CLI

Kari demanda à Björn: «Qu'allons-nous faire à présent? Montre-moi ta

sagesse.»--«Es-tu d'avis, dit Björn, de faire ce qu'il y a de plus

sage?»--«Oui certes,» dit Kari. «Alors nous aurons vite fait de nous

décider, dit Björn; et nous allons les attraper tous comme des sots. Il

faut faire semblant de nous en aller au Nord, par la montagne. Sitôt que

nous serons cachés derrière une hauteur, nous tournerons bride et nous

descendrons la Skapta. Nous choisirons un bon endroit et nous nous y

tiendrons cachés pendant qu'ils seront le plus lancés, s'ils courent

après nous.»--«Faisons cela, dit Kari; j'y avais déjà pensé.»--«Tu vois,

dit Björn, que je ne suis pas le premier venu, aussi bien pour la

sagesse que pour la bravoure.»

Kari et Björn firent donc comme ils avaient dit, et descendirent le long

de la Skapta. Ils vinrent à l'endroit où la rivière se partage: un des

bras va vers l'Est, l'autre vers le Sud-Est. Ils prirent le long du bras

du milieu et vinrent sans s'arrêter dans le Medalland, au marais qu'on

appelle Kringlumyr. Tout le sol est couvert de lave aux alentours de ce

marais. Kari dit à Björn de s'occuper des chevaux, et de faire bonne

garde, «car j'ai grand sommeil» ajouta-t-il. Björn prit soin des

chevaux, et Kari se coucha par terre.

Il n'avait pas dormi longtemps quand Björn le réveilla. Il avait détaché

les chevaux, et il les amenait tout près de Kari. «Tu es bien heureux de

m'avoir, lui dit-il. Un autre, qui n'eût pas été aussi brave que moi, se

serait enfui en te laissant là; car voici tes ennemis qui arrivent, et

il faut te préparer à les recevoir.»

Kari se plaça sous un rocher qui s'avançait. «Où me mettrai-je, moi?»

dit Björn. «Tu as deux choses à faire, répondit Kari. Ou bien place-toi

derrière moi, et tu auras mon bouclier pour te couvrir, si cela peut

t'être utile; ou bien monte à cheval et va t'en, le plus vite que tu

pourras.»--«Je ne ferai pas cela, dit Björn, pour plusieurs raisons: la

première, c'est que les mauvaises langues pouvaient dire que j'ai pris

la fuite par manque de courage, si je te laissais là. La seconde, c'est

que je sais bien quelle capture je serais pour eux. Ils se mettraient

deux ou trois à ma poursuite, et je ne t'aurais ni servi ni aidé en

rien. J'aime bien mieux rester près de toi, et me défendre tant que je

pourrai.»

Ils n'avaient pas attendu longtemps, que des chevaux chargés

débouchèrent sur le marais; trois hommes les conduisaient. «Ils ne nous

voient pas» dit Kari. «Laissons les passer» dit Björn. Les hommes

passèrent sans les voir.

Et voici que les six autres arrivèrent au galop. Ils sautèrent tous à

terre, et vinrent droit à Kari et à Björn. Glum fils d'Hildir fut le

premier. Il pointa sa lance sur Kari. Kari tourna sur ses talons; Glum

le manqua, et sa lance s'enfonça dans le rocher. Björn le vit, et

frappant sur la lance, la brisa à la hampe. Alors Kari brandissant son

épée de côté frappa Glum à la jambe. Il l'emporta tout entière à la

hauteur de la cuisse, Glum mourut sur le coup.

À ce moment, coururent à Kari les deux fils de Thorbrand, Vjebrand et

Asbrand. Kari vint à Vjebrand et lui passa son épée au travers du corps.

Après quoi il emporta d'un coup les deux jambes d'Asbrand. Au même

instant, Kari et Björn furent blessés tous deux. Alors Ketil de Mörk

courut à Kari, la lance en avant. Kari sauta en l'air, et la lance

s'enfonça dans le sol. Kari retomba sur la hampe, et la brisa. Puis il

saisit Ketil à bras-le-corps. Björn accourut: il voulait le tuer.

«Laisse-le, dit Kari. Je veux faire grâce à Ketil. Et quand j'aurais

encore, Ketil, ta vie en mon pouvoir, je ne te tuerai jamais.» Ketil ne

répondit rien. Il s'en alla rejoindre ses compagnons, et dit la nouvelle

à ceux qui ne la savaient pas encore. On la répéta aux chefs du

district. Et les chefs rassemblèrent une armée nombreuse. Ils

remontèrent le long de toutes les rivières, et s'enfoncèrent bien avant

dans la montagne, du côté du Nord. Ils cherchèrent pendant trois jours.

Après quoi ils s'en retournèrent, et chacun rentra dans sa maison.

Ketil et ses compagnons étaient retournés dans l'Est, à Svinafell. Ils

dirent la nouvelle à Flosi. Flosi fut d'avis qu'ils avaient fait là un

triste voyage. «Je ne sais, dit-il, quand viendra la fin de tout ceci;

mais Kari n'a pas son pareil parmi tous les hommes d'Islande.»

La Saga de Njal · 第 154 / 164 题