La vie, après cette rencontre qu’elle ne pouvait plus oublier, reprit
pour Marguerite exactement comme si ce fait connu d’elle seule n’avait
pas existé, et ceci lui fut une surprise: l’eau s’était refermée sur
l’épave que le courant emportait... Elle avait craint une lettre, elle
n’en reçut pas; elle avait imaginé d’autres rencontres fortuites où il
lui faudrait se dérober, elles n’eurent pas lieu; ces heures où tout son
être avait palpité d’une vie ancienne et nouvelle paraissaient ne jamais
devoir connaître de lendemains.
Il n’était question en famille que des premières dents de Maxime, de la
fatigue ou des succès professionnels du docteur, des affaires de Bourse
de madame Mustel, et des événements racontés par les journaux. Personne
ne semblait se souvenir qu’elle n’avait pas toujours été la femme de
Roger. Si madame Mustel voyait sa fille fatiguée elle recherchait
pendant quarante-huit heures, avec une patience d’agent de la Sûreté, la
cause physique qui avait pu déterminer cette fatigue; de raison morale,
au milieu de tant d’affection, de bien-être, de satisfaction de tous les
désirs, elle n’admettait pas qu’il pût en exister.
--Si ma fille ne se trouvait pas parfaitement heureuse, disait-elle
quelquefois, ce serait tenter Dieu.
Un matin, vers la fin de novembre, par un temps magnifique pour la
saison, la nourrice sèche qui gardait Maxime,--car sa mère lui avait
donné son propre lait--se trouva de près de vingt minutes en retard sur
l’heure fixée pour son retour. Le docteur Lesquen se préparait déjà à
aller à sa recherche afin de calmer Marguerite qui, grippée depuis
quelques jours, ne sortait pas, et en toute occasion s’agitait
facilement.
Quand enfin la nourrice et le petit parurent dans la salle à manger,
quelques minutes après avoir été signalés par la femme de chambre en
vigie, Marguerite, qui était prompte à la colère, fit durement une
observation à la nourrice sur son inexactitude:
--Vous savez bien que je ne veux pas cela; je ne le veux absolument pas.
L’autre, rouge pour avoir marché vite avec un gros enfant dans les bras,
s’excusa: elle avait oublié sa montre, etc., «et puis c’est ce monsieur
qui joue avec les enfants et qui amusait le petit.»
--Le monsieur? Quel monsieur? demanda Marguerite impérativement.
Et soudain une idée traversant son esprit elle devint pourpre.
--Ne te bouleverse pas ainsi, ma chérie, je t’en conjure... supplia son
mari. De qui parlez-vous, nourrice?
--C’est un monsieur, très bien, en deuil, le pauvre!... Et comme ça il
regarde les petits jouer, et il m’a demandé l’âge de celui-ci. J’ai
pensé qu’il en a perdu un comme ça peut-être.
--C’est possible, mais ne parlez pas à des personnes que vous ne
connaissez pas. Madame et moi ne le voulons pas.
--Monsieur peut bien comprendre qu’on sait ce que c’est que quelqu’un de
bien. Je ne lui ai pas parlé à ce monsieur; c’est lui.
Et toujours ronchonnant, la nourrice sortit.
Comme Marguerite continuait de déjeuner en silence, ne témoignant que
par le mouvement saccadé de sa fourchette son trouble intérieur, son
mari entreprit de la raisonner:
--Il ne faut pas, ma chérie, que tu donnes de l’importance à ce petit
incident. Je comprends ta contrariété, mais ces choses-là arrivent tous
les jours et n’ont pas d’importance. Ce que dit la nourrice est
probablement la vérité: c’est sans doute un père qui a perdu un enfant
de l’âge du nôtre.
--Oui, tu as raison; du reste j’y veillerai.
--C’est cela. Te voilà presque remise de ton rhume, et s’il fait aussi
beau demain qu’aujourd’hui, je t’engage à sortir.
Un télégramme vint abréger d’office le déjeuner du docteur.
Quand plus tard la nourrice apporta le petit Maxime à sa mère afin
d’aller déjeuner à son tour, elle avait le visage maussade et boudeur
qui chez elle faisait invariablement suite à la moindre observation.
Tout en disposant l’assiette où se trouvait la soupe de l’enfant, elle
secouait la tête comme se répondant à elle-même:
--V’là sa soupe... C’est tout de même malheureux de voir qu’on n’a pas
plus de confiance que ça en vous! Comme si je laisserais quelqu’un de
pas bien amuser le petit! Il est poli, ce monsieur. «Quel âge qu’il a,
ce beau petit?» qu’il m’a dit. Et je n’ai pas cru que monsieur et madame
allaient me faire des _arias_ parce que je lui ai répondu.
--C’est bon, nourrice. Qu’il n’en soit plus question; allez déjeuner.
La main de Marguerite tremblait en prenant la cuiller pour donner à
manger à son fils, et elle ne voulait pas que l’œil fureteur de la
nourrice s’en aperçût... Elle était sûre maintenant.
En baisant les doux cheveux de l’enfant, qui après chaque cuillerée
ingurgitée, la remerciait d’une caresse de sa petite main sur la joue,
des larmes amères lui montaient aux yeux, dans un transport de pitié et
de désir qui l’emportait vers celui qui n’était plus son mari.