Ils allumèrent donc du feu, et firent un grand bûcher devant la porte.
«Vous faites du feu, compagnons?» dit Skarphjedin. Allez-vous faire
cuire quelque chose?»--«Oui, dit Grani, fils de Gunnar, et tu n'auras
pas besoin d'un four mieux chauffé que celui-là.»--«C'est ainsi que tu
me récompenses d'avoir vengé ton père, dit Skarphjedin; tu es bien homme
à faire cela, toi qui n'as d'égards que pour ceux qui n'ont rien fait
pour toi.» Alors les femmes jetèrent du petit lait sur le feu, et
l'éteignirent. D'autres apportèrent de l'eau.
Kol fils de Thorstein dit à Flosi: «Il me vient une idée. J'ai vu un
grenier au dessus de la salle, sous les solives du toit. C'est là qu'il
faut mettre le feu, nous l'allumerons avec ce foin qui est en tas devant
la maison.»
Ils prirent donc le foin, et mirent le feu au grenier. Ceux qui étaient
dans la maison ne s'en aperçurent que quand toute la salle fut éclairée
par les flammes. Alors les femmes commencèrent à se lamenter. Njal leur
dit: «Faites bonne contenance, et ne dites pas de ces paroles effrayées;
c'est une courte bourrasque, et de longtemps nous n'en verrons une
semblable. Sachez aussi que Dieu est miséricordieux, et qu'il ne nous
laissera pas brûler deux fois, et dans ce monde et dans l'autre.» Par
ces paroles et d'autres encore il cherchait à les réconforter.
Et voici que la maison tout entière se mit à flamber. Njal vint à la
porte et dit: «Flosi est-il assez près pour entendre mes paroles?» Flosi
dit que oui. «Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien
laisser sortir quelques-uns des nôtres?» Flosi répondit: «Je ne veux pas
faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va être finie, et
je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai
sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.»
Njal rentra et dit aux gens: «Que tous ceux-là sortent, qui en ont la
permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec
toi.» Thorhalla dit: «Nous allons nous séparer, Helgi et moi, d'une
autre manière que je ne pensais tout à l'heure. Mais je vais presser mon
père et mes frères, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait
ici.»--«Que Dieu te protège, dit Njal, car tu es une bonne femme.» Elle
partit donc, et beaucoup de monde avec elle.
Astrid de Djuparbakka dit à Helgi, fils de Njal: «Sors avec moi: je vais
jeter sur tes épaules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tête
d'un voile.» Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par
faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tête d'Helgi, et
Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au
milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa soeur,
et bien d'autres.
Comme Helgi sortait, Flosi dit: «Voici une grande femme, aux larges
épaules, qui s'en va là-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien.» Dès
que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gardé
par dessous son épée à la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et
atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la
jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tête
de Helgi, et l'abattit d'un coup.
Flosi vint près de la porte, et dit qu'il voulait parler à Njal, et
aussi à Bergthora. Ils s'approchèrent. Flosi dit: «Je viens, Njal,
t'offrir de sortir; tu n'as pas mérité d'être brûlé dans ta maison.»
Njal répondit: «Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais
venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte.» Alors Flosi dit
à Bergthora: «Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te
brûler.» Bergthora répondit: «J'ai été mariée jeune à Njal, et je lui ai
promis que je partagerais avec lui heur et malheur.» Et ils rentrèrent
tous les deux.
«Qu'allons-nous faire maintenant?» dit Bergthora. «Allons à notre lit,
dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me
reposer.» Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: «On va te mener
dehors, il ne faut pas que tu brûles ici.»--«Tu m'as promis, grand'mère,
répondit l'enfant, que nous ne nous séparerions jamais, tant que je
serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous
survivre à tous deux.» Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit à
son intendant: «Viens voir où nous nous couchons, et comment je dispose
toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que
me causent la fumée ou la chaleur. Tu sauras donc où il faut chercher
nos os.» Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tué un boeuf, et la
peau était là. Njal lui dit de l'étendre sur eux, et il promit de le
faire. Alors Njal et Bergthora se couchèrent dans le lit et mirent le
petit garçon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur
lui, et recommandèrent leurs âmes à Dieu, et ce furent les dernières
paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'étendit sur
eux, et sortit.
Ketil de Mörk vint à sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de
Njal, son beau-père, et l'intendant lui dit tout ce qui s'était passé.
«Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait
bien des calamités à la fois.»
Skarphjedin avait vu que son père allait se coucher, et comment toutes
choses s'étaient passées. «Voici notre père qui va se mettre au lit de
bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.»
Il tombait des tisons enflammés. Skarphjedin, Kari et Grim les
ramassaient comme ils tombaient, et les lançaient sur ceux du dehors; et
cela dura un moment. Alors les autres leur lancèrent des javelots. Mais
ils les arrêtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit à ses gens
de cesser: «Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux.
Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu à bout.»
Les grosses poutres commençaient à tomber du toit. «Maintenant, dit
Skarphjedin, mon père doit être mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni
gémir.» Et ils s'en allèrent au bout de la salle. Il y avait là une
poutre qui s'était effondrée. Elle était toute brûlée au milieu. Kari
dit à Skarphjedin: «Saute dehors par là, et je sauterai après toi. De
cette façon nous pourrons tous deux nous échapper; car toute la fumée
vient de ce côté» Skarphjedin répondit: «C'est toi qui sauteras le
premier; je serai sur tes talons.»--«Ce n'est pas sage, dit Kari; moi,
je pourrai bien m'échapper d'un autre côté, si je n'y parviens pas
ici.»--«Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te
suis.»--«C'est le devoir de tout homme» dit Kari, de sauver sa vie quand
il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous séparons
pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes
pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son
chemin.»--«Je me réjouis de penser, mon frère, dit Skarphjedin, que si
tu échappes tu me vengeras.» Alors Kari prit à la main une solive
enflammée et se mit à courir vers la poutre qui brûlait. Il lança son
tison du haut du mur, au milieu de ceux qui étaient dehors. Ils se
sauvèrent tous. Les vêtements de Kari et ses cheveux étaient tout en
flammes. Il sauta du haut du mur, et s'éloigna en courant le long de la
fumée. Un de ceux, qui étaient le plus près demanda: «Est-ce qu'il ne
vient pas de sauter un homme du haut du mur?»--«Non pas, dit un autre,
c'est Skarphjedin qui nous a lancé un brandon.» Et ils ne s'en
inquiétèrent pas davantage.
Kari courut jusqu'à un ruisseau, où il se jeta, pour éteindre le feu qui
l'entourait. Puis il reprit sa course dans la fumée, et vint à un fossé
où il se reposa. On l'appelle depuis lors le fossé de Kari.