Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allèrent dans le
Fljotshlid et pendant la nuit ils longèrent la montagne, et ils étaient
près de Hlidarenda, quand le matin vint.
Ce même matin Sigmund et Skjöld s'étaient levés de bonne heure pour
aller chercher des chevaux aux pâturages. Ils avaient pris des mors avec
eux; ils montèrent sur des chevaux qui étaient dans l'enclos, et s'en
allèrent. Ils cherchèrent leurs bêtes le long de la montagne, et les
trouvèrent entre deux ruisseaux, et ils les chassèrent vers la hauteur.
Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante.
Skarphjedin dit: «Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants?» Ils
regardèrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: «Tu
n'as rien à faire à ceci, Höskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout
seul au loin sans défense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que
c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjöld». Höskuld
s'assit à terre. Et les autres marchèrent en avant, jusqu'au lieu où
étaient Sigmund et Skjöld.
Skarphjedin dit à Sigmund: «Prends tes armes et défends-toi: tu en as
plus besoin à cette heure que de nous chansonner, moi et mes frères».
Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait.
Skjöld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetèrent les uns sur les
autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tête,
et son bouclier à son côté; il s'était ceint de son épée, et il avait un
javelot à la main. Il vint à Skarphjedin et pointa son javelot sur lui,
et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de
hache le manche du javelot, puis il lève sa hache une seconde fois pour
frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le
fend en deux, près de la poignée. Sigmund tira son épée de la main
droite et porta un coup à Skarphjedin, et l'épée entra dans le bouclier
et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que
Sigmund lâcha l'épée. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache
Rimmugygi. Sigmund était couvert d'une cuirasse. La hache le toucha à
l'épaule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira à lui la hache;
Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitôt. «Voilà
que tu t'es mis à genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas
dans le sein de ta mère, avant de nous séparer».--«C'est grand malheur»
dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et
après cela il lui donna le coup de la mort.
Grim avait frappé Skjöld à la jambe, il lui coupa le pied à la cheville.
Helgi lui passa son épée au travers du corps; et il mourut sur le champ.
Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coupé la tête de
Sigmund. Il mit la tête dans les mains du berger et chanta: «Va saluer
de ma part Halgerd, et porte lui cette tête, qui fut celle d'un homme
aux actions éclatantes. Sans doute elle va la reconnaître, et s'assurer
si c'est bien celle qui a proféré tant de paroles de mépris».
Le berger jeta la tête à terre dès qu'ils se furent éloignés; car il
n'avait pas osé tant qu'ils étaient là.
Les frères continuèrent leur route; ils trouvèrent des hommes plus bas,
au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin déclara
qu'il était l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi déclarèrent
qu'ils étaient les auteurs du meurtre de Skjöld. Après cela ils
rentrèrent à la maison et dirent la nouvelle à Njal. Njal dit: «Grand
bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende à payer, au point où nous en
sommes maintenant».
Il faut parler à présent du berger. Quand il revint à Hlidarenda, il dit
à Halgerd la nouvelle: «et Skarphjedin m'a mis dans la main la tête de
Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas osé le faire,
dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.»--«C'est dommage que
tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais porté la tête à Gunnar et il
n'aurait plus alors qu'à venger son parent, ou bien à être un objet de
moquerie pour tout le monde.»
Après cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: «Je t'annonce la mort de
ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tué, et il voulait me
faire apporter sa tête.»--«Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les
mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps
à vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin.» Alors Gunnar
s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en
occupait en aucune façon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle
disait que Sigmund était resté sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas
garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours
à le voir engager l'affaire.
Il arriva alors que Gunnar eut sur les bras une affaire difficile, et il
ne savait comment la prendre. Il monta à cheval, et alla trouver Njal.
Njal reçut bien Gunnar. Gunnar lui dit: «Je suis venu chercher un bon
conseil auprès de toi dans une affaire difficile.»--«Tu pouvais y
compter» dit Njal, et il lui donna son conseil. Alors Gunnar se leva et
le remercia. Njal prit la main de Gunnar et dit: «Voilà trop longtemps
que ton parent Sigmund attend le prix de son sang.»--«Il était payé à
l'avance, dit Gunnar, mais je ne veux pas repousser l'honneur que tu me
fais.» Gunnar n'avait jamais eu une mauvaise parole pour les fils de
Njal. Njal dit à Gunnar de prononcer lui-même dans l'affaire, et il ne
voulut entendre à rien d'autre. Gunnar prononça que Njal aurait à payer
deux cents d'argent, mais qu'il ne payerait rien pour Skjöld. Et la
somme entière fut comptée sur le champ.
Au Ting de Tingskala, quand tous les hommes furent rassemblés, Gunnar
déclara que l'affaire était arrangée. Il conta comme quoi Njal et ses
fils avaient toujours bien agi avec lui, et il redit les mauvaises
paroles qui avaient amené la mort de Sigmund. «Et que nul ne les répète
à présent, dit-il, car celui qui les dira, on ne paiera point d'amende
pour sa mort». Et ils déclarèrent tous deux, Njal et Gunnar, qu'ils
n'auraient jamais entre eux de différend qu'il ne leur fût possible
d'arranger eux-mêmes. Et ils firent comme ils avaient dit, et furent
toujours amis.