CLII

Il faut revenir à Björn et à Kari. Ils chevauchaient traversant la

plaine, et menèrent leurs chevaux sur une colline couverte d'avoine

sauvage. Ils leur coupèrent de l'avoine, de peur qu'ils ne vinssent à

mourir de faim. Kari tombait toujours si juste qu'il partit de là au

moment même où les autres cessaient leur poursuite. Il traversa le

district pendant la nuit, gravit la montagne, et suivit en tout le même

chemin qu'ils avaient pris d'abord, pour s'en aller dans l'Est. Il ne

s'arrêta pas avant d'être arrivé à Midmörk.

Björn dit à Kari: «Il faut que tu fasses de grandes louanges de moi

devant ma femme; car elle ne croira pas un mot de ce que je dirai; et

c'est de grande importance pour moi. Tu me revaudras par là tout le

secours que je t'ai prêté.»--«Ainsi ferai-je» dit Kari. Et ils entrèrent

dans le domaine. La maîtresse du lieu leur fit bon accueil, et leur

demanda les nouvelles. «Le danger est plus grand que jamais, ma femme»

répondit Björn. Elle ne répondit pas, et sourit. «Et quelle aide Björn

t'a-t-il donnée?» dit-elle à Kari. «Le dos est sans défense, répondit

Kari, s'il n'y a pas là un frère; Björn m'a donné bonne aide. Il a

blessé trois hommes, et il est blessé lui-même. Il a fait pour moi tout

ce qu'il pouvait faire.» Ils passèrent là trois nuits.

Après cela, ils vinrent à Holt, chez Thorgeir, et lui dirent la nouvelle

en secret; car elle n'était pas encore arrivée jusqu'à lui. Thorgeir

remercia Kari, et il était facile de voir que cela lui donnait grande

joie. Il demanda à Kari s'il pensait qu'il lui restât encore quelque

chose à faire. Kari répondit: «Je veux tuer encore Gunnar fils de Lambi,

et Kol fils de Thorstein, si je peux mettre la main sur eux. Alors nous

en aurons tué quinze, avec les cinq que nous avons tués, toi et moi.

Mais j'ai une prière à te faire» dit Kari. Thorgeir répondit qu'il

ferait tout ce que Kari lui demanderait. «Je désire, dit Kari, que tu

prennes chez toi cet homme qui s'appelle Björn, et qui était avec moi

quand j'ai tué les autres; que tu fasses un échange avec lui, en lui

donnant ici près un domaine en plein rapport; et que tu le gardes sous

ta protection, de telle sorte qu'on ne puisse tirer aucune vengeance de

lui. C'est chose facile pour un chef tel que toi.»--«Ainsi ferai-je» dit

Thorgeir. Il donna à Björn un domaine en bon état, à Asolfskala, et se

chargea de faire valoir son domaine de Mörk. Thorgeir s'occupa lui-même

de faire porter à Asolfskala tous les biens et meubles de Björn. Il fit

un arrangement pour lui dans toutes les affaires où il était mêlé, en

sorte que Björn se trouva en paix avec tout le monde. Et Björn se crut

plus grand homme que jamais.

Kari partit, et vint sans s'arrêter à Tunga, chez Asgrim fils

d'Ellidagrim. Asgrim fit très grand accueil à Kari qui lui conta par le

menu tous les combats qu'il avait livrés. Asgrim s'en montra joyeux, et

demanda à Kari ce qu'il comptait faire. Kari répondit: «Je vais m'en

aller à l'étranger, et les poursuivre; je serai sur leurs talons, et je

les tuerai, si je peux les joindre.» Asgrim dit que Kari n'avait pas son

pareil en bravoure.

Il passa quelques nuits chez Asgrim. Après quoi il s'en alla chez Gissur

le blanc. Gissur le reçut à bras ouverts, et Kari resta chez lui quelque

temps. Il dit à Gissur qu'il voulait descendre au rivage, à Eyra. Gissur

lui fit présent au départ d'une bonne épée, Kari descendit donc à Eyra

et prit passage sur le vaisseau de Kolbein le noir. Kolbein était des

îles Orkneys. C'était un grand ami de Kari, le plus brave et le plus

hardi des hommes. Il reçut Kari à bras ouverts, et lui dit qu'un même

sort les frapperait tous deux.

La Saga de Njal · 第 155 / 164 题