XVIII

Le mercredi fixé, d’Estanger arriva le premier. Attentive toujours,

madame Varèze fut frappée de l’espèce d’allégement qui se manifestait

dans son expression.

--Vous avez meilleure mine, ami, dit-elle avec cordialité.

--Oui, je vous remercie, je suis mieux; votre accueil m’a fait du bien.

--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi! Odette vient à

l’instant; elle s’occupe à ranger ses dernières estampes, car elle suit

les traces de Père, elle est collectionneuse enragée.

--Mais, dit d’Estanger en s’asseyant près de madame Varèze, savez-vous

que vous me faites peur d’aimer si follement votre fille?

--Peur? Et pourquoi?

--Qu’est-ce que vous deviendrez quand elle se mariera?

--C’est tout prévu, je continuerai de l’aimer. Puis, elle ne se mariera

pas encore.

--Quel âge a-t-elle?

--Seize ans.

--Et vous, vous avez seize ans aussi? dit-il en la regardant

attentivement.

Elle eut un joli éclat de rire.

--Non; j’en ai trente-quatre révolus.

Délicieusement habillée d’une robe de velours gris, coiffée avec art, le

visage poudré, elle paraissait vraiment toute jeune aux lumières.

--Et vous êtes toujours dans les mêmes idées qu’autrefois?

--Oh! oui, plus que jamais.

Odette parut, suivie de son grand-père. Elle semblait une statue de la

Jeunesse. Admirablement parée de l’auréole épaisse de ses cheveux bruns

relevés très haut et la grandissant encore, elle s’excusa en termes

choisis, parlant un peu lentement, de n’avoir pas été là pour recevoir

d’Estanger; son grand-père, en même temps, accueillait plus bruyamment

l’invité de sa fille.

M. Despasse était le meilleur homme du monde, uniquement occupé

d’enrichir sa collection d’estampes, qui était merveilleuse. Veuf depuis

longtemps, il était un peu coureur et, sous ce point de vue, donnait

quelque souci à sa fille qui, occultement, le surveillait.

Depuis son veuvage, madame Varèze aurait désiré qu’il vécût avec elle,

mais, jaloux de sa liberté, il s’en défendait encore, comprenant

cependant qu’un jour il succomberait. Il y était résigné, reculant

seulement l’échéance.

La demie de sept heures sonna, et aussitôt coup sur coup arrivèrent les

autres invités de madame Varèze. D’abord un ménage ayant déjà passé la

jeunesse: le mari, fatigué, silencieux et doux, professeur au Collège de

France; la femme, charmante sous des cheveux blancs, avec un visage

délicat et résolu que le temps avait pâli d’une patine très douce, les

yeux brillants d’intelligence. Madame Varèze l’accueillit avec des

exclamations de tendresse; malgré les vingt ans qui les séparaient,

madame Bloye était une de ses meilleures amies, dont elle adorait

l’esprit, la fermeté de caractère, la sécurité de relations. Odette

partageait l’enthousiasme de sa mère, et pendant quelques minutes ce fut

un échange de paroles tendres et affectueuses.

--Vous me gâtez, dit enfin madame Bloye, mais j’aime à être gâtée.

N’est-ce pas, monsieur Despasse, que j’ai raison?

--Tout à fait, madame.

On lui présenta d’Estanger: tout aussitôt elle lui tendit la main, et

comme son nom ne lui rappelait rien, elle dit simplement:

--Je suis toujours heureuse de connaître les amis de madame Varèze.

--Et celui-là est un très, très ancien ami. Il nous a abandonnés depuis

cinq ans, il a été en Égypte. Parlez, cher, de l’Égypte avec madame

Bloye, elle la connaît aussi bien que vous; du reste elle sait tout.

Avec une vivacité joyeuse, madame Varèze se retourna pour recevoir les

deux hommes qui entraient. Rapidement elle fit les présentations.

--Monsieur Lescale, un peintre de grand avenir; le docteur Thoury, dont

vous connaissez l’illustration... Monsieur d’Estanger, notre ami de tout

temps.

Déjà les portes de la salle à manger étaient ouvertes, le dîner

commença.

La table de madame Varèze était mise avec une élégance raffinée; Odette

et elle prenaient à ces sortes de soins un plaisir délicat; il y avait

dans le caractère de madame Varèze un désir presque morbide de plaire à

ceux qu’elle aimait: procurer à ses convives une sensation agréable, les

voir trouver plaisir aux frais qu’elle avait faits pour eux et apprécier

ses intentions gracieuses, lui donnait une vraie joie. La pensée d’avoir

d’Estanger, l’ami d’autrefois, à dîner, celle de lui faire oublier un

moment sa tristesse, avaient stimulé en elle une sorte de coquetterie.

La table était couverte d’un chemin de toile fine tout ajouré de

dentelles anciennes; au centre se dressait une statuette de vieil ivoire

représentant l’Amour enfant; partant du socle s’élançaient, en rayons de

fines palmes, des verdures délicates entremêlées de roses du Midi;

d’élégantes pièces d’argenterie, des verres phosphorescents à force de

transparence, une porcelaine d’un blanc immaculé, donnaient au couvert

l’aspect le plus riant. La lumière électrique, toute rosée, tombait du

plafond, douce et atténuée. Sur la servante de vieux chêne sombre, les

napperons garnis de dentelle et l’argenterie brillante se détachaient en

une note claire.

Dès qu’on se fut assis, elle avança vers d’Estanger, qu’elle avait mis à

sa gauche, le menu, en lui disant:

--Voilà votre dîner; j’espère que vous avez faim.

--Vous n’êtes pas un buveur d’eau au moins, d’Estanger, dit M. Despasse

en enfonçant un des coins de sa serviette dans une boutonnière de sa

redingote.

Puis, cela fait, poussant son assiette et son couvert de ce geste de bon

convive qui se met à l’aise pour savourer la chair qu’on va lui servir:

--Ces messieurs-là--désignant le docteur Thoury--voudraient nous faire

croire que le vin est un péril.

--Pourvu qu’il soit excellent! répondit d’Estanger.

--Ce sont des idées abominables, continua M. Despasse.

--Mais vous avez la goutte, mon ami, vous avez la goutte, dit le docteur

Thoury.

--Certainement, j’ai la goutte et je suis gros. Et après? j’aurai eu

plus d’agrément que vous, Thoury, qui n’avez pas la goutte et qui êtes

mince comme un sous-lieutenant.

D’Estanger regarda celui à qui s’adressait ce compliment. Grand, avec un

de ces visages un peu secs qui ne marquent pas d’âge exactement, le

front haut et serré, les cheveux très soignés, un large monocle à l’œil

gauche, une moustache brune surmontant une bouche mince et décidée.

Le docteur Thoury causait avec Odette qui, droite dans une pose

hiératique, tenait ses mains fuselées jointes devant elle; elle avait

refusé le potage.

--C’est ce méchant docteur qui l’encourage à ne pas manger de soupe,

expliqua un peu chagrinement madame Varèze à d’Estanger.

--C’est la fin du monde, répéta M. Despasse, que la fin des plaisirs de

la table.

--J’estime en effet, dit madame Bloye de sa voix nette et avec un léger

accent franc-comtois qui donnait comme un relief à ses paroles, qu’une

certaine simplicité dans les choses de la vie nous est nécessaire; il ne

nous est pas permis de trop prévoir.

--C’est mon avis, opina madame Varèze.

--Ce n’est pas dîner ensemble que d’avaler sa nourriture comme un

médicament. Est-ce que nos pères, qui aimaient les sauces épicées et la

bouteille de bon vin, ne valaient pas autant que nous? renchérit M.

Despasse.

--Sous certains rapports ils valaient mieux, dit madame Bloye: ils

savaient se délasser; c’est un art que de savoir se reposer.

--Cela, madame, je vous l’accorde, dit le docteur; mais il n’est pas

besoin de se préparer de mauvaises digestions. Les exquis dîners de

madame Varèze sont faits pour hâter la destruction de ses semblables.

Puis les conversations se firent un moment plus particulières, chacun

s’occupant de son voisin; M. Despasse et madame Bloye, suivant leur idée

et la développant avec animation. D’Estanger, à voix basse, fit

compliment à madame Varèze de l’art avec lequel sa table était ornée.

--Vous trouvez vraiment? Toutes ces belles fleurs sont arrivées

d’Antibes ce matin; j’ai un jardinier qui me fournit régulièrement. Je

n’aime, l’hiver, que les fleurs du Midi: une petite rose comme

celle-là--prenant un bouton fragile entre ses doigts--c’est un poème; il

me semble que ces fleurs-là apportent la lumière.

D’Estanger pensa à la rose séchée qui était dans son portefeuille et

répondit:

--Vous avez raison.

Il mit quelque chose de si intense dans son expression que l’oreille de

madame Varèze en fut un peu étonnée. Gracieuse, elle se tourna vers M.

Bloye qui jouissait à sa manière d’être là.

--Eh bien, philosophe, vous ne nous dites pas votre opinion sur les

plaisirs de la table? Est-ce la nôtre?

--Oui, dit M. Bloye, tout ce qui entretient la bienveillance entre les

hommes est utile: la table bien servie a sa place dans la cité.

--Êtes-vous sûr que la table entretient la bienveillance? demanda le

docteur Thoury. J’ai connu une femme qui aurait vécu en paix avec son

mari si elle n’avait été forcée de prendre ses repas avec lui. Il a une

manière de tenir sa fourchette qui l’exaspère.

--Elle ne requiert pas le divorce? dit M. Despasse ironiquement.

--Elle y pense.

--L’abus du divorce est déplorable, dit madame Bloye, mais néanmoins

aucune mesure n’était plus urgente.

--Vous êtes dans le vrai, madame, dit Thoury.

Madame Varèze écoutait, un peu mal à l’aise, mais comprenant que toute

intervention serait maladroite.

--Il est certain que les lois sur le mariage étaient abominables, et le

sont encore du reste, reprit madame Bloye de sa voix claire.

--Très bien, très bien! dit M. Despasse.

--Mon ami, les gens comme vous, comme mon mari ne comptent pas, et même

les lois ne leur sont aucunement nécessaires; mais pour les autres, pour

les méchants, et ils sont nombreux, il faudra bien arriver à trouver

quelque chose de mieux que ce qui existe actuellement. Dans ma vie j’ai

vu des choses atroces.

--C’est la maison de l’illusion ici; je le dis toujours à madame Varèze,

répondit le docteur.

--Je veux bien; j’adore mes illusions, je les garde.

--Ainsi madame Varèze est persuadée que toutes les femmes sont bonnes

mères.

--Taisez-vous, c’est affreux ce que vous dites.

--Relativement, il y a peu de bonnes mères, dit madame Bloye. D’après

mon observation, la plupart des enfants, bêtise ou indifférence des

parents, sont des victimes.

--Je ne veux pas entendre ces choses-là!

--Mais si c’est la vérité, maman? dit Odette levant sa jolie tête.

--Tiens, tu me fais peur avec ta vérité, toi, dit son grand-père.

--Non, bon papa, non; la vérité ne doit jamais faire peur.

--Et voilà comment on élève les enfants aujourd’hui! Mais, petite

malheureuse, le jour où l’on vous enlèvera le mensonge de la vie, elle

ne sera plus supportable!

--Les vieilles illusions ont fait leurs preuves; elles ont bercé des

générations, dit d’Estanger.

Le docteur Thoury consolida son monocle, regarda d’Estanger, n’objecta

rien, mais entre haut et bas s’adressant à Odette:

--Nous sommes pour la vérité, nous, mademoiselle.

--Certainement.

Madame Varèze, qui aurait voulu faire dévier la conversation, veillait à

ce que tout le monde fût bien servi.

--Oh! ce n’est pas chic, je sais, de s’occuper de ses convives. Le grand

genre, c’est de n’avoir pas l’air d’être chez soi. Moi, je trouve alors

qu’autant vaut donner des bons de soupe à ses invités.

--Et encore faudrait-il les donner aimablement, et personne n’est plus

aimable aujourd’hui.

--Père, comment peux-tu parler ainsi avec madame Bloye à ton côté?

--Madame Bloye, ce n’est pas «aujourd’hui» et elle sait que je l’adore.

Vous le savez, n’est-ce pas?

--Oui.

--Et vous le voulez bien?

--Je le veux.

--Et comme ces truffes sont exquises, vous allez en prendre d’autres?

--Je veux bien.

--Malgré Thoury! j’adore dîner près de lui, parce que je suis sûr qu’au

fond il souffre. Avouez, docteur, qu’un bon goinfre comme moi vous fait

envie.

--Non, parce que je pense à votre châtiment et à mes compensations.

--Si vous croyez que je n’ai pas de compensations!... Non, tenez, je

vous fais cadeau des cinq ou six ans en plus que je perds peut-être et

que vous conserverez à grand’peine; vous aurez mangé de la merluche

toute votre jeunesse pour manger du merlan quand vous n’aurez plus faim.

--J’estime en effet, dit madame Bloye, qu’une certaine simplicité dans

les choses de la vie nous est nécessaire; il ne nous est pas permis de

trop prévoir.

--Et moi je considère que la raison ne nous est pas donnée pour autre

chose, dit le docteur Thoury.

--Oui, peut-être. Seulement il est si difficile de définir ce qui est la

raison! Pour moi, je l’ignore; je comprends l’instinct qui nous fait

éviter ce qui peut nous nuire, mais la raison! Elle diffère avec les

époques.

--En apparence, mais elle demeure identique; c’est une démonstration qui

mène à un résultat. Ainsi je sais fort bien qu’il me serait nuisible de

me griser, et ma raison m’empêche de me griser.

--Qu’est-ce que vous faites des passions?

--Je leur fais faire de l’hygiène.

--Dans quelques générations elles en ressentiront sans doute l’effet,

mais le bénéfice est lointain.

--Au fond, madame Bloye est terriblement immorale, dit le docteur

Thoury.

--C’est que j’ai lu non pas Baruch, mais Montaigne.

--Et les livres de votre mari? Tout compte fait, ils sont subversifs les

livres de ce philosophe.

--Ne me parlez pas de votre philosophie, dit M. Despasse. Soyez pris

d’une rage de dents en lisant Épictète, ça m’est arrivé, vous verrez à

quoi sa prose vous aura servi. La philosophie, c’est un parapluie qui

n’aurait pas de baleines; il n’est utile qu’à tenir fermé; il a très bon

air quand vous l’avez à la main; essayez donc de l’ouvrir!

--Conclusion? demanda Thoury.

--Faites vos foins quand il y a du soleil.

Madame Varèze profita du silence momentané pour interpeller M. Lescale,

et l’entretien dériva sur l’art. La discussion devenant générale, madame

Varèze put dire sur un ton plus intime quelques bonnes paroles à

d’Estanger. Elle avait peur que la conversation ne lui eût déplu, n’eût

ravivé le souvenir de ses chagrins. Elle le lui donna doucement à

entendre.

--Non, non, soyez tranquille; votre bonté me fait beaucoup de bien.

Ils échangèrent presque un regard de connivence qui n’échappa pas au

docteur Thoury qui les observait derrière son monocle; il l’enleva et le

frotta un moment d’un geste méticuleux, comme il était coutumier de

faire lorsque quelque chose l’intriguait.

Une fois au salon, le café bu, sa cigarette à la main, le docteur Thoury

s’approcha de madame Varèze, et la conduisant, un peu à l’écart des

autres, vers la porte ouverte de sa chambre où était dressée une table

de jeu:

--Comme vous êtes volage, madame!

--Moi, pourquoi?

--Vous n’avez d’attentions que pour le nouveau venu.

--Nouveau venu, d’Estanger! car c’est à lui que vous pensez, n’est-ce

pas? Mais je le connais depuis quinze ans, mon cher docteur, j’étais

l’amie intime de sa femme.

--Sa femme? dit Thoury avec un mouvement d’étonnement; elle est morte?

Elle fit un geste négatif, parlant très bas:

--Ils sont divorcés.

--Elle le trompait?

--Oh! Dieu! non. Elle l’adorait.

--Alors, c’est lui...

--Oui.

--Il a bien une tête à cela. Et où est-elle sa femme? Vous ne la voyez

plus?

--Vous êtes curieux. Elle est remariée à un garçon parfait, le docteur

Lesquen.

--Lesquen? mais il a été mon interne à la Charité. Et alors, c’est lui

qui a épousé madame d’Estanger?

--Chut! il pourrait vous entendre.

--Et il vous plaît beaucoup, ce monsieur?

--Mon adorable docteur, je ne suis pas à confesse. J’aime mes amis, et

surtout quand ils sont dans la peine.

Odette était debout près d’une table, montrant à M. Lescale un

portefeuille rempli de dessins: il les examinait attentivement, lui

faisant des observations qu’elle écoutait avec une sorte d’avidité,

répondant de moment en moment par phrases brèves:

--Oui... J’entends... Je ferai attention.

D’Estanger, curieusement, de loin l’observait; puis, profitant de ce que

M. Despasse Causait à son tour avec madame Bloye, il s’avança vers la

table et pria qu’on lui permît de regarder les dessins.

--Vous désirez les voir? fit Odette.

Elle les plaça successivement sous les yeux de d’Estanger.

--Mademoiselle Odette témoigne de grandes dispositions, dit Lescale; et

puis, c’est une personne capable de travail... elle arrivera.

Les yeux d’Odette brillèrent.

--Vous avez de l’ambition, mademoiselle Odette? demanda d’Estanger.

--Énormément, monsieur.

Madame Varèze s’approcha, plaça ses mains sur les épaules de sa fille,

avança la tête, et toute triomphante dit à d’Estanger:

--N’est-ce pas qu’elle a du talent?

--Oui, vraiment elle en a.

--On parle du talent de ma petite-fille, dit M. Despasse se levant et,

les mains dans les poches de son pantalon, traversant le salon en se

dandinant, un peu de l’allure pesante d’un gros pachyderme,--elle en a

beaucoup trop; les femmes, à mon avis, n’ont aucun besoin d’avoir du

talent.

--Parce que père croit toujours que le bonheur de la femme dépend de

l’homme: il faut s’en rendre indépendante, au contraire.

--Pour quoi faire?

--Pour vivre sa propre vie.

--Bêtises que tout cela.

Et M. Despasse se versa un verre de cognac. Puis, se dirigeant vers la

table de jeu:

--Bloye, venez faire notre partie d’échecs.

Madame Varèze s’occupa aussitôt de les installer, de régler la lumière,

d’attiser le feu. Quand ils furent établis, prêts à combattre sagement

et vaillamment, elle se tint un moment derrière son père, le baisa au

front, et souriant à M. Bloye:

--Bonne chance, philosophe!

Et elle rentra au salon.

D’Estanger était revenu près de madame Bloye; le docteur Thoury avait

fait mettre Odette au piano et se tenait à son côté, il fit signe à

madame Varèze lui indiquant un fauteuil préparé, mais avec un sourire

elle passa, et alla partager le canapé de madame Bloye.

--Surtout ne vous taisez pas, commanda Odette comme le bruit des voix

s’arrêtait.

Lescale dessinait, ébauchant une silhouette d’Odette. Taciturne, le

docteur Thoury paraissait écouter la musique, mais toute son attention

était pour le groupe près de la cheminée; il ne voyait que le dos de

d’Estanger qui faisait face aux deux femmes avec qui il causait; mais ce

dos l’exaspérait.

Depuis quatre ans, le docteur Thoury était l’ami et le commensal intime

de la maison. Appelé auprès d’Odette qui s’était cassé le bras au

manège, il avait pris tout de suite un grand rôle auprès de madame

Varèze; elle était persuadée qu’il adorait Odette et qu’il avait dépensé

à son intention une somme de zèle et de sollicitude qu’il n’aurait

donnée à personne; Odette avait bien aussi un peu cette conviction. Les

deux femmes le gâtaient, et il y prenait un vaniteux plaisir.

Ambitieux de succès de tout genre, le docteur Thoury avait une

conscience professionnelle assez élastique; très curieux, indiscret

quand il croyait que l’être pouvait lui être utile, il était jaloux de

conserver la prépondérance qu’il avait su prendre. Depuis quelques mois

il mûrissait le projet d’épouser madame Varèze; elle lui paraissait

toute propre à aider à son succès socialement, et à lui rendre la vie

agréable. Sans l’aimer, il la désirait depuis longtemps et avait

toujours été étonné de son entêtement à ne pas le comprendre. Elle,

absolument aveuglée, le croyait paternellement intéressé à Odette et

prenait pour Odette tous ses déploiements d’amabilité. Il s’était fait

l’organisateur de leurs plaisirs, indiquant les spectacles, les

expositions, les y conduisant souvent, fier d’escorter deux femmes aussi

charmantes, et dont on ne manquait jamais de lui faire des compliments

qu’il acceptait en se rengorgeant.

Aux yeux de madame Varèze, sa qualité de médecin donnait à Thoury un

caractère à part, et elle avait avec lui une liberté d’allures dont elle

n’aurait pas usé vis-à-vis d’un autre; elle se montrait si cordialement

affectueuse qu’il se fortifiait dans la conviction qu’elle l’aimait sans

s’en douter; il s’essayait parfois à exercer son empire sur elle: elle

lui obéissait toujours avec l’arrière-pensée que les conseils de Thoury

devaient être salutaires à Odette.

M. Despasse était moins persuadé du désintéressement du docteur, mais

trouvant ce mariage très raisonnable pour sa fille, il n’avait pas été

sans répondre avec encouragement aux mots couverts que Thoury laissait

parfois tomber.

L’apparition de d’Estanger sur un pied de familiarité dans ce groupe

fermé fut une déplaisante surprise pour Thoury; une hostilité

instinctive l’avertit d’une rivalité possible et dangereuse. D’Estanger

lui apparut un homme d’amour dont l’influence sur les femmes devait être

grande. Déjà, sa présence provoquait chez madame Varèze une particulière

animation comme si quelque fibre secrète avait tressailli en elle.

Pendant que les notes s’envolaient, Thoury méditait; puis, le morceau

terminé, il alla baiser la main de madame Varèze, s’excusant de la

quitter de bonne heure: il devait aller à l’Opéra.

--Comment! déjà?

Mais elle ne le retint pas; il lui semblait que, le docteur parti, elle

reprendrait avec plus de liberté sa conversation avec madame Bloye et

d’Estanger.

Cette conversation dura longtemps, et à minuit seulement la partie

d’échecs finissait.

Retour du flot · 第 19 / 40 题