IX

Le même soir, elle eut la fièvre et beaucoup d’oppression. Dès le matin,

madame Mustel, prévenue par son gendre, monta et témoigna une

sollicitude et un mécontentement égaux:

--Elle s’obstine à sortir par tous les temps; elle n’est pas d’une santé

à le pouvoir impunément et je le lui ai dit bien souvent.

Roger l’excusa:

--Même en prenant des précautions, on s’enrhume par une température

aussi malsaine.

--Ce n’est pas mon avis; tu ne sais pas te faire obéir, elle tousse

depuis huit jours.

--Il s’agit maintenant de la soigner.

Madame Mustel reçut docilement les instructions de son gendre et promit

de les exécuter ponctuellement. Elle retourna avec lui dans la chambre

de la malade. Rouge et pâle tour à tour, Marguerite s’agitait dans son

lit. Elle ne sourit pas à sa mère et répondit à peine à son mari.

--On dirait qu’elle est en colère, dit madame Mustel tout bas en

reconduisant Roger jusqu’à la porte.

--C’est la fièvre. Je rentrerai de bonne heure.

Il n’était nullement inquiet: un gros rhume, une bronchite même, ne

l’effrayait pas chez une femme jeune, robuste et bien soignée. Et

cependant un malaise profond emplissait son cœur; il avait été frappé de

l’espèce d’irritation témoignée par Marguerite qui manifestait avec une

impatience chagrine le désir d’être seule. Elle n’avait paru tranquille

et ne s’était assoupie que lorsqu’il eut annoncé qu’il passerait la nuit

sur la chaise longue de leur chambre. Indulgent aux malades, il ne

voulut voir là qu’un caprice causé par l’état de fièvre; mais une

angoisse secrète l’oppressait. Si Marguerite allait ne plus l’aimer? Si

elle allait lui en vouloir de l’avoir épousée? Sans les encouragements

de madame Mustel, il n’eût jamais osé s’offrir à Marguerite: dans cette

créature fine, quelquefois fantasque, toute d’impulsion, s’incarnait

pour lui le rêve d’amour de sa jeunesse, mais elle l’intimidait un peu,

et jamais, même aux heures des plus tendres expansions, il ne s’était

enhardi à lui dévoiler tout son cœur. Quand il la tenait dans ses bras,

mille paroles folles et tendres lui montaient aux lèvres sans qu’il osât

les prononcer. Tout ce qu’un homme peut faire pour rendre heureuse la

femme élue, il l’avait fait, ce qui était en son pouvoir du moins; mais

il savait qu’il n’est au pouvoir d’aucun être humain de percer l’arcane

du cœur. Il se mit à penser au premier mari de Marguerite. Depuis

quelque temps, l’image d’Albert se levait dans son esprit; il avait

retrouvé chez sa femme des intonations, des mots oubliés, qu’il se

souvenait avoir déjà entendus... lorsqu’elle n’était pas sa femme. Il

eut l’intuition, non de la vérité, mais du danger mystérieux qui venait

vers lui du passé. Il réalisa que les hasards de la vie pouvaient

remettre les anciens époux en présence, et il ne possédait plus la

certitude, malgré tous ses efforts pour la créer en lui-même, que

Marguerite détournerait la tête sans regret. Il comprit que son bonheur

était précaire, que sa maison était bâtie sur le sable!

Il fit ses visites avec plus de soin et de conscience que jamais,

dominant sa pensée et s’oubliant lui-même. A l’heure fixée, il reprit le

chemin de la rue de Prony; il marcha pour secouer son abattement moral.

Comme il descendait rapidement la rue de Lisbonne, une voiture le

croisa; inconsciemment il leva les yeux, et son regard et celui d’Albert

d’Estanger se rencontrèrent... Ce fut un éclair, mais dans le cœur de

chacun de ces deux hommes, il jaillit comme une flamme. «Je la

garderai», se disait Roger, libéré de toute défaillance, certain de son

droit. «Je la reprendrai», se jura Albert, mordu par une jalousie

intense.

X

L’indisposition locale de Marguerite céda rapidement à des soins

énergiques. Elle fut bientôt assez remise pour que madame Mustel se crût

en droit de la chapitrer. Elle lui répétait de demi-heure en demi-heure,

avec la régularité qu’elle aurait apportée à lui verser une potion:

--Tu ne veux jamais écouter mes conseils.

Elle terminait ce petit discours un soir avant dîner, au moment précis

où Roger entrait dans la chambre; il entendit sa femme répondre d’un ton

bref:

--Tu ne m’as donné que trop de conseils, maman.

Madame Mustel commençait à protester, prête à arguer de son

infaillibilité; son gendre l’arrêta:

--Pas de discussion, tante Louise: Gotte n’est pas assez bien.

Il s’approcha de sa femme, ferme, le visage ouvert, et l’embrassa

tendrement. Elle était étendue dans un fauteuil, elle ne bougea pas et

détourna la tête.

Roger s’assit en face d’elle, la contemplant délibérément; puis il lui

prit le poignet, tâta le pouls, et d’un ton satisfait, délivrant la

petite main passive:

--Tout est bien, dit-il: c’est une affaire finie.

--Elle a encore eu une faiblesse tantôt, déclina sèchement madame

Mustel, comme une personne qui accomplit son devoir.

Le docteur leva la tête, regarda sa femme.

--Ah! dit-il.

Puis après une pause il ajouta:

--C’est la suite de la grippe.

--Maintenant que tu es là, Roger, reprit madame Mustel, je vais faire

dîner Maxime.

L’enfant avait été transporté chez sa grand’mère afin d’assurer la

tranquillité entière de la malade.

--Tu reviendras, maman? demanda Marguerite.

--Si tu le désires, ma fille.

--Je t’en prie.

--Tu peux compter sur moi.

Les époux restés seuls ne parlèrent pas; Marguerite suivait dans le

foyer le jeu de la flamme. Enfin elle dit avec un peu d’impatience:

--Pour combien de temps en ai-je à ne pas sortir?

--Cela dépend du ciel, non de moi... Si le froid ne cesse pas, sais-tu à

quoi je pense, ma chérie?

--Non. A quoi?

--A t’emmener dans le Midi.

--Dans le Midi? Pour quoi faire? Et puis je préfère ne pas te quitter.

Elle disait vrai, elle le sentait son rempart.

--Tu ne me quitterais pas... j’irai avec toi.

--Et tes malades?

--L’ami Bossard s’en chargera le temps nécessaire. J’ai tout combiné, je

serai libre quand je voudrai.

Elle secoua la tête, dolente:

--J’aime mieux rester à Paris.

--Mais il faut obéir à ton mari, Marguerite. Tu sais, je suis le maître.

Il souriait. Elle le regarda, étonnée.

--Je trouve que tu as besoin de quitter Paris, Marguerite.

--Je suis donc malade gravement?

--Tu pourrais le devenir, et je veux te guérir, ma Gotte, ma femme

adorée...

Il ajouta, ému:

--Je veux ton bien plus que ma vie; tu le crois, n’est-ce pas?

--Oui, je le crois. Mais pourquoi me parles-tu ainsi?

Il ne répondit pas directement à la question.

--Vois-tu, Marguerite, entre un mari et une femme il faut une confiance

entière; il faut parler de tout ce qu’on a dans le fond du cœur, même si

cela fait un peu mal.

Elle le regarda, si agitée et inquiète qu’il eut le pressentiment

qu’elle connaissait la présence d’Albert à Paris. Résolument il

continua:

--Il y a un passé qui t’a fait souffrir, ma pauvre femme, et que

j’essaye d’oublier: mais dans la vie, malheureusement, il n’est pas si

facile d’oublier. Je sais une chose qui pourrait te donner de l’émotion

ou du chagrin si tu l’apprenais tout à coup, et je veux t’en prévenir

moi-même: Albert d’Estanger est revenu à Paris, je l’ai vu.

Elle blêmit, eut une contraction de la mâchoire, comme épouvantée. Roger

s’était rapproché, et tenait entre les deux siennes les mains

récalcitrantes de sa femme:

--Marguerite, est-ce que je t’inspire de la crainte? Est-ce que je peux

t’en vouloir d’un trouble si naturel?... Mais nous ne pouvons plus

retourner en arrière... c’est _impossible_. Regarde-moi, ma chérie: si

tu étais au bord d’un précipice, je pourrais, pour t’empêcher d’y

tomber, être forcé de te faire un peu de mal, de meurtrir ta chair que

j’adore, et cependant tu me le pardonnerais, n’est-ce pas? Tu

comprendrais que c’est mon amour même qui me donnerait cette force?

Elle baissait la tête, et il voyait les larmes sourdre sous les

paupières.

--Je suis médecin, ma Gotte, et c’est mon métier de faire souffrir pour

guérir; mais il me faut la confiance de mon malade, toute sa confiance.

Parle-moi; ce n’est pas à ton mari que tu parles, c’est à Roger, c’est à

ton «Pataud» pour qui tu as toujours raison.

Elle ne put se défendre de sourire faiblement, émue de cette bonté; elle

murmura:

--Qu’est-ce que tu veux que je te dise?

Puis de bonnes larmes jaillirent de ses yeux, la soulageant. Il lui

avait libéré une main, tenant l’autre dans une étreinte de fer.

--Tu as peut-être des regrets, mon amour? Il faut les faire mourir en

toi. Je sais que je ne suis qu’un homme bien ordinaire, mais en

t’épousant j’ai accepté des devoirs que je n’abandonnerai jamais. Je te

défendrai contre tous, Marguerite. Le comprends-tu?

Elle tremblait; il sentait sa pauvre petite main frémir.

--Vois-tu, mon ange, il ne faut plus regarder derrière toi. Si tu t’es

trompée en reprenant autrefois ta liberté, tu l’as fait librement.

Comme un pauvre animal blessé elle le regardait de ses yeux battus.

--J’aurais dû peut-être ne jamais aspirer à autre chose qu’à être ton

ami, et craindre un retour possible vers le passé... Je ne m’en suis pas

défié, Marguerite; je t’aimais tant, depuis si longtemps! Je te croyais

malheureuse...

--Je l’étais...

--Laissons les morts ensevelir les morts; le passé est mort, et pour

toi, tu entends bien, Albert est mort comme ta fille Yvonne: tu ne peux

jamais, jamais, le retrouver.

Elle répondit par un gémissement.

--Mais tu as un mari qui t’appartient jusqu’à son dernier souffle; tu as

un fils né de ce mari, et sans doute en ce moment une autre vie venue

aussi de lui commence à surgir en toi. Veux-tu tout perdre pour un mort?

Elle aurait voulu crier: «Il n’est pas mort, il souffre; les morts ne

souffrent pas.»

Roger parut deviner sa secrète pensée:

--Et il ne faut pas avoir pitié de ceux qui ont fait le mal, qui ont

détruit eux-mêmes leur bonheur, qui ont trahi. En ayant pitié d’eux on

torture ceux qui sont innocents. Si l’homme qui avait le bonheur de te

posséder... que tu aimais... a pu oublier ce qu’il te devait, il ne

mérite aucune compassion... Je n’ai vu Albert d’Estanger qu’un instant,

mais j’ai vu combien il était changé, et c’est justice.

Elle le regarda avec une sorte d’horreur, libéra sa main et dit, les

dents serrées:

--Je sais, je l’ai vu.

Il maîtrisa sa poignante émotion.

--Pauvre Marguerite! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit?

--A toi?

--Oui, à moi. Ce n’est pas ta faute s’il s’est trouvé sur ton chemin,

comme il s’est trouvé sur le mien; ce n’est pas ta faute si tu en as été

émue: c’est notre malheur, Marguerite, et non notre faute.

--J’ai besoin d’air... dit-elle subitement défaillante.

Il la soutint: elle était évanouie. L’éther se trouvait à sa portée, il

lui en fit respirer. Puis, lorsqu’au bout de quelques instants elle

rouvrit les yeux:

--Viens, dit-il; passons dans mon cabinet, il fait trop chaud ici.

Elle ne résista pas; il l’embrassa avec une tendresse emportée.

--Nous partirons, n’est-ce pas, femme?

--Oui, dit-elle vaincue.

Retour du flot · 第 11 / 40 题