Gunnar partit de chez lui à deux nuits de là, et deux hommes avec lui.
Ils arrivèrent en chevauchant jusqu'à Blaskogaheidi. Là des hommes à
cheval vinrent à leur rencontre, et demandèrent qui était ce grand homme
qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'était le grand
Kaupahjedin. Ils répondirent: «Il n'y a rien de pire à attendre après
lui, là où il a passé d'abord». Hjedin fit mine de se jeter sur eux;
pourtant chacun passa son chemin.
Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit à
Höskulslad, puis il partit de là, descendant la vallée, et vint au
domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là il offrit sa marchandise
et vendit trois outils de forgeron. Le maître du domaine s'aperçut que
la marchandise n'était pas bonne, et lui dit qu'il l'avait trompé. Alors
Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit à Hrut; et il envoya aussitôt
chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut très-bien
reçu chez lui. Hrut le plaça en face de lui, et ils parlèrent ensemble
de la façon que Njal avait prédite. Quand ils en vinrent à la plaine de
la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de là-bas, Hjedin chanta ces
vers:
«C'est là, en vérité, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens
tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le
seul Mörd Gigja s'est fait connaître pour ses hauts faits. Jamais, parmi
ceux qui jettent l'or à pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni
en puissance».
Hrut dit: «Tu es un skald, Hjedin. Mais as-tu entendu dire ce qui s'est
passé entre Mörd et moi?» Et Hjedin chanta:
«Je sais que par ses artifices le chef aux anneaux d'or t'a enlevé un
précieux rejeton de la terre. Et ceux qui portent le bouclier lui ont
conseillé, (souvent son épée s'était rougie de sang) de ne pas combattre
contre toi».
Alors Hrut lui dit comment il fallait reprendre l'affaire, et il
prononça la citation. Hjedin la dit après lui, et dit tout de travers.
Hrut se mit à rire, et il ne se doutait de rien. Hjedin dit à Hrut de
recommencer une seconde fois. Hrut le fit. Hjedin répéta après lui, et
cette fois il dit bien et il prit à témoins ses compagnons qu'il citait
Hrut en justice, au nom d'Unn, fille de Mörd, qui lui avait mit sa cause
en main.
Le soir, il alla se mettre au lit comme les autres. Mais quand Hrut fut
endormi, ils prirent ce qui était à eux et montèrent sur leurs chevaux,
puis ils s'en allèrent, passant la rivière, du côté de Hjardarholt,
jusqu'au bout de la vallée, et ils restèrent là, dans la montagne, parmi
les gorges du Haukadal, en un endroit où on ne pouvait les trouver que
si on arrivait droit sur eux. Leurs selles et leurs armes étaient
restées dans la forge, et il leur fallut aller les chercher. Mais pas un
homme ne s'aperçut de leur départ.
Cette même nuit Höskuld s'éveilla à Höskuldstad, et il éveilla tous ses
hommes. «Je veux vous dire mon rêve, dit-il. Il m'a semblé que je voyais
un grand ours sortir de la maison, (et je sais bien que cet ours n'avait
pas son pareil). Deux ours le suivaient, et ils semblaient vouloir du
bien à cet ours. Il s'en allait vers Hrutstad, et il entra dans la
maison. À ce moment je m'éveillai. Maintenant je veux vous demander ce
que vous avez vu de ce grand homme?» Un des hommes répondit: «J'ai vu
ceci: de dessous sa manche sortait une bordure d'or et un habit rouge,
et à la main droite il avait un anneau d'or». Höskuld dit: «Ceci est un
esprit, et celui de nul autre que de Gunnar de Hlidarenda. Je vois
maintenant tout ce qui va venir, et il faut monter à cheval, et aller à
Hrutstad».
Ils sortirent tous, et vinrent à Hrutstad. Ils frappèrent à la porte. On
homme sortit et ouvrit la barrière. Ils entrèrent. Hrut était couché
dans son lit fermé, et il demanda qui étaient ces gens-là? Höskuld dit
son nom et demanda quels hôtes il y avait à Hrulstad. Hrut répond: «Il y
a ici Kaupahjedin».--«Un plus grand que lui de toute la tête, dit
Höskuld; car je crois qu'il y a en ici Gunnar de Hlidarenda».--«Alors il
s'est fait ici une tromperie» dit Hrut. «Qu'est-il arrivé?» dit
Höskuld.--«Je lui ai dit comment il fallait faire la citation pour
réclamer les biens d'Unn, et je me suis cité moi-même en justice, et il
a dit après moi; et voilà que maintenant l'affaire est engagée, et c'est
selon la loi».--«C'était une idée de grand sens, dit Höskuld; mais
Gunnar ne l'a pas eue tout seul. Njal doit lui avoir donné ce conseil;
car il n'a pas son pareil pour la ruse». Alors ils se mettent à chercher
Hjedin, et Hjedin est parti.
Ils rassemblèrent du monde et cherchèrent Hjedin et ses gens trois jours
et trois nuits, et ils ne trouvèrent rien. Gunnar chevaucha, quittant la
montagne, jusqu'au Haukadal. Il passa à l'est des gorges et vint à
Holtavörduheidi, et il ne s'arrêta pas qu'il ne fût arrivé chez lui. Il
alla trouver Njal et lui dit qu'il s'était bien trouvé de son conseil.