Le moment du ting approchait. Unn alla trouver Sigmund, fils d'Össur, et
lui demanda s'il voulait venir au ting avec elle. Il dit qu'il n'irait
pas, si son parent Hrut le trouvait mauvais. «Je t'ai demandé cela,
dit-elle, parce que j'ai plus de droits sur toi que sur les autres.» Il
répondit: «Je le ferai à une condition; c'est que tu reviendras dans
l'Ouest avec moi, et que tu ne diras point de paroles, ni contre moi, ni
contre Hrut.» Elle promit.
Quelques temps après, ils partirent pour le ting. Mörd, le père d'Unn, y
était. Il fit bon accueil à sa fille et l'invita à demeurer dans sa
hutte tant que le ting durerait, ce qu'elle fit. Mörd lui demanda: «Que
me diras-tu de Hrut, ton mari?» Elle répondit:--«Certes je dirai du bien
de ce vaillant guerrier, tant qu'il est maître de lui-même. Mais un sort
a été jeté sur lui, et il me faut parler beaucoup, ou me taire.»
Mörd se tut pendant quelque temps, puis il dit: «Je vois, ma fille, que
tu désires que personne que moi ne sache cela. Tu sais que je puis
t'aider mieux que qui que ce soit.» Ils s'en allèrent dans un lieu
écarté, où personne ne pouvait les entendre, et Mörd dit à sa fille:
«Dis-moi tout ce qu'il y a entre vous, et ne crois pas ton malheur plus
grand qu'il n'est.» Et elle lui expliqua comme quoi elle et Hrut ne
pouvaient pas vivre ensemble, parce qu'on lui avait jeté un sort.
Mörd répondit: «Tu as bien fait de me dire cela. Je vais te donner un
conseil qui te sera utile si tu le suis de point en point. Il faut que
tu quittes le ting, et que tu rentres chez toi; ton mari sera déjà de
retour; il te recevra bien; tu seras douce et complaisante pour lui: il
croira qu'il s'est fait un heureux changement; il ne faut pas que tu
montres la moindre mauvaise humeur. Mais quand le printemps viendra, tu
feras la malade, et tu te mettras au lit. Hrut ne te fera point de
questions sur ta maladie, ni de reproches d'aucune sorte; il ordonnera
au contraire qu'on te soigne pour le mieux. Puis il partira pour les
fjords de l'ouest, et Sigmund avec lui. Il s'occupera de rapporter tous
ses biens du pays de l'ouest, et il sera absent tout l'été. Mais toi, au
moment où les hommes vont au ting, quand tous ceux qui doivent y aller
seront partis, tu te lèveras de ton lit, et tu prendras quelques hommes
pour t'accompagner; et quand tu seras prête à partir, tu iras devant ton
lit, et avec toi ces hommes que tu auras pris pour t'accompagner. Tu
prendras des témoins devant le lit de ton mari, et tu déclareras que tu
te sépares de lui par séparation légale, et que tu renouvelleras ta
déclaration devant le ting, selon la loi du pays. Tu prendras des
témoins une seconde fois, et tu feras une déclaration semblable, devant
la porte des hommes. Après cela, tu monteras à cheval, et tu partiras.
Tu passeras par les plaines du Laxardal, et par celles de Holtavörd,
(car on te cherchera du côté du Hrutafjord) et tu chevaucheras sans
t'arrêter jusqu'à ce que tu arrives près de moi. Alors je m'occuperai de
ton affaire, et tu ne retomberas plus jamais entre les mains de Hrut.»
Elle quitta le ting, et retourna chez elle. Hrut était revenu; il lui
fit bon accueil. Elle répondit amicalement, et elle était douce et
complaisante avec lui. Ils vécurent en bonne intelligence cet hiver-là.
Mais quand vint le printemps, elle fit la malade et se mit au lit. Hrut
partit pour les fjords de l'Ouest, donnant ordre de la bien soigner.
Quand vint le moment du ting, elle se tint prête, fit en toutes choses
comme Mörd lui avait dit, et partit pour le ting. Les gens du canton se
mirent à sa poursuite, mais ils ne la trouvèrent pas.
Mörd fit bon accueil à sa fille, et lui demanda si elle avait bien fait
suivant ses conseils. «Je n'ai rien oublié» dit-elle. Il alla au tertre
de la loi, et déclara Hrut et Unn séparés par séparation légale. Et ce
fut pour les gens une nouvelle inattendue. Unn s'en retourna avec son
père et ne revint plus jamais dans le pays de l'Ouest.