Voici qu'on apprit la nouvelle, et bien des gens furent d'avis que la
chose n'était pas arrivée avant qu'on eût pu s'y attendre.
Gunnar alla à Bergthorsval et dit à Njal la besogne qu'il avait faite.
Njal dit: «Tu as beaucoup fait, mais aussi tu avais été poussé à
bout».--«Qu'arrivera-t-il bien maintenant?» dit Gunnar. «Veux-tu que je
te dise, dit Njal, ce qui n'est pas encore arrivé? Tu vas aller au ting,
et si tu suis mes conseils, tu auras de toute cette affaire beaucoup
d'honneur. Ceci est le commencement de tes grandes tueries».--«Donne-moi
un bon conseil», dit Gunnar. «C'est ce que je vais faire, dit Njal. N'en
tue jamais plus d'un dans une même famille, et ne romps jamais la paix
que de bons et vaillants hommes auront faite entre toi et d'autres, et
surtout dans cette affaire-ci».--«J'aurais cru, dit Gunnar, qu'il
fallait moins que d'un autre attendre cela de moi».--«Je veux le croire,
dit Njal, mais en cette affaire souviens-toi d'une chose: c'est que si
cela arrive, tu trouveras bientôt la mort; autrement tu deviendras un
vieillard». Gunnar dit: «Sais-tu quelle sera ta mort?»--«Je le sais» dit
Njal.--«Et laquelle?» dit Gunnar.--«Celle qu'on eût pensé le moins» dit
Njal. Après cela Gunnar s'en retourna chez lui.
On envoya un homme à Gissur le blanc et à Geir le Godi; car c'était à
eux à porter plainte pour le meurtre d'Otkel. Ils se réunirent et
parlèrent ensemble de ce qu'il y avait à faire. Ils furent d'accord
qu'il fallait porter la cause devant la justice. On chercha donc qui
voudrait s'en charger; mais personne n'était disposé à cela. «Il me
semble, dit Gissur, que nous avons le choix entre deux partis: ou que
l'un de nous deux prenne en main la poursuite, et nous tirerons au sort
pour savoir lequel; ou bien que nous consentions à ce qu'il ne soit
point payé d'amende pour le meurtre de cet homme. Il ne faut pas nous
cacher que c'est une grosse affaire à mener: car Gunnar a une grande
parenté et beaucoup d'amis. Mais celui de nous deux qui ne sera pas
tombé au sort devra venir en aide à l'autre et ne pas se retirer avant
que l'affaire soit menée à bien». Après cela ils tirèrent au sort, et le
sort désigna Geir le Godi comme celui qui devait prendre en main
l'affaire.
Quelque temps après ils quittèrent le pays de l'Ouest. Ils traversèrent
la rivière et vinrent à l'endroit où la rencontre avait eu lieu, au bord
de la Ranga. Ils déterrèrent les cadavres et prirent des témoins pour
voir les blessures. Après cela ils prononcèrent la citation, et
désignèrent comme témoins enquêteurs dans l'affaire neuf hommes libres
du pays. On leur dit que Gunnar était chez lui, avec trente hommes. Geir
le Godi demanda à Gissur s'il voulait y aller avec cent hommes. «Je ne
veux pas, dit Gissur, quoique la différence soit grande». Alors ils
retournèrent chez eux.
Le bruit que l'affaire était engagée se répandit dans tout le canton; et
on disait partout que ce ting verrait beaucoup de combats.