des malheurs.

--Assurément, ma chérie, et c’est raison de plus quand, comme toi, on a

traversé des crises douloureuses de s’aider à en perdre la mémoire. A

rester éternellement au coin de son feu, on ressasse les vieilles

histoires, sans aucun profit; crois-moi, reprends une existence plus

normale, plus conforme à ton âge et à tes goûts. Ainsi, pourquoi ne

vois-tu pas plus souvent ton ancienne amie, madame Varèze? Elle est

charmante. Pendant que tu étais dans le Midi, je me suis trouvée avec

elle un jour chez Captier; vraiment, elle m’a demandé très

affectueusement de tes nouvelles. C’est un milieu agréable, elle reçoit

des gens d’esprit, et sa maison sera de plus en plus fréquentée, car sa

fille est devenue tout à fait jolie personne. Entre parenthèses, elle

venait de lui acheter le plus délicieux chapeau! Voyons, pourquoi ne

renouerais-tu pas cette relation? Cela te mènerait à d’autres, et peu à

peu tu te ferais un cercle intéressant. Madame Varèze m’a suppliée de te

répéter que cela lui causait beaucoup de peine de te voir si rarement.

--Elle est très aimable, dit Marguerite, et je l’aimais beaucoup

autrefois.

--Alors?

--J’y penserai. J’irai lui faire une visite; j’en parlerai à Roger.

--Bien entendu. Il ne s’agit pas de rien brusquer, mais petit à petit de

donner un peu de mouvement à votre vie qui en manque, je vous assure.

Quant à Maxime, si Roger se prévaut de lui pour se claquemurer, tu n’as

qu’à dire que je suis là... Je monterai quand tu voudras, et je ne le

quitterai que toi rentrée.

--Je te remercie, maman.

--Je t’ai vue assez pleurer, ma fille; j’ai besoin de te voir rire.

Les paroles de madame Mustel étaient tombées sur un terrain préparé, et

Marguerite y réfléchit pendant plusieurs jours. Finalement, elle décida

qu’elle n’en dirait rien à personne, mais qu’elle irait voir madame

Varèze.

Retour du flot · 第 20 / 40 题