Il faut revenir à Björn et à Kari. Ils chevauchaient traversant la
plaine, et menèrent leurs chevaux sur une colline couverte d'avoine
sauvage. Ils leur coupèrent de l'avoine, de peur qu'ils ne vinssent à
mourir de faim. Kari tombait toujours si juste qu'il partit de là au
moment même où les autres cessaient leur poursuite. Il traversa le
district pendant la nuit, gravit la montagne, et suivit en tout le même
chemin qu'ils avaient pris d'abord, pour s'en aller dans l'Est. Il ne
s'arrêta pas avant d'être arrivé à Midmörk.
Björn dit à Kari: «Il faut que tu fasses de grandes louanges de moi
devant ma femme; car elle ne croira pas un mot de ce que je dirai; et
c'est de grande importance pour moi. Tu me revaudras par là tout le
secours que je t'ai prêté.»--«Ainsi ferai-je» dit Kari. Et ils entrèrent
dans le domaine. La maîtresse du lieu leur fit bon accueil, et leur
demanda les nouvelles. «Le danger est plus grand que jamais, ma femme»
répondit Björn. Elle ne répondit pas, et sourit. «Et quelle aide Björn
t'a-t-il donnée?» dit-elle à Kari. «Le dos est sans défense, répondit
Kari, s'il n'y a pas là un frère; Björn m'a donné bonne aide. Il a
blessé trois hommes, et il est blessé lui-même. Il a fait pour moi tout
ce qu'il pouvait faire.» Ils passèrent là trois nuits.
Après cela, ils vinrent à Holt, chez Thorgeir, et lui dirent la nouvelle
en secret; car elle n'était pas encore arrivée jusqu'à lui. Thorgeir
remercia Kari, et il était facile de voir que cela lui donnait grande
joie. Il demanda à Kari s'il pensait qu'il lui restât encore quelque
chose à faire. Kari répondit: «Je veux tuer encore Gunnar fils de Lambi,
et Kol fils de Thorstein, si je peux mettre la main sur eux. Alors nous
en aurons tué quinze, avec les cinq que nous avons tués, toi et moi.
Mais j'ai une prière à te faire» dit Kari. Thorgeir répondit qu'il
ferait tout ce que Kari lui demanderait. «Je désire, dit Kari, que tu
prennes chez toi cet homme qui s'appelle Björn, et qui était avec moi
quand j'ai tué les autres; que tu fasses un échange avec lui, en lui
donnant ici près un domaine en plein rapport; et que tu le gardes sous
ta protection, de telle sorte qu'on ne puisse tirer aucune vengeance de
lui. C'est chose facile pour un chef tel que toi.»--«Ainsi ferai-je» dit
Thorgeir. Il donna à Björn un domaine en bon état, à Asolfskala, et se
chargea de faire valoir son domaine de Mörk. Thorgeir s'occupa lui-même
de faire porter à Asolfskala tous les biens et meubles de Björn. Il fit
un arrangement pour lui dans toutes les affaires où il était mêlé, en
sorte que Björn se trouva en paix avec tout le monde. Et Björn se crut
plus grand homme que jamais.
Kari partit, et vint sans s'arrêter à Tunga, chez Asgrim fils
d'Ellidagrim. Asgrim fit très grand accueil à Kari qui lui conta par le
menu tous les combats qu'il avait livrés. Asgrim s'en montra joyeux, et
demanda à Kari ce qu'il comptait faire. Kari répondit: «Je vais m'en
aller à l'étranger, et les poursuivre; je serai sur leurs talons, et je
les tuerai, si je peux les joindre.» Asgrim dit que Kari n'avait pas son
pareil en bravoure.
Il passa quelques nuits chez Asgrim. Après quoi il s'en alla chez Gissur
le blanc. Gissur le reçut à bras ouverts, et Kari resta chez lui quelque
temps. Il dit à Gissur qu'il voulait descendre au rivage, à Eyra. Gissur
lui fit présent au départ d'une bonne épée, Kari descendit donc à Eyra
et prit passage sur le vaisseau de Kolbein le noir. Kolbein était des
îles Orkneys. C'était un grand ami de Kari, le plus brave et le plus
hardi des hommes. Il reçut Kari à bras ouverts, et lui dit qu'un même
sort les frapperait tous deux.