VI

Hrut passa l'hiver chez le roi, et il était de joyeuse humeur; mais aux

approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperçut, et

elle lui parla un jour qu'ils étaient seuls ensemble. «As-tu du souci,

Hrut?» lui demanda-t-elle. Hrut répondit: «On a dit vrai: Malheur à ceux

qui sont nés sur une mauvaise terre.»--«Veux-tu retourner en Islande?»

dit-elle.--«Je le veux» répondit-il.»--«As-tu quelque femme

là-bas?»--«Non.»--«Et pourtant j'en suis bien sûre.» Et ils n'en dirent

pas plus long.

Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: «Que veux-tu

Hrut?»--«Je veux vous prier, Seigneur, de me donner congé pour retourner

en Islande.»--« Auras-tu là-bas plus d'honneurs qu'ici?» dit le

roi.--«Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa

destinée.»--«C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit

Gunhild. Donne-lui congé; qu'il parte quand il lui plaira.» L'année

était mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine,

autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en état pour aller en

Islande, et Össur avec lui.

Quand ils furent prêts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le

prit à part et lui dit: «Voici un anneau d'or que je veux te donner» et

elle le lui passa au bras. «J'ai reçu de toi beaucoup de beaux cadeaux»

dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: «Si j'ai

autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette

un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu

vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec

d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni

l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi.» Hrut se mit à rire et

s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours

bien traité, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit

que Hrut était un homme très-brave, et qui pouvait aller de pair avec

les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit à la voile. Il eut

bon vent, et ils arrivèrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord.

Sitôt que le vaisseau fut à terre, Hrut s'en alla chez lui, dans

l'Ouest, et Össur resta pour décharger. Hrut vint à Höskuldstad. Son

frère le reçut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Après cela,

il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire à Mörd Gigja de se

préparer pour la noce. Les deux frères allèrent au vaisseau, et Höskuld

dit à Hrut l'état de ses biens. Ils s'étaient beaucoup accrus depuis que

Hrut était parti. Hrut dit: «Je ne te le revaudrai jamais comme je le

devrais, frère; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en

faudra pour la maison durant l'hiver.» Ils tirèrent le vaisseau à terre,

lui firent un abri, et portèrent toute la cargaison dans la vallée de

l'Ouest.

Hrut resta six semaines chez lui, à Hrutstad. Alors les deux frères et

Össur se préparèrent à partir pour la noce de Hrut. Ils montèrent à

cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchèrent d'une traite

jusqu'à la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'hôtes. Les

hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs

de côté. La fiancée était triste. On versa à boire, et la noce se passa

bien. Mörd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le

pays de l'Ouest. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils

fussent arrivés chez eux. Hrut donna à sa femme toute puissance sur

l'intérieur de sa maison, et chacun trouva que c'était bien. Et pourtant

ils ne semblaient pas faire bon ménage. Cela dura ainsi jusqu'au

printemps.

Quand le printemps fut venu, Hrut eut à faire un voyage aux fjords de

l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir

Unn lui dit: «Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au

ting?»--«Pourquoi?» dit Hrut.--«C'est que je veux aller au ting,

dit-elle, et voir mon père.»--«Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai

au ting avec toi.»--«C'est bien» dit-elle.

Hrut monta à cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaça tout

son argent, et revint chez lui. Dès qu'il fut revenu, il se prépara à

partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Höskuld

son frère en était aussi. Hrut dit à sa femme: «Si tu as toujours autant

d'envie de venir au ting, prépare-toi, et pars avec moi. » Elle fut

bientôt prête et ils se mirent en route. Ils chevauchèrent sans

s'arrêter jusqu'au ting.

Unn entra dans la hutte de son père. Il lui fit joyeux accueil; mais

elle était d'humeur assez sombre. Il s'en aperçut, et dit: «Je t'ai vu

meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le coeur?» Elle se mit à pleurer

et ne répondit rien. Alors il lui dit: «Pourquoi es-tu venue au ting, si

tu ne veux pas répondre et te fier à moi? Ne te plais-tu pas dans ce

pays de l'Ouest?» Elle répondit: «Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y

être jamais venue.» Mörd dit: «Il faut que je sache ce que c'est que

cela.» Il fit appeler Hrut et Höskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme

ils entraient chez Mörd, il se leva pour aller à leur rencontre, les

salua, et les fit asseoir. Ils parlèrent longtemps, et la conversation

allait bien. À la fin, Mörd dit à Hrut: «Pourquoi ma fille pense-t-elle

tant de mal de votre pays?» Hrut répondit: «Qu'elle dise si elle a

quelque sujet de se plaindre de moi.» Mais elle n'en trouva point. Alors

Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire

comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon témoignage, et

déclarèrent qu'elle décidait sur toutes choses comme elle l'entendait.

Mörd dit: «Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car

tous les témoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.»

Après cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien

entre eux pendant l'été. Mais quand vint l'hiver, ils n'étaient plus

d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal.

Hrut eut encore à faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il

annonça qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de réponse, et Hrut

partit, dès qu'il eut fini ses préparatifs.

La Saga de Njal · 第 13 / 164 题