Il faut revenir à Flosi. Il dit aux hommes de l'incendie, ses
compagnons: «Il n'est pas bon que nous restions tranquilles plus
longtemps. Il nous faut penser à notre voyage, et aux amendes à payer,
afin de remplir en vaillants hommes les conditions de la paix que nous
avons faite. Il nous faut aussi trouver un vaisseau dans un endroit qui
nous convienne.» Les autres le prièrent de s'en occuper, Flosi reprit:
«Il faut nous en aller dans l'Est, jusqu'au Hornafjord; il y a là un
vaisseau à l'ancre, qui est à Eyjolf Nef, un homme de Thrandheim. Il est
venu ici prendre femme, mais il n'arrivera pas à faire son mariage s'il
ne s'établit pas dans le pays. Nous lui achèterons son vaisseau; nous
avons peu de fret, mais beaucoup de monde. Le vaisseau est grand, et
nous tiendra tous.» Et ils n'en dirent pas plus long.
À quelque temps de là, ils partirent pour le pays de l'Est, et vinrent
sans s'arrêter à Bjarnanes, sur le Hornafjord. Ils y trouvèrent Eyjolf;
il avait passé là tout l'hiver, chez un homme du pays. Flosi y trouva
bon accueil, et il y passa la nuit, lui et ses gens. Le lendemain, Flosi
offrit au propriétaire du vaisseau de le lui acheter. L'autre répondit
qu'il ne refuserait pas l'offre, s'il pouvait avoir en échange ce qu'il
voulait. Flosi demanda quelle sorte de paiement il voulait avoir. Eyjolf
répondit qu'il voulait de la terre, et qui fût dans le voisinage. Et il
dit à Flosi le marché qu'il débattait avec son hôte. Flosi promit de lui
donner un coup d'épaule pour conclure son marché, et il fut convenu
qu'ensuite il lui achèterait son vaisseau. L'homme de l'Est en eut
grande joie. Flosi lui offrit des terres à Borgarhöfn.
Eyjolf vint donc trouver son hôte et lui fit sa demande, en présence de
Flosi. Flosi dit un mot pour lui, et le marché fut conclu, Flosi céda à
l'homme de l'Est des terres à Borgarhöfn; il eut en échange son
vaisseau, et ils se donnèrent la main là-dessus. Flosi reçut d'Eyjolf,
avec le vaisseau, pour vingt cents de marchandises, qui furent comprises
dans le marché. Après quoi Flosi remonta à cheval et s'en alla.
Flosi était si aimé de ses hommes qu'il avait d'eux tout ce qu'il
voulait avoir en fait de provisions, soit comme prêt, soit comme don.
Flosi rentra donc à Svinafell et resta chez lui quelque temps. Il envoya
Kol fils de Thorstein et Gunnar fils de Lambi dans l'Est au Hornafjord,
pour s'occuper du vaisseau, le mettre en état, dresser des huttes,
mettre les marchandises en sacs et faire tout le nécessaire.
Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils dirent à Flosi qu'ils
voulaient s'en aller à l'Ouest, dans le Fljotshlid, pour s'occuper de
leurs domaines, et y prendre des marchandises, et autres choses dont ils
avaient besoin. «Il n'y a plus à prendre garde à Kari, dirent-ils, s'il
est, comme on l'a raconté, dans le pays du Nord.»--« Je ne sais,
répondit Flosi, s'il faut se fier à ces bruits là, et si on a dit vrai
au sujet du voyage de Kari. Des choses m'ont souvent paru mieux
prouvées, qui n'étaient pas vraies du tout. Mon avis est que vous
marchiez en troupe nombreuse, que vous vous sépariez le moins possible,
et que vous vous teniez sur vos gardes, du mieux que vous pourrez.
Rappelle-toi, Ketil de Mörk, le songe que je t'ai conté, et que j'ai
tenu secret, à ta prière; beaucoup de ceux qui vont partir avec toi, ont
été appelés alors.» Ketil répondit: «La vie des hommes suit son cours
ainsi que le veut la destinée; mais toi, grand bien te fasse pour ton
avertissement.» Et ils n'en dirent pas davantage.
Les fils de Sigfus se préparèrent au départ, et aussi ceux qui devaient
aller avec eux. Ils étaient dix-huit en tout. Avant de partir, ils
embrassèrent Flosi. Il leur souhaita bon voyage, disant qu'il y en avait
parmi eux qu'il ne reverrait jamais. Mais ils ne changèrent pas d'avis,
et se mirent en route. Flosi les avait priés d'aller chercher ses
marchandises dans le Medalland, pour les porter dans le pays de l'Est.
Ils avaient à en prendre aussi à Landbrot et à Skogahverfi. Après cela,
ils vinrent à Skaptartunga, passèrent la montagne, et, prenant au Nord
du Jökul d'Eyjafjöll, descendirent dans le Godaland. De là, par les
bois, ils vinrent à Thorsmörk.
Björn de Mörk vit cette troupe d'hommes qui s'approchait; il vint à leur
rencontre, et ils se souhaitèrent le bonjour. Les fils de Sigfus
demandèrent des nouvelles de Kari fils de Sölmund. «J'ai rencontré Kari,
dit Björn, il y a déjà longtemps. Il chevauchait vers le Nord, par le
Gasasand, et il s'en allait à Mödruvöll chez Gudmund le puissant. Il m'a
semblé qu'il avait grand'peur de vous, car il est tout seul à
présent.»--«Il aura bien plus peur encore, dit Grani fils de Gunnar. Et
il le verra bien, quand il viendra à portée de nos javelots. Il n'est
plus à craindre pour nous, maintenant que tous les siens l'ont
abandonné.» Ketil de Mörk lui dit de se taire et de laisser là ses
grands mots. Björn leur demanda quand ils reviendraient. «Nous
resterons, répondirent-ils, environ une semaine dans le Fljotshlid» et
ils lui dirent quel jour ils comptaient repasser la montagne. Ils se
séparèrent là-dessus.
Les fils de Sigfus arrivèrent dans leurs domaines, où leurs gens les
reçurent avec beaucoup de joie. Ils y passèrent près d'une semaine.
Björn cependant revient chez lui trouver Kari; il lui conte le voyage
des fils de Sigfus, et leurs projets pour le retour. «Tu t'es montré
dans cette occasion un ami fidèle » dit Kari. «Quand j'ai promis ma foi
et mon aide à quelqu'un, dit Björn, je veux qu'on doute de tout le monde
plutôt que de moi.»--«Ce serait trop fort aussi, si tu étais un
traître,» dit sa femme.
Kari passa encore six nuits chez eux.