Kari demanda à Björn: «Qu'allons-nous faire à présent? Montre-moi ta
sagesse.»--«Es-tu d'avis, dit Björn, de faire ce qu'il y a de plus
sage?»--«Oui certes,» dit Kari. «Alors nous aurons vite fait de nous
décider, dit Björn; et nous allons les attraper tous comme des sots. Il
faut faire semblant de nous en aller au Nord, par la montagne. Sitôt que
nous serons cachés derrière une hauteur, nous tournerons bride et nous
descendrons la Skapta. Nous choisirons un bon endroit et nous nous y
tiendrons cachés pendant qu'ils seront le plus lancés, s'ils courent
après nous.»--«Faisons cela, dit Kari; j'y avais déjà pensé.»--«Tu vois,
dit Björn, que je ne suis pas le premier venu, aussi bien pour la
sagesse que pour la bravoure.»
Kari et Björn firent donc comme ils avaient dit, et descendirent le long
de la Skapta. Ils vinrent à l'endroit où la rivière se partage: un des
bras va vers l'Est, l'autre vers le Sud-Est. Ils prirent le long du bras
du milieu et vinrent sans s'arrêter dans le Medalland, au marais qu'on
appelle Kringlumyr. Tout le sol est couvert de lave aux alentours de ce
marais. Kari dit à Björn de s'occuper des chevaux, et de faire bonne
garde, «car j'ai grand sommeil» ajouta-t-il. Björn prit soin des
chevaux, et Kari se coucha par terre.
Il n'avait pas dormi longtemps quand Björn le réveilla. Il avait détaché
les chevaux, et il les amenait tout près de Kari. «Tu es bien heureux de
m'avoir, lui dit-il. Un autre, qui n'eût pas été aussi brave que moi, se
serait enfui en te laissant là; car voici tes ennemis qui arrivent, et
il faut te préparer à les recevoir.»
Kari se plaça sous un rocher qui s'avançait. «Où me mettrai-je, moi?»
dit Björn. «Tu as deux choses à faire, répondit Kari. Ou bien place-toi
derrière moi, et tu auras mon bouclier pour te couvrir, si cela peut
t'être utile; ou bien monte à cheval et va t'en, le plus vite que tu
pourras.»--«Je ne ferai pas cela, dit Björn, pour plusieurs raisons: la
première, c'est que les mauvaises langues pouvaient dire que j'ai pris
la fuite par manque de courage, si je te laissais là. La seconde, c'est
que je sais bien quelle capture je serais pour eux. Ils se mettraient
deux ou trois à ma poursuite, et je ne t'aurais ni servi ni aidé en
rien. J'aime bien mieux rester près de toi, et me défendre tant que je
pourrai.»
Ils n'avaient pas attendu longtemps, que des chevaux chargés
débouchèrent sur le marais; trois hommes les conduisaient. «Ils ne nous
voient pas» dit Kari. «Laissons les passer» dit Björn. Les hommes
passèrent sans les voir.
Et voici que les six autres arrivèrent au galop. Ils sautèrent tous à
terre, et vinrent droit à Kari et à Björn. Glum fils d'Hildir fut le
premier. Il pointa sa lance sur Kari. Kari tourna sur ses talons; Glum
le manqua, et sa lance s'enfonça dans le rocher. Björn le vit, et
frappant sur la lance, la brisa à la hampe. Alors Kari brandissant son
épée de côté frappa Glum à la jambe. Il l'emporta tout entière à la
hauteur de la cuisse, Glum mourut sur le coup.
À ce moment, coururent à Kari les deux fils de Thorbrand, Vjebrand et
Asbrand. Kari vint à Vjebrand et lui passa son épée au travers du corps.
Après quoi il emporta d'un coup les deux jambes d'Asbrand. Au même
instant, Kari et Björn furent blessés tous deux. Alors Ketil de Mörk
courut à Kari, la lance en avant. Kari sauta en l'air, et la lance
s'enfonça dans le sol. Kari retomba sur la hampe, et la brisa. Puis il
saisit Ketil à bras-le-corps. Björn accourut: il voulait le tuer.
«Laisse-le, dit Kari. Je veux faire grâce à Ketil. Et quand j'aurais
encore, Ketil, ta vie en mon pouvoir, je ne te tuerai jamais.» Ketil ne
répondit rien. Il s'en alla rejoindre ses compagnons, et dit la nouvelle
à ceux qui ne la savaient pas encore. On la répéta aux chefs du
district. Et les chefs rassemblèrent une armée nombreuse. Ils
remontèrent le long de toutes les rivières, et s'enfoncèrent bien avant
dans la montagne, du côté du Nord. Ils cherchèrent pendant trois jours.
Après quoi ils s'en retournèrent, et chacun rentra dans sa maison.
Ketil et ses compagnons étaient retournés dans l'Est, à Svinafell. Ils
dirent la nouvelle à Flosi. Flosi fut d'avis qu'ils avaient fait là un
triste voyage. «Je ne sais, dit-il, quand viendra la fin de tout ceci;
mais Kari n'a pas son pareil parmi tous les hommes d'Islande.»