CXXIII

Snorri le Godi prit la parole: «Nous voici douze arbitres, dit-il, pour

prononcer dans cette affaire. Je veux vous prier tous de ne soulever

aucune difficulté qui les empêche de faire la paix».--«Voulez-vous, dit

Gudmund, que nous bannissions quelqu'un d'eux du district, ou même du

pays?»--«Ni l'un ni l'autre, dit Snorri, car souvent ces sortes de

sentences ne sont pas exécutées, et bien des gens ont été tués pour

cela, et bien des paix rompues. Mais je veux fixer une amende en argent

si forte, que nul homme dans ce pays n'aura coûté plus cher qu'Höskuld».

On trouva qu'il avait bien parlé.

Ils entrèrent donc en discussion, et d'abord on ne put s'entendre pour

savoir qui parlerait le premier, et fixerait la somme. Enfin on tira au

sort, et le sort tomba sur Snorri.

«Je ne réfléchirai pas longtemps, dit-il, et voici ma sentence: je veux

qu'il soit payé pour Höskuld trois fois le prix d'un homme; ce qui fait

six cents d'argent. À vous de la changer, si cela vous semble trop ou

trop peu». Ils répondirent qu'ils n'en feraient rien. «J'ajoute, dit-il,

que la somme sera payée toute entière, ici, au ting».--«Cela ne me

semble guère possible, dit Gissur le blanc; car ils n'en ont sans doute

qu'une petite partie sur eux».--«Je sais, dit Gudmund le puissant, ce

que veut Snorri. Il veut que nous donnions, nous autres arbitres, chacun

suivant sa générosité; et après nous plus d'un fera comme nous». Hal de

Sida le remercia et dit qu'il donnerait volontiers autant que celui qui

donnerait le plus. Tous les autres arbitres approuvèrent à leur tour.

Après cela ils s'en allèrent, et il fut convenu que Hal prononcerait la

sentence au tertre de la loi. On sonna la cloche, et tous les hommes

vinrent au tertre.

Hal de Sida se leva et dit: «Nous nous sommes mis d'accord sur l'affaire

confiée à notre arbitrage, et nous avons fixé une amende de six cents

d'argent. Nous autres arbitres nous en paierons la moitié, et il faut

que la somme toute entière soit payée ici même au ting. Et maintenant

j'adresse une prière à toute cette assemblée: c'est que chacun donne

quelque chose pour l'amour de Dieu.» Et tous dirent que c'était bien.

Alors Hal prit des témoins de la sentence, pour que nul ne pût la

détruire. Et Njal les remercia de la sentence qu'ils avaient prononcée.

Mais Skarphjedin était là, qui se taisait, et qui ricanait.

Les gens quittèrent le tertre de la loi, et retournèrent à leurs huttes.

Mais les arbitres s'en allèrent au cimetière des hommes libres, et là

ils rassemblèrent tout l'argent qu'ils avaient promis de donner. Les

fils de Njal apportèrent ce qu'ils avaient, Kari aussi; et cela faisait

un cent d'argent. Njal donna ce qu'il avait; et c'était un autre cent.

Alors on apporta tout cet argent au tertre de la loi. Et les hommes

donnèrent de si grosses sommes qu'il ne s'en manquait pas d'un denier.

Njal prit encore un manteau de soie et une paire de bottes, et les mit

sur le tas.

Après cela Hal dit à Njal: «Va chercher tes fils; moi j'amènerai Flosi,

et ils se jureront la paix les uns aux autres.» Njal retourna donc à sa

hutte, et dit à ses fils: «Voici notre affaire venue à bonne fin. La

paix est faite, et tout l'argent est rassemblé. Il faut maintenant que

les deux partis se rencontrent et se jurent paix et fidélité. Et je

viens vous prier, mes fils, de ne rien gâter.» Skarphjedin passa la main

sur son front en ricanant.

Et voici qu'ils arrivent tous au tribunal. Hal était allé trouver Flosi:

«Viens avec moi au tribunal lui dit-il; tout l'argent est là, rassemblé

en un tas.» Flosi pria les fils de Sigfus de venir avec lui. Ils

sortirent tous, et arrivèrent au tribunal, venant de l'est, comme Njal

et ses fils arrivaient venant de l'ouest. Skarphjedin s'avança jusqu'au

banc du milieu, et resta là debout.

Flosi entra dans l'enceinte du tribunal pour regarder l'argent: «Voilà

une grosse somme, dit-il, en belle monnaie, et bien comptée, comme il

fallait s'y attendre.» Puis il prit le manteau, l'agita en l'air, et

demanda qui l'avait donné. Mais personne ne lui répondit. Une seconde

fois il agita le manteau, demandant qui l'avait donné, et il riait. Et

personne ne lui répondit. «Quoi donc, dit-il alors, personne de vous ne

sait-il à qui est ce vêtement, ou bien n'osez-vous pas me le

dire?»--«Qui penses-tu qui peut l'avoir donné?» dit Skarphjedin. «Si tu

veux le savoir, dit Flosi, je vais te dire ce que je pense. Je pense que

c'est ton père qui l'a donné, le drôle sans barbe; car ceux qui le

voient ne savent pas si c'est un homme ou une femme.» Skarphjedin dit:

«C'est mal parler d'insulter un vieillard, et jamais, jusqu'à ce jour,

un brave homme n'a fait pareille chose. Vous savez bien qu'il est un

homme, car il a engendré des fils avec sa femme; et pas un de nos

parents n'est tombé percé de coups, près de notre domaine, que nous

l'ayons laissé sans vengeance.» Là-dessus il prit le manteau, et jeta à

Flosi un pantalon bleu. «Tu en as plus besoin que lui» dit-il. «Et

pourquoi?» dit Flosi. «Parce que, répondit Skarphjedin, tu es la fiancée

du démon de Svinafell. On m'a dit qu'il faisait de toi une femme, chaque

neuvième nuit.» Alors Flosi donna un coup de pied dans le tas d'argent,

et dit qu'il n'en voulait pas avoir un seul denier: «De deux choses

l'une, dit-il, ou Höskuld ne sera pas vengé, ou il aura une vengeance

sanglante.» Et il refusa d'échanger les promesses de paix. «Retournons

chez nous, dit-il aux fils de Sigfus. Un même sort sera pour nous tous.»

Et ils retournèrent à leurs huttes.

Hal dit: «Ceux qui ont part à cette querelle sont des gens voués au

malheur.»

Njal et ses fils rentrèrent dans leurs huttes. «Voici qu'il arrive, dit

Njal, ce que je vois venir depuis longtemps, et cette querelle finira

mal pour nous.»--«Non pas, dit Skarphjedin, car ils n'ont plus de

recours légal contre nous.»--«Il nous arrivera donc pis encore» dit

Njal.

Ceux qui avaient donné l'argent parlèrent de le reprendre. Mais Gudmund

le puissant dit: «Je ne me ferai jamais cette honte de reprendre ce que

j'ai une fois donné, soit ici, soit ailleurs.»--«C'est bien parlé»

dirent-ils. Et personne ne voulut plus reprendre l'argent. «Voici mon

avis, dit Snorri le Godi. Il faut que Gissur le blanc et Hjalti fils de

Skeggi prennent cet argent en garde jusqu'au prochain Alting. J'ai idée

que nous en aurons besoin avant qu'il soit longtemps.» Hjalti prit donc

en garde une moitié de l'argent, et Gissur l'autre. Puis chacun rentra

dans sa hutte.

La Saga de Njal · 第 126 / 164 题