«Tu partiras de chez toi, à cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un
grand manteau et par dessous une casaque brune d'étoffe grossière. Mais
sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache à la
main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu
prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand
matin. Et quand vous viendrez à l'ouest et passerez la Hvita, tu
enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce
grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un
homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un méchant homme
et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise
et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut.
Tu t'en iras ainsi à l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu
offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre.
Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus méchant homme auquel
on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en
iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal,
et enfin tu arriveras à Höskuldstad. Tu resteras là pour la nuit, tu
t'assiéras à la dernière place et tu pencheras la tête. Höskuld dira aux
gens de ne pas s'inquiéter de Kaupahjedin, et que c'est un méchant
homme.
Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus
proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce
qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de
marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les
défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises
paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi
qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne
soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que
cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu.
Alors on enverra un homme à Hrutstad dire à Hrut qu'il ferait bien de
venir vous séparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On
te placera sur le banc d'en bas, juste en face du siège de Hrut. Tu le
salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que
tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants
hommes. «Il y a bien des vauriens» diras-tu.--«Connais-tu le
Reykjardal?» dira-t-il.--«Je connais toute l'Islande» diras-tu.--«Y
a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal?» dira-t-il--«Il y a des
voleurs et des brigands» diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que
cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de
l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez à
parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus là de gens
qui vaillent, depuis que Mörd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques
vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera
pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui
répondras qu'il était si sage et si grand homme de loi, et si habile à
mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot à dire sur ses jugements.
Il demandera: «As-tu su quelque chose de ce qui s'est passé entre
nous?»--«Je sais, diras-tu, qu'il t'a ôté ta femme, mais tu en as pris
ton parti.» Alors Hrut dira: «Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est
pas tiré à sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entamé
l'affaire?»--«Voici ce que j'ai à répondre, diras-tu. Tu l'as défié en
combat singulier; mais il était vieux, et ses amis lui ont conseillé de
ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombée.»--«C'est
bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que
c'était selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting
suivant, s'il l'avait osé.»--«Je le sais» diras-tu. Alors il te
demandera: «Entends-tu quelque chose à la loi?»--«On dit dans le nord
que je m'y connais» diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait
reprendre l'affaire.»--«De quelle affaire parles-tu?» dira Hrut.--«D'une
affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il réclamer le bien
d'Unn?»--«Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manière que je
puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile légal.»--Dis-moi la
citation, diras-tu, et je répéterai après toi.
Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention à
chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de répéter la
citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus
d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de
méfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui fût bien. Tu
diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqués de
toi. Et puis tu demanderas à Hrut de recommencer et de permettre que tu
dises encore une fois la citation après lui. Il le permettra et dira la
citation lui-même. Tu répéteras après lui et cette fois tu diras bien,
et tu demanderas à Hrut si c'était bien dit. Il dira qu'il n'y a pas
moyen de déclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manière que tes
compagnons puissent l'entendre: «Je te cite donc en justice au nom d'Unn
fille de Mörd, qui a remis sa cause entre mes mains.»
Dès que les hommes se seront endormis, vous vous lèverez sans bruit,
vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous
monterez dessus et vous laisserez là les autres. Vous monterez sur la
montagne, au-dessus des pâturages et vous y resterez trois nuits; car on
vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez
chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le
jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons à poursuivre
l'affaire.»
Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui.