Embellissons, ennoblissons d’un grand rêve charnel toutes nos

imaginations... Mais baignons-les dans la nature. Ne tirons pas la

nature à elles. Tant pis, si nous ne pouvons pas. Vous comprenez, il

aurait fallu, dans le _Déjeuner sur l’herbe_, que Manet ajoute, je ne

sais pas, moi, un frisson de cette noblesse, on ne sait quoi qui, ici,

emparadise tous les sens. Voyez la coulée d’or de la grande femme, le

dos de l’autre... Elles sont vivantes, et elles sont divines. Tout le

paysage dans sa rousseur est comme une églogue surnaturelle, un moment

balancé de l’univers dans son éternité perçue, dans sa joie plus

humaine. Et on y participe, on ne méprise rien de sa vie. C’est comme

là-bas, venez, je vous montrerai cette _Cuisine des Anges_... Il y a là

une nature morte prodigieuse.

_Nous arrivons devant le tableau._

Murillo a dû peindre des anges, mais quels éphèbes, voyez, comme leurs

pieds nerveux posent bien sur la dalle. Vraiment ils sont dignes

d’éplucher ces beaux légumes, ces carottes et ces choux, de se mirer

dans ces chaudrons... Le tableau lui était commandé, n’est-ce pas?... Il

s’est laissé aller, pour une fois. Il a vu la scène... Il a vu des êtres

radieux entrer dans cette cuisine de couvent, de jeunes charretiers

célestes, la beauté de la jeunesse, la santé éclatante, chez tous ces

mystiques, ces épuisés, ces tourmentés. Voyez comme il oppose la

maigreur jaunâtre, l’extase hystérique du saint en prière aux gestes

calmes, à la certitude rayonnante de tous ces beaux ouvriers. Et le tas

de légumes! On peut passer des navets et des assiettes aux ailes sans

changer d’air. Tout est réel... Et en face, cette esquisse du

_Paradis_...

_Il m’y entraîne._

Je n’ai pas vu le grand _Paradis_ de Venise. J’ai très peu vu Tintoret,

mais, comme le Greco, plus puissamment, parce qu’il est plus sain, il

m’attire. Ce Greco, toujours on m’en parle, et je ne le connais pas. Je

voudrais en voir... Oui, Tintoret, Rubens, voilà le peintre. Comme

Beethoven est le musicien, Platon le philosophe.

MOI:

--Vous savez ce qu’a dit Ruskin, qu’au point de vue de la peinture son

_Adam et Eve_ est la première œuvre du monde?

CÉZANNE:

--Je ne l’ai vu qu’en photographie... J’ai feuilleté tout ce que j’ai pu

trouver de son œuvre. Elle est gigantesque. Tout y est, de la nature

morte à Dieu. C’est l’arche immense. Toutes les formes d’existence, et

dans un pathétique, une passion, une invention incroyables. Si j’étais

allé à Venise, c’eût été pour lui. Il paraît qu’on ne le connaît que

là... Je me souviens, dans une Tentation du Christ, qui est à San Rocco,

je crois, d’un ange aux seins gonflés, avec des bracelets, un démon

pédéraste et qui tend avec une concupiscence lesbienne, oui, des pierres

à Jésus, on n’a rien peint de plus pervers. Je ne sais pas, mais chez

vous, quand vous m’avez passé la photo, ça m’a produit l’effet d’un

Verlaine gigantesque, d’un Arétin qui aurait eu le génie de Rabelais.

Chaste et sensuel, brutal et cérébral, volontaire autant qu’inspiré,

sauf la sentimentalité, je crois qu’il a tout connu, ce Tintoret, de ce

qui fait la joie et le tourment des hommes... Ecoutez un peu, je ne puis

pas en parler sans trembler... Ses portraits, terribles, me l’ont rendu

familier... Celui que Manet a copié aux Offices et qui est au musée de

Dijon...

MOI:

--On dirait un Cézanne.

CÉZANNE:

--Ah! je voudrais bien... Vous savez, il me semble que je l’ai connu. Je

le vois, rompu de travail, harassé de couleurs, dans cette chambre

tendue de pourpre de son petit palais, comme moi dans mon cafouchon du

Jas-de-Bouffan, mais, lui, toujours, même en plein jour, éclairé d’une

lampe fumeuse, avec l’espèce de théâtre à marionnettes où il préparait

ses grandes compositions... Hein... ce guignol épique!... Quand il

quittait ses chevalets, paraît-il, il arrivait là, il tombait, épuisé,

toujours farouche, c’était un grognon, dévoré de désirs sacrilèges...

oui, oui... il y a un drame terrible dans sa vie... Je n’ose pas le

dire... Suant à grosses gouttes, il se faisait endormir par sa fille, il

se faisait jouer du violoncelle par sa fille, des heures. Seul avec

elle, dans tous ces reflets rouges... Il s’enfonçait dans ce monde

enflammé, où la fumée du nôtre s’évanouit... Je le vois... Je le vois...

La lumière se dépouillait du mal... Et vers la fin de sa vie, lui, dont

la palette rivalisait avec l’arc-en-ciel, il disait ne plus chérir que

le noir et le blanc... Sa fille était morte... Le noir et le blanc!...

Parce que les couleurs sont méchantes, torturent, comprenez-vous... Je

connais cette nostalgie... Est-ce qu’on sait? On cherche une paix

définitive... Ce paradis. Allez, pour peindre cette rose de joie,

tourbillonnante, il faut avoir beaucoup souffert... beaucoup souffert,

je vous en fiche mon billet. Nous sommes à l’autre pôle, ici. Là-bas, ce

beau prince de Véronèse. Ici, ce forçat de Tintoret. Cet espèce de

misérable qui a tout aimé, mais dont un feu, une fièvre consumait tous

les désirs aussitôt qu’ils naissaient. Voyez son ciel... Ses bons dieux

tournent, tournent. Ils n’ont pas le paradis calme. C’est une tempête,

ce repos. Ils continuent l’élan qui, comme lui, les a dévorés, toute

leur vie. Ils en jouissent maintenant, après en avoir tant souffert.

J’aime ça...

_Il se rapproche de la toile._

Et voyez ce pied blanc, ici, à gauche. Les dessous encore... il

préparait ses chairs en blanc. Puis d’un glacis rouge, vlan, voyez à

côté, il leur donnait la vie. Blanc et noir, je ne veux plus peindre

qu’en blanc et noir, criait-il à la fin. Comment aurait-il fait? Comment

se serait-il passé de son supplice? On peut tout attendre d’un tel

bonhomme. Dans sa jeunesse, il avait eu le culot d’affirmer: la couleur

du Titien dans le dessin de Michel-Ange. Et il y est arrivé. Titien

l’avait flanqué à la porte...

MOI:

--Il est plus grand que Titien.

CÉZANNE:

--Oui, j’approuve votre admiration pour le plus vaillant des Vénitiens.

Célébrons Tintoret. Amenez vos amis là-devant. Le besoin de trouver un

point d’appui moral, intellectuel, dans des œuvres qu’on ne surpassera

pas assurément, vous met sur le perpétuel qui-vive, sur la recherche

incessante des moyens d’interprétation. Dites-le leur bien. Ces moyens

d’interprétation les conduiront sûrement à sentir sur nature leurs

moyens d’expression, et le jour où ils les tiendront, ils peuvent en

être convaincus, ils retrouveront sans effort et sur nature les moyens

employés par les quatre ou cinq grands de Venise...

_Il fait quelques pas, sans rien voir._

Ah! avoir des élèves! Passer toute mon expérience à quelqu’un. Je ne

suis rien; je n’ai rien fait, mais j’ai appris. Passer ça à quelqu’un.

Renouer avec tous ces grands bougres par dessus les deux derniers

siècles. Dans les cahots modernes, le point fixe retrouvé... En vain. En

vain peut-être.

_Il serre les poings. Il roule des yeux furieux autour de lui._

Et tous ces crétins!... Une tradition. Une tradition pourrait repartir

de moi, qui ne suis rien. Travailler avec des élèves, mais des élèves

qu’on enseigne, comprenez-vous, qui ne prétendent pas vous enseigner.

J’ai connu ça...

_Il se retourne. Il m’entraîne, je pense, vers la salle des Etats,

ce qu’il appelle le salon carré des modernes._

Je ne veux pas avoir raison théoriquement, mais sur nature. Ingres,

malgré son estyle, comme on dit à Aix, et ses admirateurs, n’est qu’un

très petit peintre. Les plus grands, vous les connaissez: les Vénitiens

et les Espagnols.

_Il va à une fenêtre, regarde l’enfilade ensoleillée._

Ça, ce n’est pas bête du tout... Au fond, celui qui rendrait ça,

simplement, la Seine, Paris, un jour de Paris, pourrait entrer ici, la

tête haute... Il faut être un bon ouvrier. N’être qu’un peintre. Avoir

une formule. Réaliser.

_Il me regarde, triste et sublime._

L’idéal du bonheur terrestre... avoir une belle formule.

_Et, brusque, il m’entraîne à pas rapides vers le salon carré des

modernes. Il s’arrête devant le_ Triomphe d’Homère. _Il fait une

moue._

Oui... L’orangé pour dire la colère d’Achille et les flammes de Troie,

le vert pour dire les voyages d’Ulysse et les remous de l’Océan... Mais

ce n’est pas ça, la formule!... Oui, oui, la formule qui vous étreint...

tandis que moi! N’empêche, il a beau vous tourner sur le cœur avec sa

peinture glaireuse, Jean-Dominique! Je le disais à Vollard pour

l’épater, il est très fort! C’est tout de même un sacré bonhomme...

C’est le plus moderne des modernes. Savez-vous pourquoi je lui tire mon

chapeau? C’est que son dessin de tonnerre de Dieu, il l’a fait avaler de

force aux idiots qui croient aujourd’hui le comprendre. Mais ici, ils ne

sont que deux: Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la

fripouille.... Et quelqu’un manque... Manet. Il y viendra, avec Monet et

Renoir.

MOI:

--Et vous.

CÉZANNE:

--Oh! moi... Je serais peut-être d’un mauvais exemple, savez-vous? Ce

qu’on apporte, lorsqu’on a la gloire d’apporter quelque chose, déforme

ce qu’on apprend. Et c’est terrible. Je n’ai encore rien fait qui se

tienne à côté des autres, là-bas, écoutez un peu...

MOI:

--Votre _Vieille au chapelet_, les grandes Sainte-Victoire...

CÉZANNE:

--Ta, ta, ta... Il restera peut-être le souvenir d’un brave homme qui a

délivré la peinture d’une fausse tradition, tant indépendante,

qu’académique, et qui a eu le vague rêve d’une renaissance de son art...

Et encore!...

_Il s’approche des_ Femmes d’Alger.

Nous y sommes tous dans ce Delacroix. Quand je vous parle de la joie des

couleurs pour les couleurs, tenez, c’est cela que je veux dire... Ces

roses pâles, ces coussins bourrus, cette babouche, toute cette

limpidité, je ne sais pas moi, vous entre dans l’œil comme un verre de

vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre. On ne sait comment,

mais on se sent plus léger. Ces nuances allègent et purifient. Si

j’avais commis une mauvaise action, il me semble que je viendrais

là-devant pour me remettre d’aplomb... Et c’est bourré. Les tons entrent

les uns dans les autres, comme des soies. Tout est cousu, travaillé

d’ensemble. Et c’est pour ça que ça tourne. C’est la première fois qu’on

a peint un volume, depuis les grands. Et chez Delacroix, il n’y a pas à

dire, il y a quelque chose, une fièvre qui n’est pas chez les anciens.

C’est la fièvre heureuse de la convalescence, je crois. Avec lui, la

peinture sort du marasme, de la maladie des Bolonais. Il bouscule David.

Il peint par irisation. Il lui suffit de voir un Constable pour deviner

tout ce qu’on peut tirer du paysage, et lui aussi plante son chevalet

devant la mer. Ses aquarelles sont des merveilles de tragique ou de

charme. On ne peut les comparer qu’à celles de Barye, vous savez, les

lions du musée de Montpellier. Et les natures mortes, rappelez-vous

celle du chasseur, du carnier et du gibier en pleins champs; toute la

campagne y participe. Je ne vous parle pas des grandes compositions,

tout à l’heure nous irons voir son plafond... Et puis, il est convaincu

que le soleil existe et qu’on peut y tremper ses pinceaux, y faire sa

lessive. Il sait différencier. Ce n’est plus comme chez Ingres, là-bas,

et tous ceux qui sont ici... Une soie est un tissu et un visage de la

chair. Le même soleil, la même émotion caresse, mais se diversifie. Il

sait sur le flanc de cette négresse accrocher une étoffe qui n’a pas la

même odeur que la culotte parfumée de cette géorgienne, et c’est dans

ses tons qu’il sait ça et qu’il le met. Il contraste. Toutes ces nuances

poivrées, voyez, avec toute leur violence, la claire harmonie qu’elles

donnent. Et il a un sens de l’être humain, de la vie en mouvement, de la

tiédeur. Tout bouge, tout chatoie. La lumière!... Dans son intérieur il

y a plus de lumière chaude que dans tous ces paysages de Corot et ces

batailles d’à côté. Regardez... Son ombre est colorée. Il nacre ses

dégradés, ce qui assouplit tout... Et quand il attaque le plein-air! Son

_Entrée des Croisés_, c’est terrible... autant dire que vous ne la voyez

pas. Nous ne la voyons plus. J’ai vu, moi qui vous parle, mourir, pâlir,

s’en aller ce tableau. C’est à pleurer. De dix en dix ans, il s’en va...

Il n’en restera, un jour, plus rien... Si vous aviez vu la mer verte, le

ciel vert. Intenses. Et comme les fumées étaient plus dramatiques alors,

les navires qui brûlent, et comme tout le groupe des cavaliers se

présentait. Quand il l’exposa, on cria que le cheval, ce cheval, était

rose. C’était magnifique. Une rutilence. Mais ces sacrés romantiques,

avec leur dédain, usaient d’atroces matières. Les droguistes les ont

volés comme dans un bois. C’est comme le _Naufrage_ de Géricault, une

page superbe, on ne voit plus rien. Ici, il reste encore la mélancolie

rongée des visages, la tristesse de ces éperonnés, mais tout cela, nous

nous en souvenons, c’était dans les teintes de Delacroix, et les fonds

s’étant éteints, son effet, son âme n’y est plus. Je les ai encore vus,

moi, ces couronnés livides. Ils ne s’avancent plus dans le flamboiement,

dans cet air d’Orient, cette terre de légendes. Constantinople est comme

un Paris, comme les façades de la cité, tenez, derrière la barricade,

là-bas. Je l’ai vue, là, comme Delacroix, comme Gautier, comme Flaubert

la voyaient, et dans la seule magie des couleurs. Voilà, tenez, ce qui

prouve mieux que tout que Delacroix est un vrai peintre, un bougre de

grand peintre. Ce n’est pas l’anecdote des croisés, ils étaient

anthropophages, dit-on, ce n’est pas leur humanité apparente, c’était le

tragique de ses tons qui faisait son tableau et qui exprimait toute

l’âme pourrie de ces mornes vainqueurs. Alors la belle grecque mourante,

la femme de soie abandonnée dans ses riches atours, la barbe du

vieillard, les chevaux caparaçonnés et les hampes lugubres, dans les

fusions chantantes, prenaient tout leur sens. Ça mourait, pleurait et

reniflait. Dans les couleurs. Maintenant il ne reste plus qu’une image.

Il n’y a que les couleurs de vraies pour un peintre... C’est comme si on

vous traduisait une tragédie de Racine en prose... Les _Femmes d’Alger_,

elles, n’ont pas bougé. L’_Entrée_ était peinte aussi éclatante.

Avez-vous vu, à Rouen, la _Justice de Trajan_,--elle fout le camp aussi,

elle s’écaille, elle se ronge,--et à Lyon, la _Mort de Marc-Aurèle_?

Quel vert il y a là... Le manteau vert! Voilà Delacroix. Et le plafond

d’Apollon, et Saint-Sulpice!... Allez, on a beau dire, beau faire, il

est de la grande lignée. On peut parler de lui, sans qu’il ait à rougir,

même après Tintoret et Rubens... Delacroix, c’est le romantisme

peut-être. Il s’est trop gorgé de Shakespeare et de Dante, il a trop

feuilleté Faust. Il reste la plus belle palette de France, et personne,

sous notre ciel, écoutez un peu, n’a eu plus que lui le charme et le

pathétique à la fois, la vibration de la couleur. Nous peignons tous en

lui, comme vous écrivez tous en Hugo.

MOI:

--Et Courbet?

CÉZANNE:

--Un bâtisseur. Un rude gâcheur de plâtre. Un broyeur de tons. Il

maçonnait comme un romain. Et lui aussi, un vrai peintre. Il n’y en a

pas un autre dans ce siècle qui le dégote. Et il a beau retrousser ses

manches, se coller le feutre sur l’oreille, déboulonner la colonne, sa

facture est d’un classique! sous ses grands airs fendants... Il est

profond, serein, velouté. Il y a de lui des nus, dorés comme une

moisson, dont je raffole. Sa palette sent le blé... Oui, oui, Proudhon

lui a tourné la tête, avec son réalisme, mais au fond, ce fameux

réalisme, c’est comme le romantisme de Delacroix, il ne le faisait,

vaille que vaille, rentrer à grands coups de brosses que dans quelques

toiles, ses plus tapageuses, les moins belles sûrement. Et encore, il

était plus dans le sujet, son réalisme, allez, que dans le métier. Il

voit toujours composé. Sa vision est restée celle des vieux. C’est comme

du couteau, il ne s’en servait que dans le paysage. C’est un raffiné, un

fignoleur. Vous savez le mot de Decamps. Courbet est un malin. Il fait

de la peinture grossière, mais il met le fin par dessus. Et moi, je dis

que c’est la force, le génie, qu’il mettait par dessous. Et puis allez

demander à Monet ce que Whistler lui doit à Courbet, lorsqu’ils étaient

ensemble à Deauville, lorsqu’il lui a peint sa maîtresse... Il a beau

faire large, il est subtil. Il est à sa place dans les musées. Sa

_Vanneuse_ du musée de Nantes, d’un blond si touffu, avec le grand drap

roussâtre, la poussière du blé, le chignon tordu vers la nuque comme les

plus beaux Véronèses, et le bras, ce bras de lait au soleil, ce bras

tendu de paysanne, poli comme une pierre de lavoir... C’était sa sœur

pourtant qui la lui avait posée... On peut la coller à côté de

Velasquez, elle tiendra, je vous en donne ma parole... Est-ce charnu,

dru, grenu? Est-ce vivant? Ça s’impose. On le voit.

MOI:

--Oui, je m’en souviens... Courbet est le grand peintre du peuple.

CÉZANNE:

--Et de la nature. Son grand apport, c’est l’entrée lyrique de la

nature, de l’odeur des feuilles mouillées, des parois moussues de la

forêt, dans la peinture du dix-neuvième siècle, le murmure des pluies,

l’ombre des bois, la marche du soleil sous les arbres. La mer. Et la

neige, il a peint la neige comme personne! J’ai vu, chez votre ami

Mariéton, la diligence dans les neiges, ce grand paysage blanc, plat,

sous le crépuscule grisâtre, sans une aspérité, tout ouaté... C’était

formidable, un silence d’hiver. Comme l’_Hallali_ du musée de Besançon,

où les personnages sont peut-être un peu théâtraux, mais qui me

rappellent, sans être écrasés, avec leurs vestons de chasse, les chiens,

la neige, le valet, qui me rappellent la manière pompeuse, l’héroïsme,

le faire des maîtres, qu’est-ce que vous voulez? Et le couchant du

_Cerf_ à Marseille, la bande sanguinolente, la mare, l’arbre qui fuit

avec la bête, dans les yeux de la bête... Tous ces lacs savoyards avec

le clapotement de l’eau, la brume qui monte des rives, enveloppe les

montagnes... les grandes Vagues, celle de Berlin, prodigieuse, une des

trouvailles du siècle, bien plus palpitante, plus gonflée, d’un vert

plus baveux, d’un orange plus sale, que celle d’ici, avec son

échevèlement écumeux, sa marée qui vient du fond des âges, tout son ciel

loqueteux et son âpreté livide. On la reçoit en pleine poitrine. On

recule. Toute la salle sent l’embrun...

_Il regarde, au-dessus du_ Triomphe d’Homère, _le grand sous-bois du_

Combat des cerfs.

On ne voit rien... Comme c’est mal placé... Quand est-ce qu’on foutra un

peintre, un vrai, à la direction du Louvre?... Et quand est-ce qu’on

apportera les _Demoiselles de la Seine_ ici? Où sont-elles?

_Il ferme à demi les yeux. Il les voit._

Là, écoutez un peu, on peut dire Titien... Non. Non... C’est Courbet...

Ne mêlons pas... Ces demoiselles! Une fougue, une largeur, un

accablement heureux, un vautrement, que Manet n’a pas donné dans son

_Déjeuner_... Les mitaines, les dentelles, la soie cassée de la jupe, et

les rousseurs... Le renflement des nuques, le potelé des chairs. La

nature s’est faite garce autour d’elles. Et le ciel bas, coupé, le

paysage suant, toute la perspective inclinée, qui fait qu’on les

fouille... La moiteur, les perles chaudes... Et c’est enlevé! aussi gras

que l’_Olympia_ est maigre, gracile, cérébrale... Les deux tableaux du

siècle peut-être... Baudelaire et Banville. Le métier opulent, la

facture aiguë... Dans l’_Olympia_, oui, il y a quelque chose de plus, un

air, une intelligence... mais Courbet est épais, sain, vivant. On a la

bouche pleine de couleurs. On en bave...

Ecoutez un peu, c’est une infamie que cette toile ne soit pas ici, et

que l’_Enterrement_ soit sacrifié, enterré dans cet espèce de couloir,

là-bas... On ne peut pas le voir... Il devrait éclater, ici, à la

cimaise, en face des _Croisés_, à la place de ce pompier d’Homère...

Oui, oui, c’est très beau, ces pieds, ce calme, ce triomphe, mais c’est

une reconstitution, à la fin! Tandis que l’_Enterrement_... Venez.

_Il me prend sous le bras. Il m’entraîne avec une passion de

jeunesse. Il parle tout en marchant._

On a dit qu’il a peint ça après la mort de sa mère. Il s’était enfermé

un an à Ornans. Ce sont les gens du village qui lui posaient, sans

poser. Il les avait dans l’œil... Dans une espèce de grenier... Ils

venaient se reconnaître... Il mêlait ces grotesques à sa douleur...

Flaubert... Mais on a dit ça. La légende est plus forte que l’histoire.

Sa mère n’était pas morte. Elle a posé, elle est dans un coin... Mais

c’est pour vous dire combien la machine est émue. Elle recrée, elle

réimagine la vie.

_Nous passons sous le plafond de Delacroix._

Nous allons revenir voir ça... Un coup d’œil! Regardez. C’est la tempête

lyrique, l’envolée, l’aube de notre renaissance... Un Michel-Ange en

pierreries... Vous savez, le Michel-Ange des coins de la Sixtine, de la

Judith... Et quels jeux! Une ode de Pindare... Le tigre et la femme

couchée, dont le sable boit les cheveux... Toute la mer jetée sur une

plage... On sent le mouvement... La montée, l’élan du monde dans le

soleil, la chute de l’envie dans la pesanteur, ces monstres. Et quelle

fantaisie! J’entends des coups de clairon... A coups de marteau, voyez,

ces bras forgent de la lumière... A coups de pinceau Delacroix a peint

notre avenir... Et ça plafonne!... Nous reviendrons.

_Il m’entraîne._

Oui, comme Flaubert a tiré le roman de Balzac, Courbet, peut-être, de

l’emportement romantique, de la véracité expressive de Delacroix, a

tiré... Vous rappelez-vous dans ce voyage qu’il fait, le père Flaubert,

dans _Par les champs et par les grèves_, cet enterrement qu’il raconte

et cette vieille qui pleure comme il pleut... Chaque fois que je le

relis, je pense à Courbet... La même émotion, dans le même art... Voyez.

_Nous arrivons. Il est empourpré. Il rayonne. Son pardessus qu’il

tient par une manche derrière lui balaie le parquet. Il redresse sa

haute taille. Il exulte. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Lui, si timide

d’habitude, jette à droite et à gauche des regards de triomphe. Le

Louvre est à lui... Dans un coin, il avise une échelle de copiste.

Il bondit._

[Illustration: LA GUERRE]

Enfin!... Nous allons le voir.

_Il traîne l’échelle. Il y grimpe._

Venez. Venez... Sacrédié!... Que c’est beau...

_Les gardiens accourent, l’interpellent._

Foutez-moi la paix... Je regarde Courbet... Placez-moi ça dans son jour,

et on ne vous embêtera plus...

_Il trépigne sur sa petite plate-forme._

Mais non, voyez ce chien... Velasquez! Velasquez! Le chien de Philippe

est moins chien, tout chien de roi qu’il était... Vous l’avez vu... Et

l’enfant de chœur, ce rouge joufflu... Renoir peut y venir...

_Il se monte, il se grise._

Gasquet, Gasquet... Il n’y a que Courbet qui sache plaquer un noir, sans

trouer la toile... Il n’y a que lui... Ici, comme dans ses rochers et

ses troncs, là-bas. Il pouvait, d’une coulée, descendre tout un pan de

vie, l’existence minable d’un de ces gueux, voyez, et il revenait

ensuite, avec pitié, par bonhomie de doux géant qui comprend tout... La

caricature se trempe de larmes... Ah! laissez-moi tranquille, vous

là-bas. Allez chercher votre directeur... Je lui alignerai deux mots, à

cet homme...

_On s’attroupe. Il fait une véritable harangue._

C’est une infamie, nom de Dieu!... Non, à la fin, mais c’est vrai...

Nous nous laissons toujours faire... C’est un vol... L’Etat, c’est

nous... La peinture... c’est moi... Qui est-ce qui comprend Courbet?...

On le fout en prison dans cette cave... Je proteste... J’irai trouver

les journaux, Vallès...

_Il crie de plus en plus fort._

Gasquet, vous serez quelqu’un un jour... Promettez-moi, que vous ferez

porter cette toile à sa place, dans le salon carré... Nom de Dieu, dans

le salon des modernes... dans la lumière... Qu’on la voie...

_Les gardiens ramassent son pardessus, son melon._

Foutez-moi la paix, vous autres... Je descends... Nous avons en France

une machine pareille, et nous la cachons... Qu’on foute le feu au

Louvre, alors... tout de suite... Si on a peur de ce qui est beau... Au

salon des modernes, Gasquet, au salon des modernes... Vous me le

promettez...

_Il dégringole de l’échelle. Il promène un regard de maîtrise sur

tout l’attroupement qui nous entoure..._

Je suis Cézanne.

_Il devient encore plus rouge... Il se fouille. Il fourre des louis

dans la main des gardiens... Il s’enfuit, en m’entraînant... Il

pleure._

L’ATELIER

«_Je me suis juré de mourir en peignant._»

Cézanne · 第 12 / 15 段