Dès lors, ce fut fini du calme trompeur; quoi qu’elle fît pour se
défendre, l’obsession d’Albert ne la quittait plus. Presque chaque jour,
elle emmenait la nourrice et l’enfant jusqu’à l’avenue du Bois; le matin
ils allaient encore parfois seuls au Parc Monceau, et, à une
interrogation de Marguerite, la nourrice avait répondu, sèche et
rancunière:
--Oui, madame, je l’ai vu encore, mais j’ai pris un autre chemin bien
sûr; on n’aurait eu qu’à dire que je courais après ce monsieur. Il y en
a de mieux que moi qui pourraient courir après, car il est joliment bien
s’il n’avait pas l’air malade.
«Madame» ne répondit pas, ce qui vexait toujours la nourrice qui se
croyait éloquente; elle ne se doutait guère de quelle façon ses paroles
avaient porté.
Quand, ce jour-là, à la nuit tombante, elles rentrèrent, Marguerite
était possédée par une idée fixe... Il fallait le revoir. Elle hésitait
cependant, résolument loyale dans son intention, et fidèle au mari qui
l’adorait avec une si parfaite confiance. Mais aussi pourquoi n’était-il
jamais là? La présence de Roger exerçait toujours sur elle une influence
apaisante.
Depuis ces dernières semaines, elle s’était aperçue de sa solitude
fréquente, et un vague ennui surgissait dans son âme. En refaisant sa
vie, Marguerite avait rompu avec beaucoup d’anciennes relations; elle
s’appliqua à ne retrouver personne qui ravivât trop distinctement le
passé, et, satisfaite d’être entourée de la famille de Roger, qui était
par le fait sa propre famille négligée pendant un temps, elle se créa
vraiment une vie entièrement nouvelle, et sauf quelques rares rencontres
avec d’anciennes amies rien ne venait lui rappeler son premier ménage.
Elle menait en outre une existence toute différente. Jadis très
mondaine, toujours en mouvement, maintenant elle sortait rarement le
soir. Le docteur Lesquen se trouvait si parfaitement satisfait lorsqu’il
était assis à son foyer avec Marguerite, il aimait si passionnément leur
intimité, que l’idée ne lui venait pas que sa femme ne fût pas également
comblée à vivre ainsi. Les soirées proprement dites lui étaient en
horreur; jamais il ne dînait en ville que chez les siens, et comme ils
étaient un peu dispersés, les réunions n’étaient pas fréquentes. Ses
parents vivaient à Versailles, où une fille mariée à un officier vivait
aussi. Le frère aîné du docteur, ingénieur de mérite, était censé
habiter Paris, seulement, comme il était établi du côté de Vincennes,
l’éloignement rendait les relations difficiles, quoique Marguerite eût
grand plaisir à fréquenter sa belle-sœur, jeune et très charmante femme,
mais si absorbée par ses trois bébés que le temps lui manquait pour tout
ce qui ne les touchait pas.
Au printemps, on déjeunait parfois les uns chez les autres, et la rareté
relative de ces rapprochements en faisait l’agrément; absolument
indépendants, on se retrouvait avec plaisir. Madame Étienne Lesquen
affectionnait beaucoup Marguerite et adorait le petit Maxime, car ses
trois enfants ne suffisaient pas à la maternité débordante de son cœur.
Et ainsi, entre ces réelles tendresses, dans une vie de sécurité
paisible, Marguerite se trouvait heureuse et consolée, jusqu’au jour qui
la mit en présence d’Albert. Maintenant lui revenait vibrante la mémoire
des années où sa vie était mouvement, variété; elle se souvenait de tout
ce qui alors la tenait sans cesse en éveil: les caprices et même les
exigences d’Albert, les soins qu’elle apportait à lui plaire, à
maintenir chez eux l’animation, la gaieté.
Il fallait le revoir.
Elle était très libre; jamais Roger n’intervenait ni ne questionnait.
Elle sortit, monta la rue de Prony avec une hâte fiévreuse. Elle
s’imagina que peut-être il ne serait plus là! bien qu’au fond de son
cœur elle fût certaine du contraire. Déjà son excuse était toute
trouvée: elle lui dirait qu’il ne fallait plus qu’il s’occupât de
l’enfant, que des soupçons pourraient venir à l’esprit de Roger.