Il faut maintenant parler de Gunnar. Il était dehors à Hlidarenda, et il
vit son berger qui arrivait au galop vers le domaine. Le berger entra
dans l'enclos. Gunnar dit: «Pourquoi galopes-tu si vite?»--«Je voulais
te donner un avis fidèle, répondit-il. J'ai vu des hommes qui
descendaient la Ranga; ils étaient huit en tout, et quatre avaient des
habits de couleur éclatante». Gunnar dit: «Ce doit être Otkel».--«Je
veux te dire aussi, dit le berger, que j'ai entendu répéter d'eux plus
d'une mauvaise parole. C'est ainsi que Skamkel a dit à Dal, dans le pays
de l'Est, que tu avais pleuré quand leurs chevaux t'ont renversé. Il me
semble que ces méchantes gens disaient là de méchantes paroles».--«Ne
pensons plus à leurs paroles, dit Gunnar, mais toi, tu ne feras plus dès
à présent que ce que tu voudras».--«Dois-je dire quelque chose à
Kolskegg, ton frère?» dit le berger. «Va-t'en et dors, dit Gunnar. Je
dirai à Kolskegg ce qu'il me plaira». Le berger se coucha et s'endormit
aussitôt.
Gunnar prit le cheval du berger et lui mit une selle. Il prit son
bouclier, se ceignit de son épée, présent d'Ölvir. Il mit son casque sur
sa tête et prit sa hallebarde: et elle rendait un son si éclatant, que
Ranveig, la mère de Gunnar, l'entendit. Elle arriva et dit: «Te voilà
bien en colère, mon fils; jamais je ne t'ai vu ainsi». Gunnar sortit: il
frappa de sa hallebarde contre terre, sauta en selle et partit.
Ranveig alla dans la chambre. On y parlait à haute voix. «Vous parlez
haut, dit-elle, mais la hallebarde chantait encore plus fort, quand
Gunnar est parti». Kolskegg l'entendit: «C'est signe, dit-il, qu'il y
aura de grosses nouvelles».--«C'est bon, dit Halgerd. Ils vont voir si
c'est vrai qu'ils l'ont fait pleurer».
Kolskegg prend ses armes, va chercher un cheval, et court après Gunnar,
le plus vite qu'il peut. Gunnar galope à travers l'Akratunga, il arrive
à Geilastofna, de là à la Ranga, et il descend jusqu'au gué qui est près
de Hofi. Il y avait là des femmes, à l'endroit où on trait les vaches.
Gunnar sauta à bas de son cheval et l'attacha. Et voici que les autres
arrivèrent. Le chemin qui menait au gué était plein de pierres couvertes
de boue.
Gunnar leur dit: «Il faut se défendre, et voici la hallebarde. Vous
allez voir maintenant si jamais vous me faites pleurer». Ils sautèrent
tous à terre et vinrent à Gunnar. Halbjörn était en avant. «N'approche
pas, dit Gunnar; tu es le dernier à qui je veuille faire du mal; mais je
n'épargnerai personne, si j'ai à défendre ma vie».--«Je n'en ferai rien,
dit Halbjörn, tu veux tuer mon frère, et ce serait une honte, si j'étais
assis à te regarder», et des deux mains il pointe sur Gunnar un énorme
javelot. Gunnar mit son bouclier devant lui, mais le javelot d'Halbjörn
passa au travers. Gunnar jeta le bouclier avec tant de force, qu'il
resta planté en terre, puis il prit son épée, si vite que l'oeil ne
pouvait le suivre, et en frappa Halbjörn. L'épée toucha le bras
d'Halbjörn au dessus du poignet, et le lui trancha. Skamkel accourut par
derrière, levant sur Gunnar une grande hache. Gunnar se retourna
vivement et pointa vers lui sa hallebarde. Elle entra dans le creux de
la hache, l'arracha des mains de Skamkel et la jeta dans la Ranga.
Alors Gunnar chanta:
«Te souviens-tu du jour où tu demandas à un autre, coureur de vaillants
coursiers, en fuyant à toute vitesse loin de mon domaine, si la citation
était bien faite? Voici que nous rougissons de notre sang nos épées.
C'est ainsi que nous nous vengeons, dans notre colère, de vos citations
en justice».
Une seconde fois Gunnar pointe sa hallebarde et la passe au travers de
Skamkel. Il le soulève et le jette la tête la première dans le sentier
boueux.
Audulf, l'homme de l'Est, saisit un javelot et le lança à Gunnar. Gunnar
prit le javelot au vol et le lui renvoya: le javelot passa au travers du
bouclier et de l'homme, et s'enfonça en terre. Otkel lève son épée sur
Gunnar, il vise à la jambe au dessous du genou, Gunnar saute en l'air et
Otkel le manque. Gunnar pointe la hallebarde sur lui et le traverse de
part en part. Et voici que Kolskegg arrive. Il saute sur Halkel et lui
donne avec sa hache le coup de la mort. Ils en tuèrent huit.
Une femme qui les regardait faire courut à la maison. Elle dit la chose
à Mörd et le pria de les séparer. «Ce sont des gens dont je ne me soucie
guère, dit-il, qu'ils se tuent ou non».--«Tu ne peux pas parler ainsi,
dit-elle; c'est ton parent Gunnar et ton ami Otkel».--«Tu bavardes
toujours, sotte créature», dit-il, et il resta chez lui, tranquille,
pendant qu'ils combattaient.
Gunnar et Kolskegg remontèrent à cheval, leur besogne finie. Ils
rentrèrent chez eux, remontant la rivière au grand galop. Gunnar sauta à
bas de son cheval et se retrouva debout: «Bien galopé, mon frère», dit
Kolskegg. Gunnar répondit: «Ce sont les propres paroles de Skamkel, le
jour où ils ont fait passer leurs chevaux sur moi».--«Tu as vengé cela
maintenant» dit Kolskegg.--«Je ne sais pas, dit Gunnar, si je puis
passer pour un homme moins brave que les autres, parce que j'ai plus de
peine qu'un autre à me décider à tuer les gens».