D’Estanger trouvait un réel apaisement à causer de Marguerite avec
madame Varèze. Il devinait que tacitement elle lui donnait raison
lorsqu’il revendiquait Marguerite pour sienne. Il revenait
inlassablement sur les jours d’autrefois, sur l’époque heureuse de sa
vie; il racontait son amour pour sa femme, leur lune de miel qui avait
été un temps triomphant de félicité réciproque. Madame Varèze, tout en
travaillant d’une allure délicate et attentive, l’écoutait avec un peu
de rouge aux pommettes. Cette réalité amoureuse que d’Estanger évoquait
si tendrement ne ressemblait pas aux possessions brutales qui lui
avaient paru être la seule fin des hommes épris. Son mari l’avait aimée
très correctement et tranquillement; elle s’était persuadée qu’elle ne
désirait pas mieux, mais depuis des années les tendresses conjugales lui
pesaient comme une servitude dont l’affranchissement lui fut une
délivrance.
Pour la première fois, sans inquiétude et sans se tenir sur la
défensive, elle entendait parler d’amour. De temps en temps elle levait
les yeux sur d’Estanger pendant qu’il se livrait à cette sorte de
monologue: le visage sensuel et fin s’animait au souvenir rétrospectif
des joies savourées. Il disait son arrivée avec Marguerite dans le petit
castel familial, leur premier souper si délicieusement gai; l’orgueil
avec lequel il avait ensuite enlevé sa femme dans ses bras et l’avait
portée lui-même jusqu’au seuil de la chambre nuptiale... Puis, leurs
promenades en bateau aux heures du couchant; leurs longues vigiles dans
le jardin par les nuits claires, et les baisers échangés dans le silence
lourd de mystère. Il célébrait le charme physique de Marguerite, la
blancheur de sa peau, ses cheveux d’un châtain roux, ondés et fins, qui
lui faisaient une si jolie auréole, et ce mélange de douceur et de
passion qui était la séduction de son regard. Dans le mirage des années
écoulées, il oubliait absolument tout ce qui en avait terni la beauté:
un seul fait subsistait, indubitable, qu’il avait été réellement épris
de Marguerite, et l’avait aimée plus longtemps qu’il n’avait aimé aucune
femme... Comment avait-elle pu répudier tant de souvenirs heureux?
Comment avait-elle pu se remarier? Il répétait ces questions à madame
Varèze, avec autant de véhémence qu’il aurait pu le faire à Marguerite
elle-même.
--C’est qu’il est affreux d’être trahie... Il est bien difficile de
croire à la sincérité d’une affection qui vous a infligé une telle
douleur.
--Voilà une idée de femme, c’est une folie.
--Aimeriez-vous encore une femme qui vous aurait trompé?
--Cela n’a aucun rapport.
--Dans les sentiments, si. J’absous Marguerite: elle ne demandait qu’à
vous être fidèle toute la vie. Mais pourquoi faites-vous revivre tous
ces souvenirs inutiles?
Elle eut un jour la tentation d’ajouter: «Aimez donc une autre femme.»
Et à sa grande surprise les mots lui restèrent sur les lèvres. Pourquoi?
Elle ne s’en rendit pas compte elle-même; c’était cependant le seul
conseil raisonnable à donner, et elle n’osa pas...
Odette, aussi, affectionnait beaucoup d’Estanger; il avait à son égard
une galanterie paternelle qui flattait sa jeunesse: elle discutait
gravement avec lui les problèmes de la vie dont sa curiosité insatiable
était toujours occupée. Odette lui donnait des conseils: elle lui
prescrivait de marcher, de faire de l’hygiène, de se créer une
occupation. Elle avait entrepris de l’intéresser aux visites qu’elle
faisait au Louvre, et sur son invitation il y accompagna plusieurs fois
la mère et la fille. Odette jouissait passionnément de ces initiations
artistiques: elle demeurait immobile de longs moments, toutes ses
facultés d’attention ramassées et concentrées, devant un tableau ou
devant une statue; elle rendait à la beauté un culte silencieux et
semblait dans sa gravité recueillie une jeune prêtresse. D’Estanger
l’appelait en plaisantant Pallas-Athênê et elle aimait cette
appellation. Il affirmait gravement à Odette que l’amour était la raison
d’être de l’effort et du génie humain. Elle l’écoutait, ne répondait
pas, et semblait peser ses paroles. Madame Varèze riait, et disait à
d’Estanger qu’il était un peu fou, que la vie était tout autre chose, et
que c’était pour ne la pas comprendre qu’il était malheureux.
Une fois seules, la mère et la fille étaient encore occupées de leur
ami.
--Il faudrait, dit Odette un jour, que M. d’Estanger se remariât; il est
encore très jeune.
--Pas si jeune, répondit sa mère, il a quarante ans passés. Est-ce que
cela ne te paraît pas un grand âge?
--Oh! non. Et puis je ne me préoccupe pas du tout de l’âge chez les gens
qui m’intéressent. J’aurais certainement préféré Léonard de Vinci à
quatre-vingts ans à n’importe quel jeune homme.
--Enfant, va! dit madame Varèze tendrement.
Et elle embrassa jalousement sa fille.
Quant à d’Estanger, il attendait, nourrissant ses espérances qui lui
semblaient maintenant tout à fait légitimes. Il attendait, comme un
amant heureux, sans inquiétude sur le lendemain; à force d’avoir
mentalement repris possession du passé, il ne doutait plus de l’avenir:
Marguerite assurément le consolerait de tout ce qu’il avait souffert
pour elle. Voir souvent madame Varèze et Odette l’aidait à prendre
patience, lui donnait l’illusion momentanée de cette sollicitude
féminine dont il avait de nouveau soif; madame Varèze était à ses yeux
la confidente idéale, sûre, discrète, affectueuse; il pensait souvent à
elle avec plaisir, pour le bien qu’elle lui faisait.
Sans pouvoir en formuler la raison, il avait comme l’intuition que
l’amitié dévouée de madame Varèze devait lui rendre plus facile de
retrouver Marguerite.