CXXXV

Kari fils de Sölmund et Thorhal fils d'Asgrim allèrent un jour à Mosfell

trouver Gissur le blanc. Il les reçut à bras ouverts, et ils restèrent

chez lui longtemps. Une fois, comme ils parlaient, eux et Gissur, de

l'incendie et de la mort de Njal, il arriva à Gissur de dire que c'était

un grand bonheur que Kari eût échappé. Alors il vint un chant sur les

lèvres de Kari:

«C'est à regret que j'ai quitté, moi l'aiguiseur des épées qui fendent

les casques, la maison de Njal en flammes. Là ont brûlé nombre de

vaillants hommes. Écoutez mes paroles, vous à qui je conte ma douleur.»

«Il est naturel, dit Gissur, que tu ne puisses pas l'oublier. Mais nous

n'en parlerons plus pour cette fois.»

Kari dit qu'il avait envie de retourner chez lui. Gissur répondit: «Je

vais me montrer ton ami, et te donner un conseil. Ne retourne pas chez

toi, mais va t'en à l'est, au pied de l'Eyjafjöll, trouver Thorgeir

Skorargeir, et Thorleif Krak. Il faut qu'ils quittent le pays de l'est

et qu'ils viennent avec toi; car c'est à eux qu'appartient la poursuite

dans cette affaire. Il faudra que Thorgrim le grand, leur frère, vienne

avec eux. Vous irez trouver Mörd fils de Valgard. Tu lui diras de ma

part qu'il ait à se charger de la poursuite contre Flosi pour le meurtre

d'Helgi, fils de Njal. Et s'il dit quoi que ce soit là-contre, tu feras

mine d'entrer en grande colère, et de lui planter ta hache dans la tête.

Tu lui parleras aussi de la colère que j'aurai s'il montre du mauvais

vouloir. Tu lui diras que j'enverrai chercher ma fille Thorkatla pour la

ramener chez moi. Cela, il ne pourra le souffrir, car il y tient comme à

la prunelle de ses yeux.»

Kari le remercia de son conseil. Il ne lui parla pas de venir à son aide

avec ses gens; car il savait qu'en cela comme en toute chose Gissur se

montrerait son ami.

Kari partit donc, faisant route vers l'est; il passa la rivière et vint

dans le Fljotshlid. Marchant toujours à l'est, il traversa le

Markarfljot et vint à Seljalandsmula. Enfin ils furent à Holt, lui et

les siens. Thorgeir les reçut avec de grandes marques d'amitié. Il leur

conta le voyage de Flosi, et tout le secours qu'on lui avait promis dans

le pays des fjords de l'est. Kari dit qu'il fallait s'attendre à le voir

chercher de l'aide, après tous les meurtres dont il avait à répondre.

«Plus leurs affaires vont bien, plus ils s'en repentiront» dit Thorgeir.

Et Kari répéta à Thorgeir tout ce qu'avait dit Gissur.

Après cela ils quittèrent le pays de l'est, et vinrent dans la plaine de

la Ranga chez Mörd fils de Valgard. Il les reçut bien. Kari lui dit le

message de Gissur son beau-père. Il fit des façons, et dit que c'était

une plus grosse affaire de citer Flosi en justice, que dix autres. «Il

arrive donc, dit Kari, comme Gissur pensait; il n'y a rien que de

mauvais à attendre de toi: tu es poltron et sans coeur. Mais tu auras ce

que tu mérites, et Thorkatla va retourner chez son père.» Thorkatla se

prépara sur l'heure, disant que depuis longtemps elle était toute

disposée à se séparer de Mörd. Alors Mörd changea tout à coup de

sentiment et de langage. Il pria Kari de ne se point mettre en colère,

et promit de poursuivre Flosi. Kari lui dit: «Voici que tu t'es chargé

de la poursuite; fais en sorte de la mener à bien, sans crainte; car ta

vie en dépend.» Mörd dit qu'il mettrait tous ses soins à bien mener

cette affaire, et à se conduire en vaillant homme.

Après cela, Mörd cita auprès de lui neuf hommes libres. Ils étaient tous

les plus proches voisins du lieu du meurtre. Mörd prit Thorgeir par la

main, et fit approcher deux témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que

Thorgeir fils de Thorir me transmet son droit de poursuite contre Flosi

fils de Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal, et me met à sa

place dans toute la procédure qui s'ensuivra. Tu me transmets, Thorgeir,

ta cause pour la poursuivre ou pour faire la paix, avec les mêmes droits

que si c'était à moi, comme au plus proche, que la vengeance appartînt.

Tu me la transmets selon ta loi et je m'en charge selon la loi.»

Une seconde fois, Mörd fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins,

dit-il, que je dénonce comme qualifiée par la loi l'attaque de Flosi,

fils de Thord, sur Helgi, fils de Njal, quand il lui a fait, soit à la

tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, une blessure qui

s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi

a trouvé la mort. Je dénonce cette attaque devant cinq témoins (et il

les nomma tous les cinq); je la dénonce selon la loi; je la dénonce en

vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»

Encore une fois, il fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins

dit-il, que je dénonce la blessure que Flosi, fils de Thord, a faite à

Helgi, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs,

blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de

laquelle Helgi a reçu la mort. Je la dénonce comme faite sur le lieu

même où Flosi fils de Thord attaqua Helgi fils de Njal, attaque

qualifiée par la loi. Je la dénonce devant cinq témoins (et il les nomma

tous les cinq). Je la dénonce selon la loi. Je la dénonce en vertu de la

délégation de Thorgeir fils de Thorir.»

Encore une fois, Mörd fit avancer des témoins: «Vous m'êtes témoins,

dit-il, que je cite en témoignage les neuf plus proches voisins du lieu

du meurtre (et il les nomma tous par leur nom), pour qu'ils

comparaissent à l'Alting, et qu'ils y fassent leur déclaration en

qualité de voisins au sujet de l'attaque, qualifiée par la loi, que

Flosi fils de Thord a commise sur la personne d'Helgi fils de Njal, sur

le lieu même où il lui a fait une blessure soit à la tête, soit à la

poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être

mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a trouvé la mort. Je vous fais

sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à

prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de

rigueur dans ces poursuites. Je vous fais cette sommation selon la loi,

de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous fais sommation en vertu

de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»

Mörd fit avancer encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que

j'ai cité ces neuf hommes, tous proches voisins du lieu du meurtre, à

comparaître devant l'Alting, et à faire leur déclaration, en qualité de

voisins, au sujet de la blessure faite par Flosi fils de Thord à Helgi

fils de Njal, à la tête, à la poitrine, ou aux membre inférieurs,

blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de

laquelle Helgi a reçu la mort, sur le lieu même où Flosi fils de Thord

attaqua Helgi fils de Njal, attaque qualifiée par la loi. Je vous fais

sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à

prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de

rigueur dans ces poursuites. Je vous fais sommation selon la loi. Je

vous fais sommation de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous

fais sommation en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»

Alors Mörd dit: «Voici que l'affaire est engagée, comme vous l'avez

demandé. Je te prie maintenant, Thorgeir Skorargeir, de venir me trouver

quand tu iras au ting. Nous ferons route tous deux ensemble avec nos

troupes réunies, et nous nous tiendrons de notre mieux; mes hommes

seront prêts dès le commencement du ting: et je vous serai fidèle en

toute chose.» Et ils furent contents de ce qu'il avait dit. Ils

s'engagèrent par serment à ne pas se séparer les uns des autres, tant

que Kari ne l'aurait pas permis, et à mettre leur vie en jeu les uns

pour les autres. Ils se quittèrent en grande amitié, et se donnèrent

rendez-vous au ting.

Thorgeir s'en retourna dans l'est. Mais Kari prit à l'ouest, passa la

rivière, et vint à Tunga, chez Asgrim. Asgrim le reçut à merveille. Kari

lui dit tous les conseils qu'avait donnés Gissur le blanc, et le

commencement des poursuites. «J'attendais cela de lui, dit Asgrim; je

savais qu'il se conduirait bien, et c'est ce qu'il a fait.» Et il

demanda: «Qu'as-tu appris de Flosi, et du pays de l'est?» Kari répondit:

«Il est allé dans l'est jusqu'au Vapnafjord; presque tous les chefs lui

ont promis leur aide, et viendront avec lui au ting. Il attend aussi du

secours de ceux du Reykardal, de Ljosvatn et de l'Öxfjord.» Et ils en

parlèrent encore longtemps.

Voici que le temps se passe, et on approche de l'Alting.

Thorhal, fils d'Asgrim prit grand mal à la jambe. Elle enfla si fort

au-dessus de la cheville qu'il ne pouvait plus marcher sans un bâton.

Thorhal était fort, et de haute taille, noir de cheveux et de visage,

prudent dans ses paroles, et pourtant d'humeur vive. Il fut le troisième

parmi les grands hommes de loi de l'Islande.

Voici le moment venu où les hommes s'en vont au ting. Asgrim dit à Kari:

«Tu vas partir pour être au ting dès le commencement, et tu dresseras

nos huttes: mon fils Thorhal ira avec toi; traite le bien, et prends

grand soin de lui, car il est infirme: mais nous aurons besoin de lui à

ce ting. Je vous donnerai vingt hommes pour vous accompagner.» Et on fit

les préparatifs du départ. Après quoi ils partirent pour le ting,

dressèrent les huttes, et préparèrent toutes choses.

La Saga de Njal · 第 138 / 164 题