LIII

Quand vint le printemps, Otkel dit qu'il voulait aller dans le pays de

l'Est, à Dal, où on l'avait invité; et chacun s'en réjouit. Skamkel se

mit en route avec Otkel, et aussi ses deux frères, Audulf et trois

autres. Otkel montait un de ses chevaux marqués de noir, et l'autre

courait libre à côté. Ils s'en vont à l'est, vers le Markarfljot. Otkel

galope en avant. Et voilà que les deux chevaux s'emportent, et quittent

le chemin, remontant le Fljotshlid. Otkel va maintenant plus vite qu'il

ne voudrait.

Gunnar était sorti seul de sa maison; il avait un sac de grain dans une

main, une petite hache dans l'autre. Il vint à son champ et se mit à

semer son grain; il avait mis à terre à côté de lui son manteau de fine

étoffe et sa hache, et il sema ainsi pendant quelque temps.

Il faut revenir à Otkel qui va toujours plus vite qu'il ne voudrait. Il

a ses éperons aux pieds, et il galope à travers le champ, et ils ne se

voient ni l'un ni l'autre, Gunnar et lui. Et à un moment où Gunnar se

relève, Otkel arrive sur lui, au galop; son éperon touche à l'oreille de

Gunnar et y fait une large déchirure, et le sang coule à grands flots. À

ce moment arrivent les compagnons d'Otkel. «Vous pouvez tous voir, dit

Gunnar, qu'Otkel m'a blessé jusqu'au sang. Tu ne cesses de m'insulter,

Otkel; tu as commencé par me citer en justice, et maintenant tu me

foules aux pieds de ton cheval». Skamkel dit: «C'est bien fait, maître

Gunnar; tu n'étais pas moins en colère qu'aujourd'hui, au ting, quand tu

as consenti à prononcer la sentence, et que tu tenais ta hallebarde».

Gunnar dit: «La prochaine fois que nous nous rencontrerons, tu la

verras, ma hallebarde». Et là-dessus ils se séparèrent. Skamkel poussait

des cris de joie et disait: «Bien galopé, camarade». Gunnar rentra chez

lui et ne parla de rien à personne, et nul ne se douta que sa blessure

eût été faite de main d'homme.

Un jour il arriva qu'il le dit à son frère Kolskegg. Kolskegg dit: «Il

faut conter cela à d'autres, de peur qu'on ne dise un jour que tu

accuses des morts; on te fera bien des querelles, s'il n'y a pas de

témoins qui aient su auparavant ce qui s'est passé entre vous». Gunnar

dit donc la chose à ses voisins, et d'abord on en parla peu.

Otkel arriva à Dal, dans le pays de l'est. Il y fut bien reçu, lui et

les siens, et ils furent là une semaine. Otkel dit à Runolf tout ce qui

s'était passé entre lui et Gunnar. Quelqu'un demanda comment Gunnar

s'était comporté. Skamkel dit: «Si c'était un homme de peu, on pourrait

dire qu'il a pleuré».--«C'est mal parlé, dit Runolf, et la prochaine

fois que vous vous trouverez, tu verras bien que les pleurs ne sont pas

son affaire; nous serons heureux si de meilleurs que toi ne payent pas

pour ta malice. Mon avis est maintenant, quand vous retournerez chez

vous, que je m'en aille avec vous; car Gunnar ne voudra pas me faire de

mal».--«Je ne veux pas cela, dit Otkel, mais nous passerons plus bas la

rivière».

Runolf fit à Otkel de beaux présents et lui dit qu'ils ne se reverraient

plus. Otkel le pria de songer à ses fils, si les choses arrivaient comme

il le disait.

La Saga de Njal · 第 58 / 164 题