Marguerite ne vit pas son mari de la matinée; il était parti de
meilleure heure encore que de coutume, mais lui avait fait dire qu’il
rentrerait très exactement pour le déjeuner, et qu’il la priait d’être
prête. Elle avait eu un instant l’idée de se déclarer malade; puis sa
promesse de la veille lui revint à l’esprit: elle irait, elle avait
juré, il fallait y aller. Elle s’occupa beaucoup de son fils, se grisant
de ses caresses, le portant dans ses bras, se pénétrant de la réalité de
cette vie qui était sa vie à elle maintenant. L’obsession était moins
forte avec son Maxime sur les genoux. Elle s’efforça de ne plus penser à
Albert: elle le verrait une fois encore, et puis ce serait tout; elle
reprendrait sa vie si bonne et douce entre son mari fidèle et son enfant
vivant; il ne fallait pas qu’Yvonne prît à Maxime sa mère... et elle
l’embrassait en le lui promettant. A recevoir les maternelles caresses,
le petit roucoulait comme une tourterelle, puis poussait des cris subits
et triomphants.
Le docteur Lesquen rentra et trouva Marguerite et son fils ainsi
occupés; il s’arrêta net au seuil du cabinet de toilette, ravi de ce
spectacle. Il y avait dans le visage sérieux de Roger une expression
encore plus affectueuse que de coutume, et Marguerite s’en aperçut. Il
vint à elle, cueillit du bras droit et éleva en l’air l’enfant, et du
gauche enlaça tendrement la mère, la pressant de questions sur sa santé.
Quand, sur son appel, la bonne eut emmené Tonton, il dit à sa femme:
--Ma chérie, je veux te montrer quelque chose et te proposer une course.
De son pas rapide et brusque il retourna jusqu’à l’antichambre et en
rapporta une gerbe merveilleuse de fleurs blanches comme frémissantes
encore de leur vie éphémère. Il les plaça dans les mains de Marguerite
en disant:
--Veux-tu que nous allions porter ces fleurs à Yvonne aujourd’hui?
J’aurais dû y penser hier...
--Aujourd’hui? avec toi?
--Oui, je me suis fait libre. Nous partirons de bonne heure: les jours
deviennent courts.
Elle le regarda avec une expression si intense, se cramponnant d’un
mouvement nerveux à ses épaules, qu’il en fut bouleversé.
--Roger... murmura-t-elle.
--Quoi? ma bien-aimée, quoi?
--Rien... je te remercie.
Il la caressa doucement, puis le médecin et l’homme sage reprenant le
dessus:
--Pas trop d’agitation, dit-il avec fermeté.
Pendant le long trajet de la rue de Prony au Père-Lachaise, Marguerite
laissa sa main dans celle de son mari; elle ne parla pas, et lui
s’accommodait toujours du silence, l’esprit plein de ses préoccupations,
et du reste taciturne dans toutes ses émotions.
Aux heures de clarté, par une journée d’automne, il s’exhale, de la
grande cité des morts, un infini apaisement. Le mari et la femme
allaient du même pas égal: elle, dans une tristesse assoupie; lui grave
selon son habitude. Au détour d’une petite allée la tombe blanche
apparut: appuyé sur une croix un ange pleurait... Ils avancèrent plus
lentement, et enfin en face du nom d’«Yvonne» la mère tomba à genoux,
les yeux dilatés, le cœur battant à l’étouffer... Sur la tombe en
quantité gisaient des roses blanches: moisson déjà fanée, mais exhalant
encore un doux parfum.
--Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie! s’écria Roger, pourquoi ne m’as-tu
pas dit que tu étais venue?
Elle ne répondit pas.
--Ne me cache jamais rien! Marguerite, ouvre ton cœur à ton mari. Je
comprends l’état où tu étais hier soir. Pauvre, pauvre petite!...
Doucement il coucha, d’un mouvement plein de respect, les fleurs qu’il
avait apportées au pied de la pierre tombale. Il se releva et attendit.
Longtemps Marguerite regarda la pierre cachée sous les fleurs, celles
apportées par le père... et les siennes... Elle les touchait du doigt
avec un mouvement de caresse, comme si elles eussent été une relique de
l’enfant et de lui... Les deux visages, celui d’Yvonne et celui
d’Albert, se confondaient... Ils étaient là tous les deux, tous les deux
comme autrefois... Ces deux visages qui lui avaient paru l’univers, ils
n’existaient plus pour elle... Oh! Dieu! pourquoi? pourquoi? Elle les
avait tant aimés!
Le regard attentif de Roger vit le corps de Marguerite fléchir
d’angoisse. Sans un mot, fermement et tendrement, il la fit se relever
et affermit son bras tremblant sous le sien.
--Viens, ma chérie, dit-il.
Et d’une voix plus tendre:
--Il faut penser à Maxime, n’est-ce pas?
--Oui... balbutia-t-elle, oui.
Elle était heureuse qu’il l’emmenât, qu’il ne la laissât pas sur le bord
de cet abîme de la mort où elle avait le vertige.
Pendant la descente, il parla gravement, paisiblement, lui répétant
combien elle lui était précieuse...
--Je voudrais arriver à te faire perdre le souvenir de ce que tu as
souffert.
--Je ne peux pas oublier Yvonne! dit-elle avec détresse.
--Non, tu ne le peux pas...
Il lui serra le bras doucement, et, tout bas:
--Peut-être il te viendra une autre Yvonne.
Elle sourit faiblement, malgré le chagrin de son cœur, tant l’idée lui
était douce; il s’y mêlait une superstition obscure: l’âme de l’enfant
perdue peut-être reviendrait...
La voiture roula sur les boulevards extérieurs. Marguerite regardait
attentivement autour d’elle comme reprise par la vie: la vie était forte
en elle. Elle pensa qu’elle essayerait de toute sa volonté d’être
heureuse avec son mari et son enfant.
V
Arrivés à Saint-Augustin, elle descendit laissant son mari aller à ses
malades.
--Merci, Roger, dit-elle en prenant congé.
«A ce soir, femme» fut la réponse. Il aimait à lui donner ce nom qui
revêtait dans sa bouche une signification infiniment tendre. Elle sourit
et demeura rêveuse un moment, puis, lentement, se mit à remonter le
boulevard Malesherbes.
La journée était belle comme celle de la veille, avec un peu plus de
mélancolie dans cette rapide transformation de l’automne. Cinq heures
sonnèrent à l’église; la voix de l’horloge la fit tressaillir et lui
rendit le sentiment du temps: l’allégement qu’elle avait éprouvé, la
délivrance du passé, l’acquiescement aux choses présentes disparurent
soudain. La pensée de son fils, qui depuis quelques moments occupait
uniquement son esprit, la hâte qu’elle éprouvait de le revoir, de
l’embrasser s’atténua, tandis que, brûlant, le souvenir des minutes
passées dans l’allée déserte lui revint. Elle s’arrêta. Pourquoi
n’irait-elle pas une fois encore? Aucune loi ne pouvait se trouver
enfreinte parce qu’elle parlerait d’Yvonne, une minute, avec le père
d’Yvonne. La tentation dominatrice, pressante, obsédante montait dans
son cœur... Aller à Albert lui semblait si légitime: elle revivait
d’autres journées d’automne; elle entendait la voix d’Albert, elle se
rappelait les retours chez elle, par de délicieux crépuscules, dans cet
appartement si aimé de la rue Rembrandt... Une sensation exquise
l’envahissait en y pensant. Trois fois, dans l’obscur débat qui
s’agitait en elle, elle dépassa la grille du Parc, résolue à aller droit
son chemin, trois fois elle revint sur ses pas. Portée enfin, par une
volonté supérieure, elle franchit le seuil du jardin, traversa
rapidement les allées délaissées, et de loin, entre les arbres,
l’aperçut.
Il était assis et lui tournait le dos, les regards dirigés du côté où
ils étaient entrés ensemble le jour précédent. Elle s’arrêta et
contempla la silhouette qu’elle connaissait si bien: l’attitude avait
conservé sa libre élégance, son indifférence fière. Albert avait jeté un
bras sur une chaise proche, d’un geste qu’elle reconnut; pourtant le
fléchissement des épaules, le mouvement de la main gauche qui soutenait
la tête, trahissaient le découragement. Il était solitaire là comme dans
la vie... Ni femme, ni enfant, ni mère... D’elle à lui se dégagea
quelque communication subtile, car il se leva brusquement, fit
volte-face et la vit... L’éclaircissement de son visage fut si éclatant,
la pâleur de l’émotion subite fut si manifeste, qu’elle trembla... Puis
elle s’avança, essayant de se composer une contenance. Face à face ils
ne se dirent pas un mot, mais d’un irrésistible élan il lui saisit la
tête et la baisa au front. Elle se dégagea, se redressa, et recula de
quelques pas:
--Pardonne-moi, Marguerite, je suis si malheureux.
--Je le vois, dit-elle doucement.
Il lui prit la main, la serrant à la meurtrir.
--C’est fini, c’est fini, jamais plus tu ne seras ma femme, jamais! Ah!
Marguerite, quel mal tu nous as fait en ne pardonnant pas, car toi aussi
tu vas être malheureuse!
--Non, je ne suis pas malheureuse.
--C’est vrai?
--Oui, c’est vrai.
--Tu as été heureuse autrefois; dis que tu as été heureuse.
--Oui, quand vous m’aimiez.
--Mais je t’ai toujours, toujours aimée!
--Quand vous me trahissiez avec Blanche... chez moi, dans notre
maison... Ah! non, non...
--Mais si, je t’aimais; seulement tu pleurais, tu étais triste, et la
brute qui est en l’homme ne sait pas pleurer longtemps. J’ai cherché une
heure d’amusement... Mais est-ce que je ne demeurais pas ton mari quand
même?
Elle ne voulut pas répondre. Les seules paroles qui lui venaient aux
lèvres étaient: «Oublions, recommençons notre vie»... et ils ne
pouvaient plus la recommencer. Elle fit appel à sa conscience qui
s’endormait sous cette voix; elle comparait mentalement Albert à son
mari, et était honteuse de la lâcheté qui lui faisait préférer celui qui
l’avait outragée, et plus d’une fois sans doute, à celui dont chaque
battement de cœur lui appartenait... Oui, il fallait haïr Albert pour ne
pas l’aimer! La voix de Marguerite se fit âpre. Sans le regarder, les
yeux perdus, elle dit:
--Je suis venue aujourd’hui parce que j’avais juré sur Yvonne, mais je
ne reviendrai plus...
Il ne bougea, ni ne parla.
--Je m’en vais; adieu, Albert...
Elle continuait son chemin, troublée de ce silence, désarmée de toute
volonté. Enfin il l’arrêta d’un geste léger; elle y obéit aussitôt.
--Adieu, Marguerite; je n’ai pas le droit de te retenir... je ne te
demande rien... je viendrai ici tous les jours... et si tu veux jamais
voir le portrait d’Yvonne?
--Quel portrait?
--Un portrait très ressemblant que j’ai fait peindre d’après ses
photographies et mes souvenirs.
--Où est-il, ce portrait?
--Chez moi... J’ai gardé l’appartement de ma mère... personne n’y est
jamais entré... Est-ce que tu ne veux pas y venir une fois voir ta
fille?
--Je ne puis pas... je ne puis pas... J’espère que vous ne serez pas
trop malheureux.
--Adieu!... Je t’aime plus que jamais, Marguerite, il faut bien que tu
le saches.
Et alors, incapable de maîtriser son émotion croissante, il la quitta
sans regarder en arrière.
Elle eut envie de crier, de l’appeler, de le retenir; puis, anéantie,
elle alla tomber sur une chaise et, dans le brouillard humide qui
l’enveloppait et la cachait, elle pleura comme elle n’avait jamais
pleuré... Elle le sentait, en abandonnant son poste, en méconnaissant la
force du lien qui l’unissait à son mari, elle avait trahi autant
qu’Albert, lui pour une heure de joie, elle pour n’avoir pas su souffrir
et pardonner.