XXIII

Gunnar partit de chez lui à deux nuits de là, et deux hommes avec lui.

Ils arrivèrent en chevauchant jusqu'à Blaskogaheidi. Là des hommes à

cheval vinrent à leur rencontre, et demandèrent qui était ce grand homme

qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'était le grand

Kaupahjedin. Ils répondirent: «Il n'y a rien de pire à attendre après

lui, là où il a passé d'abord». Hjedin fit mine de se jeter sur eux;

pourtant chacun passa son chemin.

Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit à

Höskulslad, puis il partit de là, descendant la vallée, et vint au

domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là il offrit sa marchandise

et vendit trois outils de forgeron. Le maître du domaine s'aperçut que

la marchandise n'était pas bonne, et lui dit qu'il l'avait trompé. Alors

Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit à Hrut; et il envoya aussitôt

chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut très-bien

reçu chez lui. Hrut le plaça en face de lui, et ils parlèrent ensemble

de la façon que Njal avait prédite. Quand ils en vinrent à la plaine de

la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de là-bas, Hjedin chanta ces

vers:

«C'est là, en vérité, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens

tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le

seul Mörd Gigja s'est fait connaître pour ses hauts faits. Jamais, parmi

ceux qui jettent l'or à pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni

en puissance».

Hrut dit: «Tu es un skald, Hjedin. Mais as-tu entendu dire ce qui s'est

passé entre Mörd et moi?» Et Hjedin chanta:

«Je sais que par ses artifices le chef aux anneaux d'or t'a enlevé un

précieux rejeton de la terre. Et ceux qui portent le bouclier lui ont

conseillé, (souvent son épée s'était rougie de sang) de ne pas combattre

contre toi».

Alors Hrut lui dit comment il fallait reprendre l'affaire, et il

prononça la citation. Hjedin la dit après lui, et dit tout de travers.

Hrut se mit à rire, et il ne se doutait de rien. Hjedin dit à Hrut de

recommencer une seconde fois. Hrut le fit. Hjedin répéta après lui, et

cette fois il dit bien et il prit à témoins ses compagnons qu'il citait

Hrut en justice, au nom d'Unn, fille de Mörd, qui lui avait mit sa cause

en main.

Le soir, il alla se mettre au lit comme les autres. Mais quand Hrut fut

endormi, ils prirent ce qui était à eux et montèrent sur leurs chevaux,

puis ils s'en allèrent, passant la rivière, du côté de Hjardarholt,

jusqu'au bout de la vallée, et ils restèrent là, dans la montagne, parmi

les gorges du Haukadal, en un endroit où on ne pouvait les trouver que

si on arrivait droit sur eux. Leurs selles et leurs armes étaient

restées dans la forge, et il leur fallut aller les chercher. Mais pas un

homme ne s'aperçut de leur départ.

Cette même nuit Höskuld s'éveilla à Höskuldstad, et il éveilla tous ses

hommes. «Je veux vous dire mon rêve, dit-il. Il m'a semblé que je voyais

un grand ours sortir de la maison, (et je sais bien que cet ours n'avait

pas son pareil). Deux ours le suivaient, et ils semblaient vouloir du

bien à cet ours. Il s'en allait vers Hrutstad, et il entra dans la

maison. À ce moment je m'éveillai. Maintenant je veux vous demander ce

que vous avez vu de ce grand homme?» Un des hommes répondit: «J'ai vu

ceci: de dessous sa manche sortait une bordure d'or et un habit rouge,

et à la main droite il avait un anneau d'or». Höskuld dit: «Ceci est un

esprit, et celui de nul autre que de Gunnar de Hlidarenda. Je vois

maintenant tout ce qui va venir, et il faut monter à cheval, et aller à

Hrutstad».

Ils sortirent tous, et vinrent à Hrutstad. Ils frappèrent à la porte. On

homme sortit et ouvrit la barrière. Ils entrèrent. Hrut était couché

dans son lit fermé, et il demanda qui étaient ces gens-là? Höskuld dit

son nom et demanda quels hôtes il y avait à Hrulstad. Hrut répond: «Il y

a ici Kaupahjedin».--«Un plus grand que lui de toute la tête, dit

Höskuld; car je crois qu'il y a en ici Gunnar de Hlidarenda».--«Alors il

s'est fait ici une tromperie» dit Hrut. «Qu'est-il arrivé?» dit

Höskuld.--«Je lui ai dit comment il fallait faire la citation pour

réclamer les biens d'Unn, et je me suis cité moi-même en justice, et il

a dit après moi; et voilà que maintenant l'affaire est engagée, et c'est

selon la loi».--«C'était une idée de grand sens, dit Höskuld; mais

Gunnar ne l'a pas eue tout seul. Njal doit lui avoir donné ce conseil;

car il n'a pas son pareil pour la ruse». Alors ils se mettent à chercher

Hjedin, et Hjedin est parti.

Ils rassemblèrent du monde et cherchèrent Hjedin et ses gens trois jours

et trois nuits, et ils ne trouvèrent rien. Gunnar chevaucha, quittant la

montagne, jusqu'au Haukadal. Il passa à l'est des gorges et vint à

Holtavörduheidi, et il ne s'arrêta pas qu'il ne fût arrivé chez lui. Il

alla trouver Njal et lui dit qu'il s'était bien trouvé de son conseil.

La Saga de Njal · 第 29 / 164 题