XXII

«Tu partiras de chez toi, à cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un

grand manteau et par dessous une casaque brune d'étoffe grossière. Mais

sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache à la

main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu

prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand

matin. Et quand vous viendrez à l'ouest et passerez la Hvita, tu

enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce

grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un

homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un méchant homme

et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise

et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut.

Tu t'en iras ainsi à l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu

offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre.

Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus méchant homme auquel

on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en

iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal,

et enfin tu arriveras à Höskuldstad. Tu resteras là pour la nuit, tu

t'assiéras à la dernière place et tu pencheras la tête. Höskuld dira aux

gens de ne pas s'inquiéter de Kaupahjedin, et que c'est un méchant

homme.

Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus

proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce

qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de

marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les

défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises

paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi

qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne

soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que

cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu.

Alors on enverra un homme à Hrutstad dire à Hrut qu'il ferait bien de

venir vous séparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On

te placera sur le banc d'en bas, juste en face du siège de Hrut. Tu le

salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que

tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants

hommes. «Il y a bien des vauriens» diras-tu.--«Connais-tu le

Reykjardal?» dira-t-il.--«Je connais toute l'Islande» diras-tu.--«Y

a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal?» dira-t-il--«Il y a des

voleurs et des brigands» diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que

cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de

l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez à

parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus là de gens

qui vaillent, depuis que Mörd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques

vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera

pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui

répondras qu'il était si sage et si grand homme de loi, et si habile à

mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot à dire sur ses jugements.

Il demandera: «As-tu su quelque chose de ce qui s'est passé entre

nous?»--«Je sais, diras-tu, qu'il t'a ôté ta femme, mais tu en as pris

ton parti.» Alors Hrut dira: «Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est

pas tiré à sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entamé

l'affaire?»--«Voici ce que j'ai à répondre, diras-tu. Tu l'as défié en

combat singulier; mais il était vieux, et ses amis lui ont conseillé de

ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombée.»--«C'est

bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que

c'était selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting

suivant, s'il l'avait osé.»--«Je le sais» diras-tu. Alors il te

demandera: «Entends-tu quelque chose à la loi?»--«On dit dans le nord

que je m'y connais» diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait

reprendre l'affaire.»--«De quelle affaire parles-tu?» dira Hrut.--«D'une

affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il réclamer le bien

d'Unn?»--«Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manière que je

puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile légal.»--Dis-moi la

citation, diras-tu, et je répéterai après toi.

Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention à

chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de répéter la

citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus

d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de

méfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui fût bien. Tu

diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqués de

toi. Et puis tu demanderas à Hrut de recommencer et de permettre que tu

dises encore une fois la citation après lui. Il le permettra et dira la

citation lui-même. Tu répéteras après lui et cette fois tu diras bien,

et tu demanderas à Hrut si c'était bien dit. Il dira qu'il n'y a pas

moyen de déclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manière que tes

compagnons puissent l'entendre: «Je te cite donc en justice au nom d'Unn

fille de Mörd, qui a remis sa cause entre mes mains.»

Dès que les hommes se seront endormis, vous vous lèverez sans bruit,

vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous

monterez dessus et vous laisserez là les autres. Vous monterez sur la

montagne, au-dessus des pâturages et vous y resterez trois nuits; car on

vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez

chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le

jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons à poursuivre

l'affaire.»

Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui.

La Saga de Njal · 第 28 / 164 题