CXXIV

Flosi donna rendez-vous à tous ses hommes dans l'Almannagja, et il y

alla lui-même. Ils y étaient tous venus, et cela faisait cent hommes.

Flosi dit aux fils de Sigfus: «Comment vous aiderai-je dans cette

affaire, de façon que vous soyez satisfaits?» Gunnar fils de Lambi dit:

«Nous ne serons contents que quand tous ces frères, les fils de Njal,

auront été tués.» Flosi dit: «Je vous fais une promesse, fils de Sigfus:

c'est de ne pas me séparer de vous qu'un des deux partis n'ait été

écrasé par l'autre. Et maintenant je veux savoir s'il est quelqu'un ici

qui ne veuille pas nous aider dans cette entreprise.» Mais tous dirent

qu'ils voulaient marcher avec lui. «Venez donc tous avec moi, dit Flosi,

et jurez qu'aucun de vous ne nous abandonnera.» Ils vinrent tous à

Flosi, et lui prêtèrent serment. «Et maintenant, dit Flosi, nous allons

nous donner la main, et faire un pacte: c'est que celui-là aura forfait

ses biens et sa vie, qui se retirera de l'entreprise avant que nous

l'ayons menée à bonne fin.»

Voici les nom des chefs qui étaient avec Flosi: Kol, fils de Thorstein

Breidmagi et neveu de Hal de Sida; Hroald, fils d'Össur de Breida;

Össur, fils d'Önund Töskubak, Thorstein le beau, fils de Geirleif, Glum,

fils d'Hildir le vieux, Modolf, fils de Ketil, Thorir, fils de Thord

Illugi de Mörtunga, les parents de Flosi Kolbein et Egil, Ketil, fils de

Sigfus, et Mörd, son frère, Thorkel et Lambi, Grani, fils de Gunnar,

Gunnar, fils de Lambi, et Sigurd son frère, Ingjald de Kelda, Hroar,

fils d'Hamund.

Flosi dit aux fils de Sigfus: «Prenez maintenant pour chef celui qui

vous semblera le meilleur; car il faut qu'il y en ait un qui commande

dans cette entreprise.» Ketil de Mörk répondit: «Si le choix ne tient

qu'à nous autres frères, nous aurons vite fait de choisir, et c'est toi

que nous mettrons à notre tête. Il y a bien des raisons pour cela: tu es

un homme de noble race et un grand chef, hardi et sage. Nous pensons que

tu verras mieux que personne ce qu'il y a à faire dans une telle

entreprise.»--«Il faut bien, dit Flosi, que je vous accorde votre

demande. Je vais donc vous dire tout de suite comment nous nous y

prendrons. Voici mon avis: que chacun quitte le ting et retourne chez

lui, et veille à son domaine tout l'été, tant qu'on n'aura pas fait les

foins. Moi aussi je vais rentrer chez moi, et j'y passerai l'été. Le

dimanche qui tombera huit semaines avant l'hiver, je me ferai chanter

une messe, après quoi je monterai à cheval et je m'en irai dans l'ouest,

en passant par Lomagnupssand. Chacun de nous aura deux chevaux. Je n'en

veux pas d'autres avec moi que ceux qui ont juré ici; nous serons assez,

si nous nous tenons bien. Je chevaucherai tout le dimanche et la nuit

d'après; et le second jour de la semaine j'arriverai à Trihyrningshals

vers le milieu de la soirée. Il faudra que vous soyez tous là, vous qui

avez prêté serment; mais s'il manque quelqu'un de ceux qui ont promis

d'être à l'entreprise, il perdra la vie, si c'est en notre pouvoir.»

«Comment pourra-t-il se faire, dit Ketil, que tu partes de chez toi le

dimanche, et arrives le second jour de la semaine à Trihyrningshals?»

Flosi répondit: «Je partirai de Skaptartunga, et je passerai, venant du

Nord, devant le Jökul d'Eyjafell. De là je descendrai dans le Godaland;

et j'arriverai, en chevauchant dur. Je vais maintenant vous dire tout

mon plan: quand nous serons rassemblés, nous marcherons, la troupe tout

entière, sur Bergthorshval; nous attaquerons les fils de Njal par le fer

et par le feu, et nous ne nous séparerons pas, que tous ne soient morts.

Tenez notre projet secret, car il y va de notre vie. Et maintenant,

montons à cheval, et retournons chez nous.» Et ils rentrèrent tous dans

leurs huttes. Flosi fit seller ses chevaux et partit sans attendre

personne. Il n'avait pas voulu voir Hal son beau-père, car il savait

bien que Hal blâmerait toute violente entreprise.

Njal quitta le ting et retourna chez lui avec ses fils, et ils restèrent

tous chez eux pendant l'été. Njal demanda à Kari son gendre s'il n'avait

pas envie de s'en aller dans l'est, à son domaine de Dyrholm. «Je n'irai

pas dans l'est, répondit Kari; je veux qu'un même sort nous frappe, moi

et tes fils.» Njal le remercia et dit qu'il attendait cela de lui.

Il y avait toujours à Bergthorshval près de trente hommes prêts à

combattre, les serviteurs compris.

Il arriva un jour que Hrodny, fille d'Höskuld, et mère d'Höskuld, fils

de Njal, vint à Kelda. Ingjald son frère lui fit bon accueil. Elle ne

lui rendit pas son salut, et le pria de venir avec elle dehors. Ingjald

fit comme elle voulait, et tous deux sortirent ensemble du domaine.

Alors elle le prit par la main, et ils s'assirent à terre. «Est-ce vrai,

dit Hrodny, que tu as juré un serment d'aller attaquer Njal, et de le

tuer, lui et ses fils?» Il répondit: «C'est vrai.»--«Tu es un grand

misérable, dit-elle, toi que Njal a sauvé trois fois, quand tu n'étais

qu'un proscrit, traqué dans les bois.»--«Mais j'en suis là maintenant,

dit Ingjald, qu'il y va de ma vie si je ne le fais pas.»--«Non pas,

dit-elle, tu vivras, et tu seras un brave homme si tu refuses de tromper

celui à qui tu dois plus qu'à personne.»

Alors elle tira de son sein un bonnet de lin tout sanglant et percé de

trous: «Ce bonnet, dit-elle, couvrait la tête de ton neveu Höskuld, fils

de Njal, quand ils l'ont tué. Il me semble que c'est mal fait à toi de

donner ton aide à ceux qui ont à répondre de sa mort.»--«Il se peut, dit

Ingjald, que je n'aille pas attaquer Njal, quoiqu'il arrive. Mais je

sais bien qu'ils s'en vengeront sur moi.»--«Tu pourrais, dit Hrodny,

être d'un grand secours à Njal et à ses fils en leur disant tout ce qui

a été tramé contre eux.»--«Cela, dit Ingjald, je ne le ferai pas; car je

mériterais d'être montré au doigt par chacun, si je disais ce qui m'a

été confié. Ce sera agir en brave, au contraire, que de me retirer de

cette entreprise, quand je sais que je dois m'attendre à leur vengeance.

Dis à Njal et à ses fils qu'ils prennent garde à eux tout cet été (ce

sera toujours un bon conseil), et qu'ils aient beaucoup de monde.»

Elle s'en alla donc à Bergthorshval et répéta à Njal tout ce qu'ils

avaient dit. Njal la remercia et dit qu'elle avait bien fait: «car,

dit-il, ç'aurait été plus mal fait à lui qu'à tout autre, de venir

m'attaquer.» Elle retourna chez elle. Et Njal dit la chose à ses fils.

Il y avait une vieille à Bergthorshval, qui s'appelait Sæun. Elle était

fort avisée et voyait dans l'avenir. Elle était arrivée à un âge très

avancé; et les fils de Njal l'appelaient radoteuse parce qu'elle parlait

beaucoup. Mais il arrivait souvent comme elle avait dit.

Un jour, elle prit un bâton à la main et s'en alla derrière la maison,

vers un tas de foin qui était là. Elle se mit à frapper le foin de son

bâton, le maudissant et le chargeant d'imprécations. Skarphjedin était

là qui riait. Il lui demanda ce qu'elle avait contre ce foin. «Ce foin

servira, dit la vieille, à allumer l'incendie qui fera périr Njal mon

maître et Bergthora ma bienfaitrice. Jetez-le dans l'eau, ou brûlez-le

au plus vite.»--«Nous ne ferons pas cela, dit Skarphjedin; si pareille

chose doit arriver, on trouvera bien de quoi allumer le feu, quand ce

foin ne serait pas là.» La vieille radota tout l'été de ce foin qu'il

fallait brûler, mais on n'en fit rien.

La Saga de Njal · 第 127 / 164 题