_Cézanne achevait le portrait de mon père. J’assistais aux séances.

L’atelier était vide. Seuls, le chevalet, la petite table à couleurs, la

chaise où s’asseyait mon père, et le poêle le meublaient. Cézanne

travaillait debout... Des toiles, en tas, contre le soubassement, dans

un coin. Une douce lumière égale et que bleutait le reflet des murs. Sur

une étagère de bois blanc, deux ou trois plâtres et des livres. Lorsque

j’arrivais, Cézanne allait chercher un vieux fauteuil déjà à moitié

dépaillé qui traînait dans la chambre à côté. Mon père fumait sa pipe.

Nous causions._

_La plupart du temps, quoiqu’il eût ses brosses et sa palette en main,

Cézanne regardait le visage de mon père, le scrutait. Il ne peignait

pas. De loin en loin, un coup tremblotant de pinceau, une mince touche

appuyée, un vif trait bleu qui cernait une expression, dégageait,

affirmait un coin fugitif de caractère... C’était le lendemain que je

retrouvais, sur la toile, le travail de pénétration accompli la veille._

_Ce jour-là, un après-midi de fin d’hiver, l’air sentait le printemps

autour du Jas. Le ciel mielleux s’appuyait aux vitrages. Cézanne ouvrit

un des châssis._

CÉZANNE:

--Tu n’auras pas froid, Henri?... Le restouble sent l’amandier... Il

fait bon... Mais, sacrédié! il faut que je referme... Ces sacrés

reflets... Un rien, savez-vous...

_La peinture à l’huile_

_C’est bien difficile,_

_Mais c’est bien plus beau_

_Que la peinture à l’eau..._

MON PÈRE:

--Tu chantes?... C’est que ça marche bien aujourd’hui...

CÉZANNE:

--Pas mal.... Ça ne te rase pas, à la fin, de poser... Ecoute, ce n’est

pas pour dire, mais tu me rends un fier service... Tu as une assiette...

MON PÈRE, _plaisantant_:

--Extraordinaire.

CÉZANNE, _se tournant vers moi_:

--Une assiette morale, que je lui envie... Il ne se fait pas de bile,

votre père... Jamais... Je voudrais rendre ça, trouver les tons, la

justesse de ton qui rende ça... Un point d’appui moral! C’est moi qui ai

cherché ça dans ma vie.

MON PÈRE:

--Plains-toi.

CÉZANNE:

--Ah! Chacun sait ce qui bout dans sa marmite... Moi, je te connais,

parce que je te peins... Ecoute un peu, Henri. Toi, tu as la certitude.

C’est ma principale espérance. La certitude! Chaque fois que j’attaque

une toile, je suis sûr, je crois que ça va y être... Mais, tout de

suite, je me souviens que j’ai toujours raté, les autres fois. Alors je

me mange le sang... Toi, tu sais ce qui est bien, ce qui est mal, dans

la vie, et tu vas ton chemin... Moi, je ne sais jamais où je vais, où je

voudrais aller avec ce sacré métier. Toutes les théories vous foutent

dedans... Est-ce parce que je suis un timide dans la vie? Au fond, quand

on a du caractère, on a du talent... Je ne dis pas que le caractère

suffise, qu’il suffise d’être un brave homme pour bien peindre... Ce

serait trop facile... Mais je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir

du génie.

MOI:

--Wagner.

CÉZANNE:

--Je ne suis pas musicien... Et puis, entendons-nous, une crapule, ce

n’est pas avoir un tempérament du diable, et avec ce tempérament, se

débrouiller pour rester toujours quelqu’un... Un ami... N’est-ce pas,

Henri?... Garder les mains propres, quoi. Les artistes, parbleu, tous

plus ou moins, nous godaillons toujours un peu, à droite et à gauche...

Il y en a qui, pour arriver... oui, mais ceux-là, justement ce sont

ceux, je crois, qui n’ont pas de talent. Il faut être incorruptible, sur

son art, et pour l’être dans son art, il faut s’entraîner à l’être dans

sa vie... Hein, Gasquet, le vieux Boileau?

_Le vers se sent toujours des bassesses du cœur._

En somme, il y a le savoir faire et le faire savoir. Quand on sait

faire, on n’a pas besoin de faire savoir. Ça se sait toujours.

MON PÈRE:

--Mais le petit me dit que tu n’as pas la place que tu devrais avoir.

CÉZANNE:

--Laisse-le dire... Moi, je dois rester chez moi, ne voir personne,

travailler... Ma place, ma place!... Ce serait d’être content de moi. Et

je ne le suis pas. Je ne le serai jamais. Je ne puis l’être. Jusqu’à la

guerre, tu le sais, j’ai vécu dans les emmerdements, j’ai perdu ma vie.

Ce n’est qu’à l’Estaque, en réfléchissant, quand j’ai bien compris

Pissarro, un peintre comme moi, que ton petit connaît... C’était un

acharné. L’amour enragé du travail m’a pris. Ce n’est pas que je n’aie

pas travaillé avant, j’ai toujours travaillé. Mais ce qui m’a toujours

manqué, tiens, c’est un copain comme toi, avec qui je n’aurais jamais

parlé de peinture, mais avec qui on se serait compris sans rien se

dire... Ah! Henri! Quand je te peins, quand je te vois là... c’est

l’évocation pour moi de plus de quarante ans passés. Puis-je dire qu’une

Providence m’a fait te connaître? Si j’étais plus jeune, je dirais que

c’est pour moi un point d’appui et un réconfort. Un stable dans ses

principes et son opinion, c’est épatant... Je sens tout ça en te voyant

tirer sur ta pipette.

MON PÈRE, _ému et gêné_:

--Et quoi encore?

CÉZANNE:

--Quoi encore? Je m’associe de plein cœur au mouvement d’art que ton

fils détermine et qu’il doit caractériser. Tu n’as pas idée comme c’est

vivifiant, pour un vieil abandonné comme moi, de trouver autour de soi

une jeunesse qui consente à ne pas vous enterrer immédiatement.

_Il se tourne vers moi._

Oui, oui, groupez-vous. Lancez votre revue, vos _Mois dorés_, votre

_Pays de France_, affirmez les droits séculaires de notre pays. Appelez

à vous toutes les initiatives qui ont fait leur preuve. Il n’est pas

possible, écoutez un peu, que l’homme qui se sent vivre et qui a gravi,

consciemment ou non, le sommet de l’existence, entrave la marche de ceux

qui viennent à la vie. Tous ceux qui vous précèdent sont des garants.

Dans tous les ordres. Le chemin qu’ils ont parcouru est un indice pour

la voie à suivre, et non pas une barrière à vos pas. Ils ont vécu, par

ce seul fait, ils ont l’expérience. Ce n’est pas se diminuer que

reconnaître ce qui est... Vous êtes jeune, vous êtes bien heureux, vous

avez la vitalité... Ah! Henri... quand nous avions cet âge!... Ta mère

m’en parle. Elle est dans ta maison la mère de la sagesse que tu

représentes. Je sais qu’elle se souvient de cette rue Suffren

[Illustration:..._parle moi de Puget_. P. 191]

qui fut notre berceau. Il est impossible que l’émotion ne me vienne en

pensant à tout ce beau temps écoulé, sans s’en douter, et qui est sans

doute la cause de l’état d’esprit actuel dans lequel nous nous trouvons.

Ah! si j’avais une belle formule, c’est ça que je peindrais dans ton

visage, c’est ça qui se verrait sous ma couleur, c’est ça qui resterait

de ton portrait... Reprends la pose. Travaillons.

_Nous nous taisons. Mon père tire sur sa pipe. Les mains de Cézanne

tremblent. Il pose quelques touches. Il va, il vient, à travers

l’atelier. Il est de nouveau immobile devant sa toile._

MON PÈRE:

--Tu as vu cette exposition de Ziem?

CÉZANNE:

--En voilà encore un qui n’est né nulle part... Tous ces bougres qui

s’en vont en Orient, à Venise, en Algérie, chercher le soleil, est-ce

qu’ils n’ont pas un bastidon sur le champ de leurs pères? Si tu veux me

parler d’un provençal, parle-moi de Puget. En voilà un qui sent l’ail,

et Marseille, et Toulon, même à Versailles, sous le soleil de cuivre de

Louis XIV. Il y a du mistral dans Puget, c’est lui qui agite le marbre.

Et puis c’est de la sculpture décorative, comme la sculpture doit

être... Vous rappelez-vous, au Louvre, tout ce que nous avons dit devant

le _Persée et Andromède_, le petit corps potelé de vierge blotti dans le

giron du grand guerrier, à la Bossuet, et ces trous d’ombre qui peignent

en saillie, mettent tout en relief, en couleurs, comme dans ces dessins

de Rembrandt où la seule qualité des noirs donne tous les vertiges du

prisme. C’est Puget qui a trouvé ça. La sculpture avant lui se

présentait d’aplomb, tout d’un bloc de lumière cristallisée. Lui, il a

peint, il a ombré. Il s’est servi de l’ombre ambiante comme ses

contemporains des dessous. Allez voir l’effet qu’il en tire, à Toulon,

sous le balcon des Cariatides. Sur les photographies, les dessins du

Saint Sébastien et du grand évêque de Gênes, c’est renversant, c’est

parlant. Le classique ne l’a pas éteint, lui.

MOI:

--Mais au fond, qu’entendez-vous par classique?

CÉZANNE:

--Je ne sais pas... Tout et rien.

MOI:

--Je vous ai entendu dire que vous étiez classique, que vous vouliez

l’être.

_Il réfléchit un moment._

CÉZANNE:

--Imaginez Poussin refait entièrement sur nature, voilà le classique que

j’entends.

_Il se remet à peindre. Le portrait est très avancé, sur la joue et

sur le front demeurent deux carrés blancs. Les yeux vivent. Deux

fins traits bleus prolongent le dessin du chapeau presque jusqu’au

bord de la toile. Il a commencé à couvrir, à fondre l’un de ces

traits en attaquant les fonds. Un oiseau se butte aux vitrages._

MON PÈRE:

--Entrez.

CÉZANNE, _qui suit sa pensée_:

--Ce que je n’admets pas, c’est un classique qui vous borne... Je veux

la fréquentation d’un maître qui me rende à moi-même... Toutes les fois

que je sors de chez Poussin, je sais mieux ce que je suis...

_Il s’arrête de peindre et de regarder son modèle. Il ramasse sa

pensée_.

Il est un morceau de la terre française tout entière réalisée, un

Discours de la méthode en acte, un espace de vingt, cinquante ans de

notre vie toute entière portée sur la toile, avec la plénitude

[Illustration:..._soumission devant l’objet_. P. 194]

de la raison et de la vérité... Et de plus, et avant tout, c’est de la

peinture... Il est allé à Rome, n’est-ce pas? Il y a tout vu. Tout aimé,

tout compris. Eh bien! il a rendu ça, cette antiquité, française, sans

rien perdre de sa verdeur, de sa nature à lui. Il a tranquillement

continué les autres, tout ce qu’il a trouvé beau avant lui... Moi, je

voudrais de même le continuer, lui... le rendre de son temps, sans le

gâcher, sans gâcher ni lui, ni moi, si j’étais classique, si je pouvais

devenir classique... Mais on ne sait jamais. L’étude modifie notre

vision à tel point que l’humble et colossal Pissarro, tenez, se trouve

justifié de ses théories anarchistes. Moi, je procède très lentement,

vous avez pu le remarquer. La nature s’offre à moi si complexe. Les

progrès à faire sont incessants, sans que j’aille y mêler encore un rêve

de raison. Parbleu! Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant...

Vingt fois j’ai voulu refaire sur le motif _Ruth et Booz_... Je

voudrais, comme dans le _Triomphe de Flore_, marier des courbes de

femmes à des épaules de collines, comme dans l’_Automne_ donner à une

cueilleuse de fruits la gracilité d’une plante olympienne et l’aisance

céleste d’un vers de Virgile... Ce que Puvis lui doit à cette

_Automne_... Je voudrais mêler la mélancolie au soleil... Il y a une

tristesse de la Provence que personne n’a dite et que Poussin aurait

accoudée à quelque tombeau, sous les peupliers des Alyscamps... Je

voudrais, comme Poussin, mettre de la raison dans l’herbe et des pleurs

dans le ciel... Mais il faut savoir se contenter... Il faut bien voir

son modèle et sentir très juste, et si alors je m’exprime avec

distinction et force, voilà mon Poussin, voilà mon classique à moi... Il

y a le goût. Le goût est le meilleur juge. Il est rare.

MOI:

--Comme tout ce qui est beau.

CÉZANNE:

--Oh! ce que je veux dire, c’est que l’artiste ne s’adresse qu’à un

nombre excessivement restreint d’individus. Et il en connaît toujours

trop, au fond, de son vivant. Il doit vivre dans son coin, avec ses

motifs, ses réflexions, ses modèles. Caractériser... Et surtout,

entendez-moi bien, il doit dédaigner l’opinion qui ne repose pas sur

l’observation intelligente des caractères. Il doit redouter l’esprit

littérateur... Ton petit me comprend, Henri... Cet esprit qui fait si

souvent s’écarter le peintre de sa vraie voie, l’étude concrète de la

nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles.

Nous l’avons dit cent fois... Ah! les critiques! Ces Huysmans!... J’ai

toujours envie de leur écrire, à tous ceux qui me tournent autour: Il y

a trois choses qui constituent le fond du métier, que vous n’aurez

jamais et vers lesquelles je m’efforce depuis trente-cinq ans, trois:

scrupule, sincérité, soumission. Scrupule devant les idées, sincérité

devant soi-même, soumission devant l’objet... Soumission absolue à

l’objet, c’est Sainte-Beuve qui a trouvé ça dans un _Lundi_ sur

Gautier... Tu es l’objet, Henri, pour le quart d’heure... Maître du

modèle et des moyens d’expression, il n’y a qu’à peindre ce qu’on a sous

les yeux et persévérer logiquement. Travailler sans croire à personne,

devenir fort. Le reste, c’est de la foutaise...

_Il a repris sa palette. Il jette de vifs coups d’œil sur le visage

de mon père._

Je voudrais les y voir, tiens, devant ta gueule, tous ceux qui écrivent

sur nous, avec mes tubes et mes pinceaux dans les pattes... A mille

lieues... Au diable, s’ils se doutent comment en mariant un vert nuancé

à un rouge on attriste une bouche ou on fait sourire une joue. Vous

sentez, vous, que chaque coup de pinceau que je donne c’est un peu de

mon sang mêlé à un peu de sang de votre père, dans le soleil, dans la

lumière, dans la couleur, et qu’il y a un échange mystérieux qui va de

son âme qu’il ignore à mon œil qui le recrée, et où il se

reconnaîtra... si j’étais un peintre, un grand peintre!... Chaque touche

doit correspondre, là, sur ma toile, à une respiration du monde, de la

clarté, là-bas, sur ses favoris, sur sa joue. Nous devons vivre

d’accord, mon modèle, mes couleurs et moi, nuancer ensemble la même

minute qui passe. Si vous croyez que c’est simple de faire un

portrait... Ecoutez un peu, il faut le modèle d’abord... L’âme!...

Geffroy m’avait décidé à attaquer le portrait de Clemenceau. Je

commence. Tout marche bien d’abord. Il arrivait, la badine aux doigts,

fendant, comme un jeune homme, la cravate flottante, le mou gris sur

l’oreille... La France était à lui. Je m’appliquais, il parlait. De

tout. Eblouissant, et mauvais comme une teigne, avec ça. Des coups de

bistouri... Tout marchait. A la troisième séance, je me bute. Un mur.

Vous comprenez, le modèle m’avait travaillé, en dedans. Je voyais. J’ai

beau imaginer un bleu amer, des jaunes acérés. A la maison crisper des

lignes. Rien. Un mur. Je voyais. Je voyais... Alors, un beau matin, j’ai

tout foutu en plan, la toile, le chevalet, Clemenceau, Geffroy... Cet

homme ne croyait pas en Dieu... Comprenez-vous, j’en avais le cœur net.

Allez faire un portrait, avec ça...

MON PÈRE:

--Dis donc, j’y crois, moi... Tu ne me laisseras pas en plan?

CÉZANNE:

--Oh! toi... Ah! non, par exemple... Toi, tu me fais trouver des choses.

Je te copie, doucement, lentement. J’ai les couleurs de l’amitié...

_Il se tourne vers moi._

Vous me dites qu’Elie Faure a écrit un livre d’amitié sur Carrière...

Quand Carrière enveloppe toutes ses familles de la même brume tendre,

c’est qu’il a le sens obscur de cette émotion des couleurs... Vous avez

vu sa première communiante au musée de Toulon, les deux bons vieux, et

cette espèce d’aube douce qui mange tout... Mais il ne va pas plus loin

que son sentiment... Ça fait les dessous, ça... Il faut aller au-delà de

son sentiment, dépasser, avoir le culot de l’objectiver, de vouloir

rendre carrément ce qu’on voit en sacrifiant ce qu’on sent, en ayant

sacrifié ce qu’on sent... Vous comprenez, il suffit de sentir... Ça ne

se perd jamais, son sentiment... Ce n’est pas que je le condamne. Au

contraire, je le dis souvent, hier encore, tenez, à un jeune homme, un

soldat, Girier, Girieud, qu’on m’a présenté au «Clément». Un art qui n’a

pas l’émotion pour principe n’est pas un art... Mais l’émotion, c’est le

principe, le commencement et la fin; le métier, l’objectif, la pratique

est au milieu... Entre toi, Henri, et moi, je veux dire entre ce qui

fait ta personnalité et la mienne, il y a le monde, le soleil... ce qui

passe... ce que nous voyons en commun... Nos habits, nos chairs, les

reflets... C’est là-dedans qu’il faut que je pioche... C’est là où le

moindre coup de pinceau à côté fait tout dévier. Si je ne suis qu’ému

là-dedans, je te flanque l’œil de travers... Si je tisse autour de ton

regard tout l’infini réseau des petits bleus, des marrons qui y sont,

qui s’y conjuguent, je te ferai regarder comme tu regardes, sur ma

toile... Une touche après l’autre, une touche après l’autre... Et si je

suis froid, si je dessine, si je peins, comme à l’école... je ne verrai

plus rien. Une bouche, un nez, de convention, toujours les mêmes... sans

âme, sans mystère, sans passion... Chaque fois que je me mets devant mon

chevalet, je suis un autre homme, moi, et toujours Cézanne... Comment

peuvent-ils s’imaginer, les autres, qu’avec des fils à plomb, des

académies, des mensurations toutes faites, établies une fois pour

toutes, on peut s’emparer de la changeante, de la chatoyante matière...

Ils se crétinisent, se stupéfient, se solidifient... Un bloc dans la

cervelle, une vitre, une géométrie... Ils feraient mieux de faire

[Illustration: _Si vous croyez que c’est si simple de faire un

portrait_... P. 195]

l’anatomie qui brusquement nous donne l’intuition du jeu des muscles,

des mouvements de la peau, si nous voulons composer, dresser un bonhomme

debout, sans modèle... Delacroix se levait à quatre heures du matin,

pour aller, aux abattoirs, voir écorcher des chevaux... Aussi, voyez

ronfler ceux de son plafond... L’anatomie!... Ils ne voient plus rien.

Ils n’ont jamais rien vu... La règle, les règles, le dessin, leur

dessin. Tout est là pour eux... Mais la diversité infinie, c’est le

chef-d’œuvre de la nature...

Tenez, Gasquet, votre père... Il est assis, n’est-ce pas? il fume sa

pipe... Il n’écoute que d’une oreille... Il pense, à quoi? Une bouffée

de sensations lui vient, d’ailleurs... Son œil n’est pas le même... Une

infinitésimale proportion, un atome de lumière a changé, du dedans, et

s’est rencontrée avec la nappe toujours la même, ou presque toujours la

même, qui tombe du vitrage.

Alors vous voyez, ce petit, petit ton, ce minuscule ton qui ombre, sous

la paupière, s’est déplacé... Bon... Je corrige. Mais alors mon vert

léger, à côté, je le vois, il sort trop. J’assourdis... Et je suis dans

un de mes bons jours, aujourd’hui. Je me raidis. J’ai ma volonté en

main... je continue, par touches insensibles, tout autour. L’œil regarde

mieux... Mais l’autre, alors. Pour moi, il louche. Il regarde, il me

regarde, moi. Tandis que celui-ci regarde sa vie, son passé, vous, je ne

sais pas, quelque chose qui n’est pas moi, qui n’est pas nous...

MON PÈRE:

--Je pensais à l’atout que j’ai gardé hier jusqu’à ma troisième levée...

CÉZANNE:

--Vous voyez... Eh! bien, Rembrandt, Rubens, Titien savaient d’un coup,

dans un compromis sublime, fondre toute leur personnalité à eux dans

toute cette chair qu’ils avaient sous les yeux, l’animer de leur

passion, et avec la ressemblance des autres, glorifier leur rêve ou

leur tristesse... Exactement... Je ne puis pas, moi...

MOI:

--C’est que vous aimez trop les autres...

CÉZANNE:

--C’est que je veux être vrai... Comme Flaubert... Arracher la vérité de

tout... Me soumettre...

MOI:

--C’est peut-être impossible.

CÉZANNE:

--C’est très difficile... En me substituant, en partie, à votre père,

j’aurais mon ensemble... Et je me servirais des indications d’ombres et

de lumières... Je me rapprocherais de la réalité. Je la veux toute

entière... Autrement, à ma manière, je ferais ce que je reproche aux

Beaux-Arts. J’aurais, dans la cervelle, mon type préconçu et je

calquerais la vérité sur lui... Tandis que c’est moi que je veux calquer

sur elle. Qu’est-ce que je suis, moi?... L’atteindre dans son âme, la

rendre comme elle est. Et si je m’y casse les reins, tant pis. J’aurai

essayé. J’aurai frayé une voie. D’autres viendront plus solides, plus

subtils... qui feront avec la figure ce que Monet a fait avec le

paysage... Ils photographieront... comprenez-moi bien, mais ils

photographieront des âmes, des caractères, un homme... Et d’autres alors

de ces impressions tireront un grand art, une psychologie colorée, une

philosophie de l’Homme...

Rubens a tenté ça avec sa femme et ses enfants, vous savez, la

prodigieuse Hélène Fourment du Louvre, toute rousse, en chapeau, avec

l’enfançon nu... et Titien, avec son Paul III entre ses deux neveux, du

musée de Naples, une page de Shakespeare...

MOI:

--Et Velasquez?

CÉZANNE:

--Ah! Velasquez, c’est une autre histoire. Il s’est vengé... Vous

comprenez, cet homme, il peignait dans son coin, il se préparait à nous

descendre des forges de Vulcain et des triomphes de Bacchus, de quoi

couvrir tous les palais d’Espagne... Un imbécile, pour lui être

agréable, en parle, le traîne chez le roi... On n’avait pas inventé la

photo à cette époque... Faites-moi mon portrait, à pied, à cheval, ma

femme, ma fille, ce fou, ce mendiant, celui-ci, celui-là... Velasquez

devint le photographe du roi... le joujou de ce détraqué... Alors, il a

tout ravalé en lui, son œuvre, sa grande âme... Il était en prison...

Impossible de fuir... Il s’est terriblement vengé. Il les a peints avec

toutes leurs tares, leurs vices, leur décadence... Sa haine et son

objectivité n’ont fait qu’un... Comme Flaubert son Homais et son

Bournisien, il a peint son roi et ses bouffons... Il ne ressemble pas,

lui, aux portraits qu’il peint, tandis que, remarquez, Rubens,

Rembrandt, c’est toujours eux, on les reconnaît sous tous les visages...

Et il y a aussi un autre précurseur, Goya. Sa _Maja vestida_ et sa _Maja

desnuda_... C’est l’amour, lui, qui a fait le miracle... Il était si

effrayant, si laid. Vous l’avez vu dans son portrait, avec son tube

énorme. Nous réussissons toujours nos portraits, parce que là nous ne

faisons qu’un, comprenez-vous, avec le modèle... Il était terrible,

Goya. Quand il a eu cette duchesse, cette mince aristocrate, ce corps

brun entre les bras... Il n’a rien eu à inventer. Il a été amoureux. Il

a peint la femme. Une femme... Et partout ensuite, on la retrouve. La

minute de grâce n’a pas duré. Son imagination dévorante l’a de nouveau

emporté. La duchesse d’Albe est partout, en ange, en courtisane, en

cigarière, dans son œuvre. Elle est devenue son poncif. Comme Hélène

Fourment pour Rubens ou sa fille pour le vieux Tintoret... Ce sont

d’immenses imaginatifs, des Shakespeare, des Beethoven. Je voudrais

être...

MOI:

--Quoi?

_Il balbutie._

CÉZANNE:

--Rien... Cézanne... Et tenez... La pose est finie, Henri. C’est assez

pour aujourd’hui. Merci... Tenez...

_Il va au tas de toiles, cherche... Il sort trois natures mortes,

il les étale contre le mur, à terre. Elles éclatent, chaudes,

profondes, vivantes, comme un pan de mur surnaturel, et toutes

enracinées pourtant dans la plus quotidienne réalité. Dans l’une,

sur une nappe, un compotier, avec quatre pommes, un raisin, un

verre à pied, élancé, évasé comme un calice, à demi-plein de vin,

un tas de pommes, un couteau. Elle se détache sur une tapisserie à

fleurs. A gauche, dans le coin, elle est à moitié signée...

L’autre, sur une table de bois grossièrement équarrie, offre une

prodigieuse corbeille, un panier de fruits à moitié enveloppés d’un

linge, des poires sur la nappe, un service à café, la cafetière, le

sucrier, et une sorte de pot, d’alcaraza à losanges. A droite, sur

un coin entrevu de cheminée, une palette, un flacon à essence. Tout

contre, des châssis de toiles. Au fond, sur le plancher fuyant, une

chaise, le bas d’une chaise rustique dont le bord de la toile coupe

la paille... Et la troisième c’est, élégante, savoureuse, lucide,

une œuvre toute de France, décorative et pourtant aiguë,--se

détachant à demi sur une riche étoffe drapée à larges plis, à

sourds ramages, un Amour de plâtre, les bras coupés, à sa droite

une assiette de poires, à sa gauche un tas de prunes. Au fond,

imprévue, bourgeoise, mais d’un métier si gras, d’un faire si

étourdissant, une cheminée à la prussienne, comme on en use encore

dans les bastides de Provence._

Tenez, ce que je n’ai pas encore pu atteindre, ce que je sens que je

n’atteindrai jamais dans la figure, dans le portrait, je l’ai peut-être

touché là... dans ces natures mortes... Je me suis scrupuleusement

conformé à l’objet... J’ai copié... Ecoutez un peu, quel sort vous

paraît le plus à plaindre? Etre dénué, n’est-ce pas? Eh bien! je me suis

un peu donné là. Je ne serai pas tout à fait dénué, dans le temps, si,

comme vous voulez bien me l’affirmer, après ma mort, on s’occupe encore

un peu de moi... Voilà... Regardez ça... Dites-moi franchement votre

avis... Et toi aussi, Henri.

MOI:

--Mais c’est plus grand que tout ce qu’on a peint depuis les

Vénitiens... Il y a des fruits verts du Tintoret, à San Rocco, un

morceau de sa Crucifixion replié et miraculeusement conservé dans toute

sa fraîcheur, des pommes qui ressemblent à ça... Mais que c’est beau!

que c’est beau! Il y a plus de vie, dans ces fruits, que dans bien des

visages...

CÉZANNE:

Cézanne · 第 13 / 15 段