Flosi se mit en marche, quittant le pays de l'est, avec les cent hommes
qui étaient à l'incendie. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au
Fljotshlid. Là, les fils de Sigfus allèrent voir leurs domaines, et ils
y passèrent tout un jour. Le soir, ils s'en allèrent à l'ouest, passant
la Thjorsa, et ils dormirent là cette nuit. Le lendemain de bonne heure
ils remontèrent à cheval et reprirent leur route.
Flosi dit à ses hommes: «Il nous faut aller à Tunga, chez Asgrim fils
d'Ellidagrim. Nous prendrons notre repas chez lui, et nous rabattrons
son orgueil.» Et ils dirent que ce serait bien fait. Ils allèrent donc,
et furent vite à Tunga. Asgrim était dehors, et il avait quelques hommes
avec lui. Ils virent la troupe qui s'approchait. Les gens d'Asgrim
dirent: «Ce doit être Thorgeir Skorargeir.»--«Je ne crois pas, dit
Asgrim; ces gens là s'avancent avec des cris et des rires; mais des
parents de Njal, comme Thorgeir, ne riraient pas tant que l'incendie ne
sera pas vengé. J'ai une autre idée: il se peut que cela vous semble
improbable, mais je crois que c'est Flosi et les autres qui ont brûlé
Njal, et j'imagine qu'ils viennent pour nous faire un affront. Il faut
que nous rentrions tous.» Et ils firent comme il avait dit.
Asgrim fit balayer la maison, dit qu'on l'ornât de tentures, qu'on mît
des tables, et des viandes dessus. Il fit placer des sièges le long des
bancs, par toute la salle.
Flosi entra dans l'enceinte. Il ordonna à ses hommes de mettre pied à
terre et d'entrer. Ils le firent. Flosi et ses gens arrivèrent dans la
salle. Asgrim était assis sur le banc du milieu. Flosi regarda les bancs
et les tables, et vit qu'il y avait là, tout prêt, tout ce dont on avait
besoin. Asgrim dit à Flosi, sans le saluer: «Les tables sont servies:
ceux qui ont faim peuvent manger.» Flosi se mit à table et tous ses
hommes avec lui. Ils placèrent leurs armes contre la muraille. Ceux qui
n'eurent pas de place sur les bancs s'assirent sur les sièges devant les
tables. Mais quatre hommes armés se tenaient devant l'endroit où Flosi
était assis, pendant qu'ils mangeaient tous. Asgrim se taisait tant que
dura le repas, mais son visage était rouge comme du sang. Quand ils
eurent mangé leur saoul, les femmes ôtèrent les tables; d'autres
apportèrent de l'eau pour laver les mains. Flosi prenait tout son temps,
comme s'il eût été chez lui.
Il y avait, contre le banc du milieu, une hache à fendre le bois. Asgrim
la prit à deux mains, et sautant sur le banc, en porta un coup à la tête
de Flosi. Glum fils d'Hildir avait vu ce qu'il allait faire. Il sauta
sur Asgrim, lui ôta des mains la hache et la leva sur lui à son tour;
car Glum était d'une grande force. Alors beaucoup d'autres accoururent,
voulant se jeter sur Asgrim. Mais Flosi défendit que personne lui fît du
mal: «Nous l'avons mis, dit-il, à trop rude épreuve. Il n'a rien fait
que ce qu'il devait faire; et il a montré qu'il avait le coeur bien
placé.» Puis il dit à Asgrim: «Nous allons nous séparer sains et saufs,
mais nous nous retrouverons au ting, et là, nous viderons notre
querelle.»--«Oui, dit Asgrim, et j'espère qu'avant que le ting n'ait
pris fin, vous aurez appris à le prendre de moins haut.» Flosi ne
répondit rien. Ils sortirent, lui et ses hommes, remontèrent à cheval,
et s'éloignèrent.
Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Laugarvatn, où ils passèrent la
nuit. Le lendemain ils allèrent à Beitivöll, où ils firent halte. Là,
quantité de gens vinrent les rejoindre. Hal de Sida en était, et tous
les autres des fjords de l'est. Flosi les accueillit avec beaucoup de
joie. Il leur conta son voyage et sa rencontre avec Asgrim. Beaucoup
approuvèrent, et dirent que c'était agir hardiment. Mais Hal dit: «Je ne
suis pas du même avis que vous; et il me semble que c'était une idée peu
sensée. Ils se souvenaient bien assez des offenses qu'on leur a faites,
sans qu'il fût besoin de les leur rappeler. Ceux-là n'ont que du mal à
attendre, qui excitent les autres si rudement.» Et Hal laissait bien
voir qu'il trouvait qu'on était allé trop loin.
Ils partirent tous ensemble et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la
plaine d'en haut. Là ils mirent leur monde en bataille et descendirent
au ting. Flosi avait fait dresser d'avance les huttes de ceux de Byrgir;
les gens des fjords de l'est s'en allèrent vers les leurs.