CXLVI

Ce jour-là, Kari fils de Sölmund et Thorgeir Skorargeir chevauchaient

vers l'Est, vers le Markarfljot. Ils vinrent à Seljalandsmula, où ils

rencontrèrent des femmes qui passaient. Elles les reconnurent et leur

dirent: «Vous êtes moins fanfarons que les fils de Sigfus; mais vous ne

prenez pas assez garde à vous.»--«Pourquoi nous parlez-vous des fils de

Sigfus? dit Thorgeir. Et que savez-vous d'eux?»--«Ils ont passé la nuit

à Raufarfell, dirent-elles, et ils pensent arriver ce soir dans le

Mydal. Nous avons bien vu qu'ils avaient peur de vous, car ils ont

demandé quand vous reviendriez dans le pays.» Là-dessus ils continuèrent

leur route, et mirent leurs chevaux au galop. Thorgeir demanda:

«Qu'as-tu en tête? Veux-tu que nous leur courrions sus?»--« Je ne dis

pas non,» dit Kari. «Qu'allons-nous donc faire?» dit Thorgeir. «Je n'en

sais rien, dit Kari. On a vu souvent des gens vivre vieux, qui n'avaient

été tués qu'en paroles. Mais je sais bien ce que tu désires. Tu veux

prendre huit hommes pour toi seul, et ce sera moins encore que le jour

où tu en as tué sept, parmi les récifs, après être descendu auprès d'eux

le long d'une corde. Toi et les tiens, vous êtes ainsi faits qu'il vous

faut toujours de nouveaux exploits. Pour moi je ne peux pas moins faire

que d'aller avec toi, pour en porter la nouvelle après. Allons donc, et

courons leur sus, nous deux tous seuls; je vois bien que tu y es

décidé.»

Ils prirent à l'Est, par le chemin d'en haut, sans passer par Holt; car

Thorgeir ne voulait pas qu'on pût s'en prendre à ses frères de ce qui

allait arriver. Ils chevauchèrent jusqu'au Mydal. Là ils rencontrèrent

un homme qui menait un cheval chargé de paniers de tourbe. «C'est

dommage, dit l'homme, que tu ne sois pas en force, ami Thorgeir.»--«Que

veux-tu dire?» demanda Thorgeir. «Je veux dire, reprit l'autre, qu'il y

aurait ici du gibier à chasser. Les fils de Sigfus ont passé par là, et

ils vont dormir tout le long du jour dans le Kerlingardal; car ils ne

vont ce soir que jusqu'à Höfdabrekka.» Et ils suivirent chacun son

chemin.

Thorgeir et Kari continuèrent de s'en aller à l'Est, traversant les

bruyères d'Arnastak, et ils arrivèrent sans autre incident devant la

rivière du Kerlingardal. L'eau était haute; ils remontèrent le long de

la rive, car ils voyaient de loin des chevaux tout sellés. Ils

s'approchèrent, et virent des hommes endormis dans un creux.

Leurs javelots étaient plantés en terre, un peu plus bas. Ils prirent

les javelots et les jetèrent dans la rivière. «Allons-nous les

éveiller?» dit Thorgeir. «Tu le demandes, répondit Kari, et pourtant tu

es bien résolu à ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait

commettre un meurtre honteux.» Et ils se mirent à pousser de grands

cris. Les autres s'éveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et

s'emparèrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaquèrent que

quand ils les virent armés.

Thorgeir Skorargeir courut à Thorkel fils de Sigfus. En même temps un

homme accourait vers lui par derrière. Mais avant qu'il eût pu lui faire

aucun mal, Thorgeir avait levé des deux mains sa hache Rimmugygi. Du

sommet de la hache, il atteignit à la tête celui qui était derrière lui,

et fit voler son crâne en éclats. L'homme tomba à terre, mort. Alors,

ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel à l'épaule et lui

enleva un bras. Thorkel tomba mort à son tour.

Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mörd fils de Sigfus, Sigurd, fils

de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut à Kari par derrière, et

lui lança un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en écartant les

jambes. Le javelot s'enfonça en terre. Kari retomba sur la hampe et la

brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son épée. Il n'avait

point de bouclier. De la main droite il lança son javelot à Sigurd fils

de Lambi. Il l'atteignit à la poitrine, et le javelot sortit entre les

deux épaules, Lambi tomba: il était mort sur le coup. De la main gauche,

Kari donna un coup d'épée à Mörd fils de Sigfus: il l'atteignit à la

hanche, et lui brisa l'épine du dos. Mörd tomba mort, la face contre

terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva

en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux à faire

que de prendre la fuite.

Et voici que Thorgeir s'avança contre Leidolf le fort. Ils frappèrent

tous deux en même temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il

trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frappé en

tenant à deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le

bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa

la clavicule et s'enfonça dans sa poitrine. Kari arrivait au même

moment. D'un coup d'épée il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de

la cuisse, Leidolf tomba; il était mort.

«Courons à nos chevaux, dit Ketil de Mörk. Ces hommes sont trop forts

pour nous: il n'y à rien à faire contre eux.» Ils coururent à leurs

chevaux et sautèrent en selle. «Allons-nous les poursuivre? dit

Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.»--«Il y en a un qui

s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de

Mörk; nous avons pour femmes les deux soeurs, et puis, il s'est conduit

jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire.» Ils montèrent à

cheval, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Holt. Thorgeir dit à ses

frères de s'en aller dans l'Est, à Skoga; ils avaient là un autre

domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pût dire que ses frères

avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprès de

lui, et il n'y avait jamais à Holt moins de trente hommes prêts à

combattre.

Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens étaient d'avis qu'il

avait beaucoup grandi en gloire et en renommée, et aussi Kari. Et on

garda longtemps la mémoire de cette poursuite qu'ils avaient faite,

comme quoi ils avaient attaqué, à eux deux, quinze hommes, tué cinq

d'entre eux, et mis en fuite les dix autres.

Il faut revenir à Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils

purent, jusqu'à Svinafell, où ils contèrent quel fâcheux voyage ils

avaient fait. «Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit

une leçon, et tâchez à l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.»

Flosi était le plus joyeux des hommes, et c'était un plaisir d'être son

hôte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un

grand chef.

Il passa l'été chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-là,

après la fête de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils.

Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de

cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient

payé bien cher. Hal répondit que c'était à prévoir, dans une affaire

comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. «Je te

conseille, répondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a

moyen. Mais il sera difficile de l'amener à une paix

quelconque.»--«Crois-tu que par là nous en aurons fini avec les

meurtres?» dit Flosi. «Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire à

moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec

Thorgeir, ce sera ta mort.»--«Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?»

dit Flosi. «Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera.

Il ne fera la paix qu'à une condition, c'est qu'il n'aura rien à payer

pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au

contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils, à lui pour sa

tierce part.»--«C'est une paix dure» dit Flosi. «Pas pour toi, dit Hal,

car ce n'est pas à toi de venger les fils de Sigfus. C'est à leurs

frères qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et à Hamund

Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras à faire

ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est

probable qu'il me recevra bien. Quant à tous ceux qui ont part à cette

querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du

Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur

mort, de l'humeur dont est Thorgeir.»

On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et

voici comme se terminèrent l'entretien et les harangues de Hal: ils

trouvèrent bon tout ce qu'il avait conseillé, et dirent qu'ils voulaient

bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi,

dirent tous deux: «Si Kari reste seul, il ne tiendra qu'à nous de faire

en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.»--«Ne

parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en coûte d'avoir affaire à

lui, et vous aurez à payer cher avant d'en avoir fini.» Et ils n'en

dirent pas davantage.

La Saga de Njal · 第 149 / 164 题