CXXXVI

Flosi se mit en marche, quittant le pays de l'est, avec les cent hommes

qui étaient à l'incendie. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au

Fljotshlid. Là, les fils de Sigfus allèrent voir leurs domaines, et ils

y passèrent tout un jour. Le soir, ils s'en allèrent à l'ouest, passant

la Thjorsa, et ils dormirent là cette nuit. Le lendemain de bonne heure

ils remontèrent à cheval et reprirent leur route.

Flosi dit à ses hommes: «Il nous faut aller à Tunga, chez Asgrim fils

d'Ellidagrim. Nous prendrons notre repas chez lui, et nous rabattrons

son orgueil.» Et ils dirent que ce serait bien fait. Ils allèrent donc,

et furent vite à Tunga. Asgrim était dehors, et il avait quelques hommes

avec lui. Ils virent la troupe qui s'approchait. Les gens d'Asgrim

dirent: «Ce doit être Thorgeir Skorargeir.»--«Je ne crois pas, dit

Asgrim; ces gens là s'avancent avec des cris et des rires; mais des

parents de Njal, comme Thorgeir, ne riraient pas tant que l'incendie ne

sera pas vengé. J'ai une autre idée: il se peut que cela vous semble

improbable, mais je crois que c'est Flosi et les autres qui ont brûlé

Njal, et j'imagine qu'ils viennent pour nous faire un affront. Il faut

que nous rentrions tous.» Et ils firent comme il avait dit.

Asgrim fit balayer la maison, dit qu'on l'ornât de tentures, qu'on mît

des tables, et des viandes dessus. Il fit placer des sièges le long des

bancs, par toute la salle.

Flosi entra dans l'enceinte. Il ordonna à ses hommes de mettre pied à

terre et d'entrer. Ils le firent. Flosi et ses gens arrivèrent dans la

salle. Asgrim était assis sur le banc du milieu. Flosi regarda les bancs

et les tables, et vit qu'il y avait là, tout prêt, tout ce dont on avait

besoin. Asgrim dit à Flosi, sans le saluer: «Les tables sont servies:

ceux qui ont faim peuvent manger.» Flosi se mit à table et tous ses

hommes avec lui. Ils placèrent leurs armes contre la muraille. Ceux qui

n'eurent pas de place sur les bancs s'assirent sur les sièges devant les

tables. Mais quatre hommes armés se tenaient devant l'endroit où Flosi

était assis, pendant qu'ils mangeaient tous. Asgrim se taisait tant que

dura le repas, mais son visage était rouge comme du sang. Quand ils

eurent mangé leur saoul, les femmes ôtèrent les tables; d'autres

apportèrent de l'eau pour laver les mains. Flosi prenait tout son temps,

comme s'il eût été chez lui.

Il y avait, contre le banc du milieu, une hache à fendre le bois. Asgrim

la prit à deux mains, et sautant sur le banc, en porta un coup à la tête

de Flosi. Glum fils d'Hildir avait vu ce qu'il allait faire. Il sauta

sur Asgrim, lui ôta des mains la hache et la leva sur lui à son tour;

car Glum était d'une grande force. Alors beaucoup d'autres accoururent,

voulant se jeter sur Asgrim. Mais Flosi défendit que personne lui fît du

mal: «Nous l'avons mis, dit-il, à trop rude épreuve. Il n'a rien fait

que ce qu'il devait faire; et il a montré qu'il avait le coeur bien

placé.» Puis il dit à Asgrim: «Nous allons nous séparer sains et saufs,

mais nous nous retrouverons au ting, et là, nous viderons notre

querelle.»--«Oui, dit Asgrim, et j'espère qu'avant que le ting n'ait

pris fin, vous aurez appris à le prendre de moins haut.» Flosi ne

répondit rien. Ils sortirent, lui et ses hommes, remontèrent à cheval,

et s'éloignèrent.

Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Laugarvatn, où ils passèrent la

nuit. Le lendemain ils allèrent à Beitivöll, où ils firent halte. Là,

quantité de gens vinrent les rejoindre. Hal de Sida en était, et tous

les autres des fjords de l'est. Flosi les accueillit avec beaucoup de

joie. Il leur conta son voyage et sa rencontre avec Asgrim. Beaucoup

approuvèrent, et dirent que c'était agir hardiment. Mais Hal dit: «Je ne

suis pas du même avis que vous; et il me semble que c'était une idée peu

sensée. Ils se souvenaient bien assez des offenses qu'on leur a faites,

sans qu'il fût besoin de les leur rappeler. Ceux-là n'ont que du mal à

attendre, qui excitent les autres si rudement.» Et Hal laissait bien

voir qu'il trouvait qu'on était allé trop loin.

Ils partirent tous ensemble et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la

plaine d'en haut. Là ils mirent leur monde en bataille et descendirent

au ting. Flosi avait fait dresser d'avance les huttes de ceux de Byrgir;

les gens des fjords de l'est s'en allèrent vers les leurs.

La Saga de Njal · 第 139 / 164 题