Il faut revenir à Skarphjedin. Il sauta sur la poutre tout de suite
après Kari; mais quand il vint à l'endroit où elle était le plus brûlée,
elle s'écroula sous lui. Il tomba sur ses pieds et essaya d'escalader la
muraille; et voici qu'un pan du mur tomba sur lui, et le rejeta au
dedans. «Je vois bien à présent où j'en suis» dit Skarphjedin. Et il
s'avança le long de la muraille. Gunnar, fils de Lambi, grimpe sur la
muraille et voit Skarphjedin. «Voilà que tu pleures, Skarphjedin?»
dit-il.--«Non pas, dit Skarphjedin; mais les yeux me font mal, c'est la
vérité. Et toi, tu ris, à ce que je vois?»--«Oui certes, dit Gunnar, et
je n'avais pas ri encore depuis que tu tuas Thrain au
Markarfljot.»--«Voici un cadeau, dit Skarphjedin, qui t'en fera
souvenir.» Il prit dans sa poche une grosse dent qu'il avait arrachée à
Thrain, et la jeta à Gunnar. La dent lui entra dans l'oeil, qui vint
pendre sur sa joue. Gunnar tomba du haut du mur.
Skarphjedin s'approcha de son frère Grim. Ils se mirent à piétiner sur
le feu, en se tenant par la main. Quand ils furent au milieu de la
salle, Grim tomba à terre, mort.
Alors Skarphjedin s'en alla vers le bout de la maison. À ce moment il y
eut un grand fracas, et tout le toit s'effondra. Skarphjedin fut pris
entre les décombres et le mur du pignon. Et il ne pouvait plus bouger de
là.
Flosi et ses gens restèrent devant l'incendie jusqu'au matin. Et voici
venir vers eux un homme à cheval. Flosi lui demanda son nom. Il
s'appelait Geirmund et dit qu'il était parent des fils de Sigfus. «Vous
avez fait là de grandes choses» dit-il. «On les appellera grandes, et
mauvaises aussi, dit Flosi. Mais il n'y a plus rien à y faire
maintenant.»--«Combien y en a-t-il de morts?» dit Geirmund. Flosi
répondit: «Njal et Bergthora sont morts, et tous leurs fils, et Thord
fils de Kari, et Kari fils de Sölmund, et Thord l'affranchi. Mais il
peut y en avoir d'autres encore que nous ne savons pas.» Geirmund dit:
«Il y en a un que tu nommes parmi les morts, et à qui j'ai parlé ce
matin.»--«Qui donc?» dit Flosi. «Kari fils de Sölmund, dit Geirmund.
Nous l'avons rencontré, moi et mon voisin Bard, et Bard lui a donné son
cheval. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout brûlés.»--«Avait-il
des armes?» demanda Flosi. «Il avait son épée Fjörsvafni, dit Geirmund,
et la lame était toute bleue d'un côté. La voilà ramollie, lui
avons-nous dit, moi et Bard. Il a répondu qu'il la tremperait pour la
durcir dans le sang des fils de Sigfus et des autres qui ont mis le feu
avec eux.»--«Qu'a-t-il dit de Skarphjedin?» demanda Flosi. «Il a dit,
répondit Geirmund, que lui et Grim étaient en vie quand ils s'étaient
séparés, mais qu'à présent ils devaient être morts.»
--«Tu nous as conté là une nouvelle, dit Flosi, qui ne nous promet ni
paix ni repos; car celui qui nous a échappé est l'homme qui approchait
le plus, en toutes choses, de Gunnar de Hlidarenda. Souvenez-vous de mes
paroles, fils de Sigfus, et vous aussi, tous les autres: il y aura de
telles représailles à cet incendie, que plus d'un y laissera sa tête, et
d'autres tous leurs biens. Je doute qu'aucun de vous, fils de Sigfus,
ose rester dans son domaine. Je vous offre donc à tous de venir chez
moi, dans l'est, pour qu'un même sort nous frappe tous ensemble.» Ils le
remercièrent de son offre, et dirent qu'ils l'acceptaient, Modolf fils
de Ketil chanta:
«Un seul rejeton vit encore, de la maison de Njal. Tout le reste a été
brûlé. Les vaillants fils de Sigfus ont accompli ce haut fait. La flamme
est montée jusqu'au toit. La lueur de l'incendie a éclairé la maison.
Voici vengé sur le fils de Gollnir le meurtre du brave Höskuld.»
«Vantons-nous d'autre chose, dit Flosi, que d'avoir brûlé Njal; car ce
n'est pas un honneur pour nous.» Et il s'en alla vers le mur du pignon
avec Glum fils d'Hildir, et quelques autres.
Glum dit: «Skarphjedin est-il mort à présent?» Les autres dirent qu'il
devait l'être depuis longtemps. Par moments la flamme reprenait, et par
moments s'éteignait tout à fait.
Et voici qu'ils entendirent en bas, du fond de l'incendie, une voix qui
chantait:
«Vous auriez pleuré à chaudes larmes parmi le combat et le choc des
épées, si mes amis et moi, nous avions pu nous acquérir de la gloire et
marcher en avant, le tranchant de nos haches laissant des traces
sanglantes.»
«Est-ce Skarphjedin vivant ou mort qui chante ainsi?» dit Grani, fils de
Gunnar. «Peu nous importe» dit Flosi. «Cherchons les cadavres de
Skarphjedin, et des autres qui ont brûlé ici.» dit Grani.--«Non pas, dit
Flosi; il n'y a qu'un sot comme toi pour avoir une telle idée, au moment
où dans le pays on se rassemble contre nous. Tel qui est à son aise à
présent aura bientôt si grande peur qu'il ne saura où fuir. Voici mon
avis, c'est que nous partions tous au plus vite.» Et Flosi s'en alla en
hâte à l'endroit où étaient les chevaux, et tous les autres avec lui.
Flosi dit à Geirmund: «Ingjald est-il chez lui, à Kelda?» Geirmund dit
qu'il croyait qu'il y était. «Cet homme, dit Flosi, a trahi son serment
envers nous et manqué à la foi jurée.» Et se tournant vers les fils de
Sigfus: «Que voulez-vous, dit-il, que nous fassions à Ingjald?
Voulez-vous lui pardonner? Ou bien irons-nous l'attaquer et le tuer?»
Ils dirent tous qu'il fallait l'attaquer et le tuer. Alors Flosi sauta
sur son cheval, les autres aussi, et ils se mirent en route.
Flosi marchait le premier. Il alla droit vers la Ranga, et remonta le
long de la rivière. Voici qu'il vit un homme qui chevauchait de l'autre
côté. Il reconnut Ingjald de Kelda. Flosi l'appela. Ingjald s'arrêta et
s'approcha du bord de la rivière. Flosi lui dit: «Tu as manqué à la
parole que tu nous avais donnée et tu as forfait ta vie et tes biens.
Voici les fils de Sigfus qui voudraient bien te tuer, mais moi je sais
que tu t'es trouvé en un grand embarras, et je te donnerai la vie, si tu
veux t'en remettre à mon jugement.»--«Avant de le faire, répondit
Ingjald, il faut que j'aille trouver Kari. Quand aux fils de Sigfus, je
leur répondrai que je n'ai pas plus peur d'eux qu'ils n'ont peur de
moi.»--«Attends donc, dit Flosi, si tu n'as pas peur; je vais t'envoyer
un message.»--«J'attends.» dit Ingjald.
Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait à côté de lui, et il
avait un javelot à la main. C'était un des plus braves et des meilleurs
dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lança à
Ingjald: le javelot l'atteignit au côte gauche, traversa le bouclier
au-dessous de la poignée et le fendit en deux, puis il entra dans la
jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de
la selle. «T'ai-je touché?» dit Flosi. «Tu m'as touché certes, dit
Ingjald; mais c'est une égratignure et non une blessure.» Il arracha le
javelot, et dit à Flosi: «Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un
lâche.» Et il lui renvoya le javelot à travers la rivière. Flosi le voit
venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrière. Le javelot le manque
et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et
Thorstein tombe mort, à bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop
vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher.
Flosi dit à ses hommes: «Nous avons fait là une grande perte, et nous
pouvons dire qu'après cela nous sommes des gens voués au malheur. Voici
mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De là
nous pouvons voir toutes les chevauchées du district; car ils vont
rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que
nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le
dos au col de Trihyrning. De là, ils croiront encore que nous sommes
entrés dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu'à notre
pays. C'est de ce côté que le gros de leurs forces ira nous poursuivre.
D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du côté de
Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons
pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de
Trihyrning, et d'y rester jusqu'à ce que le soleil se soit couché trois
fois.»
Ils montèrent donc sur la montagne, et entrèrent dans un vallon qu'on a
appelé depuis le vallon de Flosi. De là ils pouvaient voir toutes les
allées et venues du pays.