Il faut revenir à Flosi. Il dit à ses gens: «Le moment est venu d'aller
à Bergthorshval: il faut y arriver avant l'heure du souper.» Et ils se
mirent en route. Il y avait une vallée au pied de la colline; ils y
entrèrent, attachèrent leurs chevaux, et y attendirent jusqu'à ce que la
soirée fût fort avancée. «Maintenant, dit Flosi, marchons sur le
domaine; allons en troupe serrée, et lentement; et voyons à quoi ils
vont se décider.»
Njal était dehors, avec ses fils et Kari, et tous ses serviteurs; ils
étaient rangés devant l'entrée, et cela faisait près de trente hommes.
Flosi s'arrêta et dit: «Voyons quel parti ils vont prendre; s'ils
restent dehors, je crois que nous n'en viendrons jamais à bout.»--«Nous
avons donc manqué notre voyage, dit Grani, fils de Gunnar, si nous
n'osons pas les attaquer.»--«Non pas, dit Flosi, nous les attaquerons
quand même ils resteraient dehors, mais nous y perdrons tant de monde
qu'on ne pourra dire où est le vainqueur.»
Njal dit à ses hommes: «Pouvez-vous voir combien ils sont?»--«Ils sont
beaucoup de monde, et de vaillantes gens, dit Skarphjedin; et pourtant
ils se sont arrêtés; ils pensent qu'ils auront du mal à venir à bout de
nous.»--«Ils n'en viendront pas à bout, dit Njal; et je veux que nous
rentrions tous. C'est à grand-peine qu'ils ont vaincu Gunnar à
Hlidarenda, quoiqu'il fût seul contre eux. La maison est solide, comme
était la sienne, et ils n'arriveront pas à s'en emparer.»--«C'est un
mauvais parti à prendre, dit Skarphjedin; les chefs qui ont attaqué
Gunnar étaient des hommes de grand coeur, qui auraient abandonné
l'entreprise plutôt que de le brûler dans sa maison. Mais ceux-ci vont
sans tarder nous attaquer par le feu, s'ils ne peuvent pas autrement;
car tous les moyens leur seront bons pour nous détruire. Ils pensent,
avec raison, que leur mort est certaine si nous leur échappons. Pour
moi, je n'ai nulle envie de me laisser brûler comme un renard dans son
trou.»--«Il en est donc, dit Njal, à présent comme toujours; mes fils me
donnent des conseils et n'ont nul égard pour moi. Quand vous étiez plus
jeunes, vous ne faisiez pas cela, et vos affaires allaient
mieux.»--«Faisons, dit Helgi, ce que veut notre père. Nous nous en
trouverons bien.»--«Je n'en suis pas sûr, dit Skarphjedin, car le voilà
voué à la mort. Mais je ferai volontiers ce plaisir à mon père, de me
laisser brûler avec lui; car je ne crains pas de mourir.» Puis il dit à
Kari: «Tenons-nous bien, mon frère, et que nul ne puisse nous
séparer.»--«C'est ce que je veux aussi, dit Kari; et pourtant s'il en
doit être autrement il en sera autrement et nous n'y pourrons
rien.»--«Alors venge-nous, dit Skarphjedin, et nous te vengerons, si
c'est nous qui te survivons.» Kari promit qu'ainsi ferait-il. Alors ils
rentrèrent tous, et se rangèrent dans l'embrasure de la porte.
«Maintenant qu'ils sont rentrés, dit Flosi, ce sont des hommes morts. Il
faut nous approcher au plus vite, nous ranger en troupe serrée devant la
porte et prendre garde que personne ne s'échappe, soit Kari soit
quelqu'un des fils de Njal; car ce serait notre mort.» Ils s'avancèrent
donc, Flosi et ses gens, et entourèrent la maison, de peur qu'il n'y eût
quelque porte de derrière. Flosi se mit devant avec les siens.
Hroald fils d'Össur, courut à Skarphjedin et pointa sa lance sur lui.
Skarphjedin, d'un coup de sa hache, sépara le fer de la hampe. Puis il
leva sa hache une seconde fois. Elle entra dans le bouclier et le brisa
en morceaux, pendant que le coin frappait Hroald au visage. Il tomba à
la renverse, et mourut sur le coup. «Il n'a pas eu de chance avec toi,
Skarphjedin, dit Kari; tu es le plus vaillant de nous tous.»--«Je n'en
sais rien» dit Skarphjedin; et il riait en montrant ses dents. Kari,
Grim et Helgi donnaient de grands coups de lance et blessaient beaucoup
de monde. Flosi et ses gens n'arrivaient à rien.
«Voici que nous avons fait de grandes pertes, dit Flosi. Beaucoup de nos
hommes sont blessés, et on nous a tué celui que nous aurions le moins
voulu perdre. Il est clair maintenant que nous n'en viendrons jamais à
bout par les armes. Il y en a plus d'un ici qui n'est plus aussi brave
qu'il semblait l'être quand il nous pressait si fort. Et je parle
surtout de Grani, fils de Gunnar, et de Gunnar, fils de Lambi, qui se
donnaient pour les plus enragés. Mais il s'agit maintenant de prendre un
autre parti. Nous avons le choix entre deux choses (ni l'une ni l'autre
n'est bonne): ou bien laissons-là l'entreprise, et c'est notre mort; ou
bien mettons le feu à la maison et brûlons-les, et c'est un grand crime
dont nous répondrons devant Dieu, nous qui sommes aussi des chrétiens.
Et pourtant nous n'avons plus que cela à faire.»