CXXIX

Ils allumèrent donc du feu, et firent un grand bûcher devant la porte.

«Vous faites du feu, compagnons?» dit Skarphjedin. Allez-vous faire

cuire quelque chose?»--«Oui, dit Grani, fils de Gunnar, et tu n'auras

pas besoin d'un four mieux chauffé que celui-là.»--«C'est ainsi que tu

me récompenses d'avoir vengé ton père, dit Skarphjedin; tu es bien homme

à faire cela, toi qui n'as d'égards que pour ceux qui n'ont rien fait

pour toi.» Alors les femmes jetèrent du petit lait sur le feu, et

l'éteignirent. D'autres apportèrent de l'eau.

Kol fils de Thorstein dit à Flosi: «Il me vient une idée. J'ai vu un

grenier au dessus de la salle, sous les solives du toit. C'est là qu'il

faut mettre le feu, nous l'allumerons avec ce foin qui est en tas devant

la maison.»

Ils prirent donc le foin, et mirent le feu au grenier. Ceux qui étaient

dans la maison ne s'en aperçurent que quand toute la salle fut éclairée

par les flammes. Alors les femmes commencèrent à se lamenter. Njal leur

dit: «Faites bonne contenance, et ne dites pas de ces paroles effrayées;

c'est une courte bourrasque, et de longtemps nous n'en verrons une

semblable. Sachez aussi que Dieu est miséricordieux, et qu'il ne nous

laissera pas brûler deux fois, et dans ce monde et dans l'autre.» Par

ces paroles et d'autres encore il cherchait à les réconforter.

Et voici que la maison tout entière se mit à flamber. Njal vint à la

porte et dit: «Flosi est-il assez près pour entendre mes paroles?» Flosi

dit que oui. «Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien

laisser sortir quelques-uns des nôtres?» Flosi répondit: «Je ne veux pas

faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va être finie, et

je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai

sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.»

Njal rentra et dit aux gens: «Que tous ceux-là sortent, qui en ont la

permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec

toi.» Thorhalla dit: «Nous allons nous séparer, Helgi et moi, d'une

autre manière que je ne pensais tout à l'heure. Mais je vais presser mon

père et mes frères, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait

ici.»--«Que Dieu te protège, dit Njal, car tu es une bonne femme.» Elle

partit donc, et beaucoup de monde avec elle.

Astrid de Djuparbakka dit à Helgi, fils de Njal: «Sors avec moi: je vais

jeter sur tes épaules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tête

d'un voile.» Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par

faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tête d'Helgi, et

Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au

milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa soeur,

et bien d'autres.

Comme Helgi sortait, Flosi dit: «Voici une grande femme, aux larges

épaules, qui s'en va là-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien.» Dès

que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gardé

par dessous son épée à la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et

atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la

jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tête

de Helgi, et l'abattit d'un coup.

Flosi vint près de la porte, et dit qu'il voulait parler à Njal, et

aussi à Bergthora. Ils s'approchèrent. Flosi dit: «Je viens, Njal,

t'offrir de sortir; tu n'as pas mérité d'être brûlé dans ta maison.»

Njal répondit: «Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais

venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte.» Alors Flosi dit

à Bergthora: «Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te

brûler.» Bergthora répondit: «J'ai été mariée jeune à Njal, et je lui ai

promis que je partagerais avec lui heur et malheur.» Et ils rentrèrent

tous les deux.

«Qu'allons-nous faire maintenant?» dit Bergthora. «Allons à notre lit,

dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me

reposer.» Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: «On va te mener

dehors, il ne faut pas que tu brûles ici.»--«Tu m'as promis, grand'mère,

répondit l'enfant, que nous ne nous séparerions jamais, tant que je

serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous

survivre à tous deux.» Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit à

son intendant: «Viens voir où nous nous couchons, et comment je dispose

toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que

me causent la fumée ou la chaleur. Tu sauras donc où il faut chercher

nos os.» Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tué un boeuf, et la

peau était là. Njal lui dit de l'étendre sur eux, et il promit de le

faire. Alors Njal et Bergthora se couchèrent dans le lit et mirent le

petit garçon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur

lui, et recommandèrent leurs âmes à Dieu, et ce furent les dernières

paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'étendit sur

eux, et sortit.

Ketil de Mörk vint à sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de

Njal, son beau-père, et l'intendant lui dit tout ce qui s'était passé.

«Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait

bien des calamités à la fois.»

Skarphjedin avait vu que son père allait se coucher, et comment toutes

choses s'étaient passées. «Voici notre père qui va se mettre au lit de

bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.»

Il tombait des tisons enflammés. Skarphjedin, Kari et Grim les

ramassaient comme ils tombaient, et les lançaient sur ceux du dehors; et

cela dura un moment. Alors les autres leur lancèrent des javelots. Mais

ils les arrêtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit à ses gens

de cesser: «Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux.

Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu à bout.»

Les grosses poutres commençaient à tomber du toit. «Maintenant, dit

Skarphjedin, mon père doit être mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni

gémir.» Et ils s'en allèrent au bout de la salle. Il y avait là une

poutre qui s'était effondrée. Elle était toute brûlée au milieu. Kari

dit à Skarphjedin: «Saute dehors par là, et je sauterai après toi. De

cette façon nous pourrons tous deux nous échapper; car toute la fumée

vient de ce côté» Skarphjedin répondit: «C'est toi qui sauteras le

premier; je serai sur tes talons.»--«Ce n'est pas sage, dit Kari; moi,

je pourrai bien m'échapper d'un autre côté, si je n'y parviens pas

ici.»--«Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te

suis.»--«C'est le devoir de tout homme» dit Kari, de sauver sa vie quand

il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous séparons

pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes

pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son

chemin.»--«Je me réjouis de penser, mon frère, dit Skarphjedin, que si

tu échappes tu me vengeras.» Alors Kari prit à la main une solive

enflammée et se mit à courir vers la poutre qui brûlait. Il lança son

tison du haut du mur, au milieu de ceux qui étaient dehors. Ils se

sauvèrent tous. Les vêtements de Kari et ses cheveux étaient tout en

flammes. Il sauta du haut du mur, et s'éloigna en courant le long de la

fumée. Un de ceux, qui étaient le plus près demanda: «Est-ce qu'il ne

vient pas de sauter un homme du haut du mur?»--«Non pas, dit un autre,

c'est Skarphjedin qui nous a lancé un brandon.» Et ils ne s'en

inquiétèrent pas davantage.

Kari courut jusqu'à un ruisseau, où il se jeta, pour éteindre le feu qui

l'entourait. Puis il reprit sa course dans la fumée, et vint à un fossé

où il se reposa. On l'appelle depuis lors le fossé de Kari.

La Saga de Njal · 第 132 / 164 题