Au printemps, Hrut entendit parler de Soti. On disait qu'il était allé
au Sud, en Danemark, avec l'héritage. Hrut vint trouver Gunhild et lui
dit le départ de Soti. Gunhild dit: «Je te donnerai deux vaisseaux
longs, avec leur équipage, et de plus, un homme très brave, Ulf
Uthvegin, le chef de nos hôtes. Mais toi, va trouver le roi, avant de
partir.» Hrut y alla; et quand il fut devant le roi, il lui dit que Soti
était parti, et qu'il voulait se mettre à sa poursuite. Le roi demanda:
«Qu'a fait ma mère pour t'aider?» Hrut répondit: «Elle m'a donné deux
vaisseaux longs, et, pour commander aux hommes, Ulf Uthvegin.»--«C'est
bien fait, dit le roi. Et moi, je te donnerai deux autres vaisseaux
longs. Il te faudra bien autant de monde que cela.» Il conduisit Hrut à
ses vaisseaux et lui souhaita bon voyage. Hrut avec ses gens fit voile
vers le Sud.
V
Il y avait un homme nommé Atli. Il était fils d'Arnvid, jarl de
l'Ostgothie. C'était un grand homme de guerre. Il se tenait dans le lac
de l'Est avec huit vaisseaux. Son père avait refusé le tribut à Hakon,
fils adoptif d'Adalstein; et le père et le fils avaient fui du Jamtaland
en Gothie.
Atli sortit du lac avec ses vaisseaux par le Stoksund. Il s'en alla au
Sud, en Danemark, et il était à l'ancre dans l'Eyrasund. Il avait été
mis hors la loi par le roi de Danemark et par le roi de Suède, pour les
brigandages et les meurtres qu'il avait faits dans les deux royaumes.
Hrut vint au Sud, dans l'Eyrasund; comme il entrait dans le détroit, il
vit qu'il était plein de vaisseaux. Ulf lui dit: «Que faut-il faire,
homme d'Islande?»--«Aller en avant; dit Hrut, qui ne risque rien n'a
rien. Notre vaisseau, à Össur et à moi, passera le premier, et toi, tu
mettras le tien où tu voudras.»--«Je n'ai pas coutume que d'autres me
servent de bouclier» répond Ulf. Il met son vaisseau sur la même ligne
que celui de Hrut, et ils s'avancent ensemble dans le détroit.
Et voici que ceux du détroit voient des vaisseaux qui viennent à eux, et
ils le disent à Atli. «Il y aura du butin à prendre, répond Atli. Qu'on
ôte les tentes des vaisseaux, et qu'on s'apprête au plus vite. Mon
vaisseau sera au milieu de la flotte.»
Les vaisseaux de Hrut avançaient à force de rames. Quand on fut assez
près pour s'entendre, Atli se leva et dit: «Vous allez comme des
imprudents. N'avez-vous pas vu qu'il y avait des vaisseaux de guerre
dans le détroit? Quel est le nom de votre chef?»--«Je m'appelle Hrut»
répondit-il.--«Qui es-tu? dit Atli.--«L'homme du roi Harald Grafeld» dit
Hrut.--«Il y a longtemps, dit Atli, que mon père et moi nous avons cessé
d'être bons amis avec votre roi de Norvège.»--«Ce sera pour votre
malheur» dit Hrut. «Notre rencontre sera telle, dit Atli, que tu n'auras
point de nouvelles à en dire.» Il prit un javelot, et le lança sur le
vaisseau de Hrut; et l'homme qui conduisait le vaisseau fut tué. Alors
la bataille commença, et ils eurent grand'peine à aborder le vaisseau de
Hrut. Ulf se battait bien: il donnait de grands coups, frappant d'estoc
et de taille. Le pilote d'Atli s'appelait Asolf. Il sauta sur le
vaisseau de Hrut, et tua quatre hommes avant que Hrut ne s'en fût
aperçu. Hrut se retourne, et vient à sa rencontre. Ils se joignent, et
Asolf, d'un coup de pointe, perce le bouclier de Hrut. Mais Hrut lève
son épée sur Asolf, et lui donne le coup de la mort.
Ulf Uthvegin l'avait vu. «En vérité, Hrut, dit-il, tu donnes de beaux
coups. Mais aussi tu as de grands remerciements à faire à
Gunhild.»--«J'ai peur, répondit Hrut, que ce ne soient tes dernières
paroles.» À ce moment, Atli vit qu'Ulf se découvrait. Il lui lança un
javelot au travers du corps.
Après cela la bataille devint furieuse. Atli sauta sur le vaisseau de
Hrut, et il faisait le vide tout autour de lui. Össur vint à sa
rencontre, l'épée en avant, mais il tomba à la renverse, frappé par un
autre. Alors Hrut accourut au devant d'Atli, Atli leva son épée, et
fendit d'un coup le bouclier de Hrut. En même temps, une pierre
l'atteignit à la main, et l'épée tomba. Hrut la prit, et abattit le pied
d'Atli. Après quoi, il lui donna le coup de la mort.
Hrut et ses gens firent beaucoup de butin. Ils prirent avec eux les deux
meilleurs vaisseaux, et ils restèrent là un peu de temps. Soti avec les
siens leur avait échappé. Il avait fait voile pour retourner en Norvège.
Il débarqua sur la côte de Limgard. Il y trouva Ögmund, l'homme de
Gunhild. Ögmund reconnut tout d'abord Soti, et lui demanda: «Combien de
temps penses-tu rester ici?»--«Trois nuits.» dit Soti.--«Où iras-tu
ensuite?» dit Ögmund. «À l'ouest, en Angleterre, dit Soti, et je ne
reviendrai jamais en Norvège, tant que durera la puissance de Gunhild.»
Ögmund s'en alla, et vint trouver Gunhild; elle était près de là, chez
des hôtes, avec son fils Gudröd. Ögmund dit à Gunhild ce que Soti
comptait faire; et elle donna ordre à son fils Gudröd d'aller tuer Soti.
Gudröd partit sur l'heure. Il tomba sur Soti à l'improviste, et le fit
amener à terre où on le pendit. Puis il prit tous ses trésors pour sa
mère. Elle envoya des hommes débarquer le butin, et le porter à
Konungahella, après quoi elle y alla elle même.
Hrut revint à l'automne. Il avait fait beaucoup de butin. Il alla tout
d'abord trouver le roi, qui lui fit bon accueil. Il lui offrit, et à sa
mère, de prendre ce qu'ils voudraient de ses richesses; et le roi en
prit le tiers. Gunhild dit à Hrut qu'elle avait mis la main sur
l'héritage et fait tuer Soti. Hrut la remercia, et partagea par moitié
avec elle.