VIII

Peu à peu elle s’habituait à l’étrange situation: rencontrer Albert de

temps en temps, causer avec lui d’Yvonne, le consoler dans la tristesse

qui l’accablait, semblait presque naturel. Elle avait essayé de

l’empêcher de la tutoyer, le menaçant, s’il y persévérait, de ne plus

revenir:

--Moi, ne pas te tutoyer? Pourquoi? Je suis toujours bien autant qu’un

cousin. Est-ce que lui ne te tutoyait pas lorsque tu étais ma femme?

Et elle n’avait pas répliqué, soudain convaincue.

Albert, maître de lui-même et follement désireux de la reconquérir, ne

l’avait jamais alarmée. Lorsqu’il la vit de nouveau accoutumée à lui,

soumise comme dans le passé à son joug, il tenta ce qui était l’unique

objet de ses désirs. Au moment de la quitter, par une froide journée de

décembre, et comme elle toussait pour la troisième ou quatrième fois, il

lui dit:

--Je ne veux plus que tu viennes ici; la saison est trop rigoureuse

maintenant.

--Alors? dit-elle presque effrayée.

Il la regarda, de ce regard tendre qui jadis l’aurait précipitée dans

ses bras; elle tenait ses yeux levés, attendant.

--Amie, avez-vous confiance en moi? dit-il gravement.

Elle ne put parler et secoua seulement la tête affirmativement.

--Il y a le portrait d’Yvonne... continua-t-il. Marguerite, tu peux

venir. Viendras-tu, dis?

Elle s’était juré, son fils dans ses bras, de ne jamais céder à cette

prière, et soudain à l’idée de se retrouver une heure sous le même toit

que celui dont, vierge, elle avait été l’épouse, elle se sentit comme

soulevée de terre. La face du monde lui sembla changée: la conviction

que le lien qui l’attachait à Albert était indestructible, se fit jour

dans son cœur. Elle y puisa une sorte de hardiesse nouvelle, comme

rendue à la vérité.

--Oui, dit-elle, j’irai voir Yvonne.

--Notre Yvonne.

Elle pleurait, effrayée maintenant, désemparée, ne sachant plus ce

qu’elle voulait ni ce qu’elle désirait, meurtrie dans toutes ses

pensées. Même son Maxime, qu’elle avait cru jusqu’alors sa sauvegarde,

n’avait pas la puissance de la consoler: elle aimait son fils, à mourir

pour lui, mais pour vivre, l’autre était le plus fort! Qui la défendrait

contre de tels déchirements? Elle serait donc éternellement malheureuse?

Elle se cramponnait instinctivement au bras d’Albert. Il l’enlaça:

--Nous souffrons bien, car tu souffres aussi, ma pauvre aimée.

Elle sanglota:

--J’étais heureuse, heureuse... c’est vous, c’est toi, Albert...

Puis, comme frappée du son de ses propres paroles, elle s’échappa en

courant. Il ne bougea pas, ne fit pas un geste: il savait qu’il l’avait

retrouvée.

Retour du flot · 第 10 / 40 题