Ce jour-là, Kari fils de Sölmund et Thorgeir Skorargeir chevauchaient
vers l'Est, vers le Markarfljot. Ils vinrent à Seljalandsmula, où ils
rencontrèrent des femmes qui passaient. Elles les reconnurent et leur
dirent: «Vous êtes moins fanfarons que les fils de Sigfus; mais vous ne
prenez pas assez garde à vous.»--«Pourquoi nous parlez-vous des fils de
Sigfus? dit Thorgeir. Et que savez-vous d'eux?»--«Ils ont passé la nuit
à Raufarfell, dirent-elles, et ils pensent arriver ce soir dans le
Mydal. Nous avons bien vu qu'ils avaient peur de vous, car ils ont
demandé quand vous reviendriez dans le pays.» Là-dessus ils continuèrent
leur route, et mirent leurs chevaux au galop. Thorgeir demanda:
«Qu'as-tu en tête? Veux-tu que nous leur courrions sus?»--« Je ne dis
pas non,» dit Kari. «Qu'allons-nous donc faire?» dit Thorgeir. «Je n'en
sais rien, dit Kari. On a vu souvent des gens vivre vieux, qui n'avaient
été tués qu'en paroles. Mais je sais bien ce que tu désires. Tu veux
prendre huit hommes pour toi seul, et ce sera moins encore que le jour
où tu en as tué sept, parmi les récifs, après être descendu auprès d'eux
le long d'une corde. Toi et les tiens, vous êtes ainsi faits qu'il vous
faut toujours de nouveaux exploits. Pour moi je ne peux pas moins faire
que d'aller avec toi, pour en porter la nouvelle après. Allons donc, et
courons leur sus, nous deux tous seuls; je vois bien que tu y es
décidé.»
Ils prirent à l'Est, par le chemin d'en haut, sans passer par Holt; car
Thorgeir ne voulait pas qu'on pût s'en prendre à ses frères de ce qui
allait arriver. Ils chevauchèrent jusqu'au Mydal. Là ils rencontrèrent
un homme qui menait un cheval chargé de paniers de tourbe. «C'est
dommage, dit l'homme, que tu ne sois pas en force, ami Thorgeir.»--«Que
veux-tu dire?» demanda Thorgeir. «Je veux dire, reprit l'autre, qu'il y
aurait ici du gibier à chasser. Les fils de Sigfus ont passé par là, et
ils vont dormir tout le long du jour dans le Kerlingardal; car ils ne
vont ce soir que jusqu'à Höfdabrekka.» Et ils suivirent chacun son
chemin.
Thorgeir et Kari continuèrent de s'en aller à l'Est, traversant les
bruyères d'Arnastak, et ils arrivèrent sans autre incident devant la
rivière du Kerlingardal. L'eau était haute; ils remontèrent le long de
la rive, car ils voyaient de loin des chevaux tout sellés. Ils
s'approchèrent, et virent des hommes endormis dans un creux.
Leurs javelots étaient plantés en terre, un peu plus bas. Ils prirent
les javelots et les jetèrent dans la rivière. «Allons-nous les
éveiller?» dit Thorgeir. «Tu le demandes, répondit Kari, et pourtant tu
es bien résolu à ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait
commettre un meurtre honteux.» Et ils se mirent à pousser de grands
cris. Les autres s'éveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et
s'emparèrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaquèrent que
quand ils les virent armés.
Thorgeir Skorargeir courut à Thorkel fils de Sigfus. En même temps un
homme accourait vers lui par derrière. Mais avant qu'il eût pu lui faire
aucun mal, Thorgeir avait levé des deux mains sa hache Rimmugygi. Du
sommet de la hache, il atteignit à la tête celui qui était derrière lui,
et fit voler son crâne en éclats. L'homme tomba à terre, mort. Alors,
ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel à l'épaule et lui
enleva un bras. Thorkel tomba mort à son tour.
Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mörd fils de Sigfus, Sigurd, fils
de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut à Kari par derrière, et
lui lança un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en écartant les
jambes. Le javelot s'enfonça en terre. Kari retomba sur la hampe et la
brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son épée. Il n'avait
point de bouclier. De la main droite il lança son javelot à Sigurd fils
de Lambi. Il l'atteignit à la poitrine, et le javelot sortit entre les
deux épaules, Lambi tomba: il était mort sur le coup. De la main gauche,
Kari donna un coup d'épée à Mörd fils de Sigfus: il l'atteignit à la
hanche, et lui brisa l'épine du dos. Mörd tomba mort, la face contre
terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva
en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux à faire
que de prendre la fuite.
Et voici que Thorgeir s'avança contre Leidolf le fort. Ils frappèrent
tous deux en même temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il
trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frappé en
tenant à deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le
bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa
la clavicule et s'enfonça dans sa poitrine. Kari arrivait au même
moment. D'un coup d'épée il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de
la cuisse, Leidolf tomba; il était mort.
«Courons à nos chevaux, dit Ketil de Mörk. Ces hommes sont trop forts
pour nous: il n'y à rien à faire contre eux.» Ils coururent à leurs
chevaux et sautèrent en selle. «Allons-nous les poursuivre? dit
Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.»--«Il y en a un qui
s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de
Mörk; nous avons pour femmes les deux soeurs, et puis, il s'est conduit
jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire.» Ils montèrent à
cheval, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Holt. Thorgeir dit à ses
frères de s'en aller dans l'Est, à Skoga; ils avaient là un autre
domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pût dire que ses frères
avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprès de
lui, et il n'y avait jamais à Holt moins de trente hommes prêts à
combattre.
Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens étaient d'avis qu'il
avait beaucoup grandi en gloire et en renommée, et aussi Kari. Et on
garda longtemps la mémoire de cette poursuite qu'ils avaient faite,
comme quoi ils avaient attaqué, à eux deux, quinze hommes, tué cinq
d'entre eux, et mis en fuite les dix autres.
Il faut revenir à Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils
purent, jusqu'à Svinafell, où ils contèrent quel fâcheux voyage ils
avaient fait. «Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit
une leçon, et tâchez à l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.»
Flosi était le plus joyeux des hommes, et c'était un plaisir d'être son
hôte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un
grand chef.
Il passa l'été chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-là,
après la fête de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils.
Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de
cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient
payé bien cher. Hal répondit que c'était à prévoir, dans une affaire
comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. «Je te
conseille, répondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a
moyen. Mais il sera difficile de l'amener à une paix
quelconque.»--«Crois-tu que par là nous en aurons fini avec les
meurtres?» dit Flosi. «Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire à
moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec
Thorgeir, ce sera ta mort.»--«Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?»
dit Flosi. «Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera.
Il ne fera la paix qu'à une condition, c'est qu'il n'aura rien à payer
pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au
contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils, à lui pour sa
tierce part.»--«C'est une paix dure» dit Flosi. «Pas pour toi, dit Hal,
car ce n'est pas à toi de venger les fils de Sigfus. C'est à leurs
frères qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et à Hamund
Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras à faire
ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est
probable qu'il me recevra bien. Quant à tous ceux qui ont part à cette
querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du
Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur
mort, de l'humeur dont est Thorgeir.»
On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et
voici comme se terminèrent l'entretien et les harangues de Hal: ils
trouvèrent bon tout ce qu'il avait conseillé, et dirent qu'ils voulaient
bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi,
dirent tous deux: «Si Kari reste seul, il ne tiendra qu'à nous de faire
en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.»--«Ne
parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en coûte d'avoir affaire à
lui, et vous aurez à payer cher avant d'en avoir fini.» Et ils n'en
dirent pas davantage.