Hrut passa l'hiver chez le roi, et il était de joyeuse humeur; mais aux
approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperçut, et
elle lui parla un jour qu'ils étaient seuls ensemble. «As-tu du souci,
Hrut?» lui demanda-t-elle. Hrut répondit: «On a dit vrai: Malheur à ceux
qui sont nés sur une mauvaise terre.»--«Veux-tu retourner en Islande?»
dit-elle.--«Je le veux» répondit-il.»--«As-tu quelque femme
là-bas?»--«Non.»--«Et pourtant j'en suis bien sûre.» Et ils n'en dirent
pas plus long.
Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: «Que veux-tu
Hrut?»--«Je veux vous prier, Seigneur, de me donner congé pour retourner
en Islande.»--« Auras-tu là-bas plus d'honneurs qu'ici?» dit le
roi.--«Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa
destinée.»--«C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit
Gunhild. Donne-lui congé; qu'il parte quand il lui plaira.» L'année
était mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine,
autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en état pour aller en
Islande, et Össur avec lui.
Quand ils furent prêts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le
prit à part et lui dit: «Voici un anneau d'or que je veux te donner» et
elle le lui passa au bras. «J'ai reçu de toi beaucoup de beaux cadeaux»
dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: «Si j'ai
autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette
un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu
vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec
d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni
l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi.» Hrut se mit à rire et
s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours
bien traité, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit
que Hrut était un homme très-brave, et qui pouvait aller de pair avec
les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit à la voile. Il eut
bon vent, et ils arrivèrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord.
Sitôt que le vaisseau fut à terre, Hrut s'en alla chez lui, dans
l'Ouest, et Össur resta pour décharger. Hrut vint à Höskuldstad. Son
frère le reçut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Après cela,
il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire à Mörd Gigja de se
préparer pour la noce. Les deux frères allèrent au vaisseau, et Höskuld
dit à Hrut l'état de ses biens. Ils s'étaient beaucoup accrus depuis que
Hrut était parti. Hrut dit: «Je ne te le revaudrai jamais comme je le
devrais, frère; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en
faudra pour la maison durant l'hiver.» Ils tirèrent le vaisseau à terre,
lui firent un abri, et portèrent toute la cargaison dans la vallée de
l'Ouest.
Hrut resta six semaines chez lui, à Hrutstad. Alors les deux frères et
Össur se préparèrent à partir pour la noce de Hrut. Ils montèrent à
cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchèrent d'une traite
jusqu'à la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'hôtes. Les
hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs
de côté. La fiancée était triste. On versa à boire, et la noce se passa
bien. Mörd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le
pays de l'Ouest. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils
fussent arrivés chez eux. Hrut donna à sa femme toute puissance sur
l'intérieur de sa maison, et chacun trouva que c'était bien. Et pourtant
ils ne semblaient pas faire bon ménage. Cela dura ainsi jusqu'au
printemps.
Quand le printemps fut venu, Hrut eut à faire un voyage aux fjords de
l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir
Unn lui dit: «Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au
ting?»--«Pourquoi?» dit Hrut.--«C'est que je veux aller au ting,
dit-elle, et voir mon père.»--«Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai
au ting avec toi.»--«C'est bien» dit-elle.
Hrut monta à cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaça tout
son argent, et revint chez lui. Dès qu'il fut revenu, il se prépara à
partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Höskuld
son frère en était aussi. Hrut dit à sa femme: «Si tu as toujours autant
d'envie de venir au ting, prépare-toi, et pars avec moi. » Elle fut
bientôt prête et ils se mirent en route. Ils chevauchèrent sans
s'arrêter jusqu'au ting.
Unn entra dans la hutte de son père. Il lui fit joyeux accueil; mais
elle était d'humeur assez sombre. Il s'en aperçut, et dit: «Je t'ai vu
meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le coeur?» Elle se mit à pleurer
et ne répondit rien. Alors il lui dit: «Pourquoi es-tu venue au ting, si
tu ne veux pas répondre et te fier à moi? Ne te plais-tu pas dans ce
pays de l'Ouest?» Elle répondit: «Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y
être jamais venue.» Mörd dit: «Il faut que je sache ce que c'est que
cela.» Il fit appeler Hrut et Höskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme
ils entraient chez Mörd, il se leva pour aller à leur rencontre, les
salua, et les fit asseoir. Ils parlèrent longtemps, et la conversation
allait bien. À la fin, Mörd dit à Hrut: «Pourquoi ma fille pense-t-elle
tant de mal de votre pays?» Hrut répondit: «Qu'elle dise si elle a
quelque sujet de se plaindre de moi.» Mais elle n'en trouva point. Alors
Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire
comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon témoignage, et
déclarèrent qu'elle décidait sur toutes choses comme elle l'entendait.
Mörd dit: «Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car
tous les témoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.»
Après cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien
entre eux pendant l'été. Mais quand vint l'hiver, ils n'étaient plus
d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal.
Hrut eut encore à faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il
annonça qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de réponse, et Hrut
partit, dès qu'il eut fini ses préparatifs.