XLIV

Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar

arriva chez lui, il dit à Sigmund: «Tu es plus que je ne croyais un

homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualités. J'ai fait

pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il

ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons

guère, toi et moi. Tu aimes à railler et à dire du mal, et ce n'est pas

mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez

même humeur tous les deux». Et Gunnar parla encore longtemps, lui

faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne réponse, et dit

qu'il suivrait mieux ses conseils à l'avenir qu'il ne l'avait fait

jusque-là. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien.

Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et

Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu.

Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval à Hlidarenda.

C'étaient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd était assise

dans la chambre des femmes; c'était sa coutume. Il y avait là Thorgerd

sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantité de femmes.

Gunnar n'était pas là, ni Kolskegg.

Ces mendiantes entrèrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua

et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles

dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda où elles avaient

passé la nuit. Elles dirent que c'était à Bergthorshval. «Que faisait

Njal? dit Halgerd.--«Il avait de la peine à se tenir tranquille»

dirent-elles.--«Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-là ont

l'air d'être des hommes».--«Ils sont grands à voir, dirent-elles; mais

ils ne se sont pas montrés encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim

emmanchait un épieu, Helgi mettait une poignée à une épée, Höskuld

attachait une courroie à un bouclier».--«Il faut qu'ils aient quelque

haut fait en tête» dit Halgerd.--«C'est ce que nous ne savons pas»

dirent-elles.--«Que faisaient les gens de Njal?» dit Halgerd. Elles

répondirent: «Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y

en avait un qui charriait du fumier dans les champs».--«Pourquoi faire?»

dit Halgerd. Elles répondirent: «Il disait que la récolte serait

meilleure là qu'autre part».--«Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il

ait des avis pour tout le monde ».--«Pourquoi cela?» dirent-elles.--«Je

ne dis que la vérité, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur

sa barbe, pour être comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drôle

sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une

chanson là-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve

à quelque chose».--«Je suis tout prêt» dit-il, et il chanta:

«Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni coeur ni

vaillance, clouer les poignées de leurs boucliers? O femme

resplendissante, ils ne pourront pas, ces misérables, éviter mes paroles

de mépris.»

«Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientôt, au

drôle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes

meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons

couverts de fumier.»

«Voici que j'ai trouvé un nom qui leur convient. (Je romps à regret la

paix jurée), je l'ai nommé, le drôle. Disons-le tout d'une voix, pour

que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drôle sans barbe».

«Tu es un trésor, dit Halgerd, de m'obéir comme tu le fais».

À ce moment Gunnar entra. Il s'était trouvé dehors, devant la chambre

des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent

grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il

y avait eu de grands éclats de rire. Gunnar était fort en colère, et il

dit à Sigmund: «Tu es un insensé et un homme de malheur. Tu insultes les

fils de Njal, et Njal lui-même, ce qui est pis, et cela, après ce que tu

as fait déjà; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles

que tu as dites, il sera chassé, et ma colère retombera sur lui». Et il

leur faisait si grand'peur à tous que nul n'osa redire ces paroles.

Après cela il s'en alla.

Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une récompense de

Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allèrent donc, et, sans

qu'elle eût fait de questions, elles lui racontèrent en secret la chose.

Quand les hommes furent assis à table, Bergthora dit: «On vous a fait

des présents à tous, au père et aux fils; et si vous n'êtes pas des

hommes de rien, vous les revaudrez à ceux qui les ont faits».--«Quelle

sorte de présents?» dit Skarphjedin.--«Vous, mes fils vous n'avez qu'un

présent pour vous tous: on vous a appelé des barbons couverts de fumier;

mais mon mari, on l'a appelé le drôle sans barbe».--«Nous n'avons pas

des coeurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fâcher de

tout».--«Gunnar s'est pourtant fâché pour vous, dit-elle, et il passe

pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous

ne vengerez jamais aucune honte».--«La vieille, notre mère, pense qu'il

faut nous exciter» dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui

sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui

n'était pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lèvres, Helgi

ne disait mot. Höskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientôt, et

elle était toute écumante. Njal dit: «Qui se met tard en route arrive

pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque

désagrément qu'elles donnent; il y a toujours deux côtés à la question,

même quand on tient sa vengeance».

Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui

frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre

lit fermé, où les boucliers étaient pendus; il regarde et voit qu'on les

a ôtés. Il dit: «Qui a ôté de là nos boucliers?»--«Tes fils sont sortis,

et les ont pris avec eux» dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers

à ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrière la maison et vit qu'ils

montaient la colline. Il dit: «Où allez-vous ainsi?» Et Skarphjedin

chanta:

«Toi qui possèdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des

moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas

plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forgé

contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-là que je vais

combattre».

«Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez

autre chose en tête».--«Nous allons prendre du saumon, père, dit

Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons».--«Je souhaite donc,

s'il en est ainsi, que la proie ne vous échappe pas» dit Njal. Ils

continuèrent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit à

Bergthora: «Tes fils sont partis, tous armés, et il faut que tu les aies

poussés à quelque chose».--«Je leur dirai grand merci, s'ils me disent

au retour la mort de Sigmund» répondit Bergthora.

La Saga de Njal · 第 50 / 164 题