Cette corbeille-là, je l’ai offerte à mon cocher, en souvenir de moi,
pour plus tard, vous comprenez, il soigne bien maman, cet homme... Eh
bien! il a été content, il m’a bien dit merci... Mais il m’a laissé la
toile... Il a oublié de l’emporter... Qu’est-ce que vous voulez que je
vous dise?... Autant peindre, puisque c’est mon destin.
MOI:
--Maître...
_Il a un grand geste calme de bras sceptiques qui retombent, de
face désespérée, d’ironiques regards, mais de volonté indomptable._
CÉZANNE:
--Je me suis juré de mourir en peignant, plutôt que de sombrer dans le
gâtisme avilissant qui menace les vieillards qui se laissent dominer par
des passions abrutissantes pour leurs sens... Dieu m’en tiendra compte.
MOI:
--Et même, si vous n’avez pas, comme nous, la certitude que vous êtes un
des plus grands peintres qui aient jamais...
CÉZANNE:
--Taisez-vous.
MOI:
--Vous avez du moins la consolation du travail.
CÉZANNE:
--Je n’aime que lui. Et la peinture... C’est si bon et si terrible de
s’installer devant une toile vide. Celle-là, tenez, il y a des mois de
travail dessus. Des pleurs, des rires, des grincements de dents. Nous
parlions des portraits. On croit qu’un sucrier ça n’a pas une
physionomie, une âme. Mais ça change tous les jours aussi. Il faut
savoir les prendre, les amadouer, ces messieurs-là... Ces verres, ces
assiettes, ça se parle entre eux. Des confidences interminables... Les
fleurs, j’y ai renoncé. Elles se fanent tout de suite. Les fruits sont
plus fidèles. Ils aiment qu’on fasse leur portrait. Ils sont là comme à
vous demander pardon de se décolorer. Leur idée s’exhale avec leurs
parfums. Ils viennent à vous dans toutes leurs odeurs, vous parlent des
champs qu’ils ont quittés, de la pluie qui les a nourris, des aurores
qu’ils épiaient. En cernant de touches pulpeuses la peau d’une belle
pêche, la mélancolie d’une vieille pomme, j’entrevois dans les reflets
qu’elles échangent la même ombre tiède de renoncement, le même amour du
soleil, le même souvenir de rosée, une fraîcheur... Pourquoi
divisons-nous le monde? Est-ce notre égoïsme qui se reflète? Nous
voulons tout à notre usage. Il y a des jours où il me paraît que
l’univers n’est plus qu’une même coulée, un fleuve aérien de reflets, de
dansants reflets autour des idées de l’homme... Le prisme, c’est notre
première approche de Dieu, nos sept béatitudes, la géographie céleste
du grand blanc éternel, les zones diamantées de Dieu... Je te parais un
peu maboul, Henri?...
MON PÈRE:
--Non, non. Le petit te comprend.
CÉZANNE:
--Les objets se pénètrent entre eux... Ils ne cessent pas de vivre,
comprenez-vous... Ils se répandent insensiblement autour d’eux par
d’intimes reflets, comme nous par nos regards et par nos paroles...
C’est Chardin, le premier, qui a entrevu ça, a nuancé l’atmosphère des
choses... Il était à l’affût, constamment... Vous vous rappelez son beau
pastel, où il s’est représenté armé d’une paire de besicles, une visière
faisant auvent... C’est un roublard, ce peintre... Remarquez qu’en
faisant chevaucher sur votre nez un léger plan transversal d’arête, les
valeurs s’établissent mieux à la vue... Eh bien! il l’avait remarqué
avant nous... Il ne négligeait rien. Aussi a-t-il surpris toute cette
rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette
poussière d’émotion qui enveloppe les objets... Mais il est un peu
sec... C’est peut-être encore un peu trop serti... Dessinez, dessinez,
oui, parbleu, dessinez, mais c’est le reflet qui est enveloppant, la
lumière, par le reflet général, c’est l’enveloppe... Voilà ce que je
cherche... Et voilà pourquoi ces trois natures mortes, au fond, tenez,
depuis que je vous parle, je ne les aime plus.
MOI:
--Comment, maître?... Plus vous parlez, au contraire, mieux je les vois,
plus je les aime, plus je les comprends... Elles sont comme vivifiées
encore par tout ce que vous dites.
CÉZANNE:
--Ecoutez un peu, quand on se met à bêcher Chardin, comme je viens de le
faire, il faut apporter d’autres résultats.
MOI:
--Mais Chardin n’a pas cette clarté, il paraîtrait tout assourdi à côté
de ce panier bleuâtre, de cet Amour... Il y a du chromo dans Chardin, à
côté...
CÉZANNE:
--Taisez-vous... Vous me feriez croire que vous ne comprenez rien à ce
que je tente... Moi, je ne trouve pas ça vivant, enveloppé...
_Il me montre l’Amour de plâtre dans sa nature morte._
Ici, tenez, ces cheveux, cette joue, c’est dessiné, c’est habile, là,
ces yeux, ce nez, c’est peint... Et dans un bon tableau, comme je le
rêve, il y a une unité. Le dessin et la couleur ne sont plus distincts;
au fur et à mesure que l’on peint, on dessine; plus la couleur
s’harmonise, plus le dessin se précise. Voilà ce que je sais,
d’expérience. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa
plénitude. Le contraste et les rapports des tons, voilà le secret du
dessin et du modelé... Tout le reste, c’est de la poésie. Qu’il faut
avoir dans la cervelle, peut-être, mais qu’il ne faut jamais, sous peine
de littérature, essayer de mettre dans sa toile. Elle y vient toute
seule.
_Il va prendre un livre sur l’étagère, son vieux Balzac. Il
feuillette la_ Peau de chagrin.
Oui, vous avez vos métaphores, vos comparaisons. Quoiqu’il me semble que
de constamment multiplier les «comme», c’est comme nous, quand notre
dessin se voit trop. Il ne faut pas tirer les gens par la manche... Mais
nous, nous n’avons que nos tons, la visibilité... Tenez, tenez... Il
parle d’une table servie, il fait sa nature morte, Balzac, mais à la
Véronèse... Une nappe...
_Il lit_:
«... blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur
laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits
pains blonds.»
Toute ma jeunesse, j’ai voulu peindre ça, cette nappe de neige
fraîche... Je sais maintenant qu’il ne faut vouloir peindre que
«s’élevaient symétriquement les couverts» et «de petits pains blonds».
Si je peins «couronnés» je suis foutu... Comprenez-vous? Et si vraiment
j’équilibre et je nuance mes couverts et mes pains comme sur nature,
soyez sûr que les couronnes, la neige, et tout le tremblement y
seront... Dans le peintre, il y a deux choses: l’œil et le cerveau, tous
deux doivent s’entr’aider; il faut travailler à leur développement
mutuel, mais en peintre: à l’œil, par la vision sur nature; au cerveau,
par la logique des sensations organisées qui donne les moyens
d’expression. Je ne sors plus de là. Je vous l’ai dit, un jour, je
crois, devant le motif. Je vous le répète encore. Dans une pomme, une
tête, il y a un point culminant, et ce point est toujours--malgré
l’effet, le terrible effet: ombre ou lumière, sensations colorantes--le
plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient vers un autre
placé à votre horizon. C’est mon grand principe, ma certitude, ma
découverte. L’œil doit concentrer, englober, le cerveau formulera... Et
puis, j’ai encore noté ça, sur les marges du _Chef d’œuvre inconnu_, un
fameux livre, soit dit entre nous, autrement empoignant, autrement
profond que l’_Œuvre_, et que tous les peintres devraient relire au
moins une fois par an... J’ai noté ça... Voici sans conteste possible,
je suis très affirmatif...
_Il lit._
«Une sensation optique se produit dans notre organe visuel qui nous fait
classer par lumière, demi-ton ou quart de ton les plans représentés par
des sensations colorantes...»
_Il ricane._
La lumière n’existe donc pas pour le peintre.
_Il reprend._
«Tant que, forcément, vous allez du noir au blanc, la première de ces
abstractions étant comme un point d’appui autant pour l’œil que pour le
cerveau, nous pataugeons, nous n’arrivons pas à avoir notre maîtrise, à
nous posséder. Pendant cette période, nous allons vers les admirables
œuvres que nous ont transmises les âges, où nous trouvons un réconfort,
un soutien, comme le fait la planche pour le baigneur...»
_Il jette le livre._
Mais dès que nous sommes peintres, nous nageons en pleine eau, en pleine
couleur, en pleine réalité. Nous nous colletons directement avec les
objets. Ils nous soulèvent. Un sucrier nous en apprend autant sur nous
et sur notre art qu’un Chardin ou un Monticelli. Il est plus coloré. Ce
sont nos tableaux qui deviennent des natures mortes. Tout est plus irisé
que nos toiles, et je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre pour avoir les plus
beaux Poussins et les plus beaux Monets du monde... L’ombre tassée,
l’ombre peinte, la lumière assassinée, horreur! la clarté morte... On
marche dans un pays d’aveugles... Par quels sens, avec quels sens
percevez-vous donc le soleil? Nos tableaux, c’est de la nuit qui rôde,
de la nuit qui tâtonne... Les musées sont des cavernes de Platon. Sur la
porte je ferai graver: «Défense aux peintres d’entrer. Il y a le soleil
dehors.» Un peintre commence à peindre, ce qui s’appelle peindre, à
quarante ans, un peintre de nos jours. Les autres, à cet âge, lorsqu’il
n’y avait pas de musée, avaient presque achevé leur œuvre. Un peintre
aujourd’hui ne sait rien. Jusqu’à quarante ans, oui, qu’il fréquente les
musées, je le lui ordonne. Après qu’il retourne dans ces cimetières
simplement pour s’y reposer et y méditer sur son impuissance et sur sa
mort... Les musées sont des lieux odieux. Ils puent la démocratie et le
collège. Je peins mes natures mortes, ces natures mortes, pour mon
cocher qui n’en veut pas, je les peins pour que les enfants sur les
genoux de leurs grands-pères les regardent en mangeant leur soupe et en
babillant. Je ne les peins pas pour l’orgueil de l’empereur d’Allemagne
et la vanité des marchands de pétrole de Chicago. On donne dix mille
francs d’une de ces cochonneries; on ferait mieux de me donner un mur
d’église, une salle d’hôpital ou de mairie, et de me dire: «Foutez-vous
là... Peignez-nous un mariage, une convalescence, une belle moisson...»
Alors, peut-être, je sortirais ce que j’ai dans le ventre, ce que je
porte là depuis que je suis né, et ce serait de la peinture... Mais je
rêve, je me saoule, je m’exalte... A quoi ça mène? A m’empêcher de
travailler mieux... Travailler!... Il n’y a que ça... La peinture, va,
Henri, c’est bougrement difficile... On croit toujours la tenir, on n’y
est jamais... Ton portrait, c’est un morceau, et tu comprends ce qu’il
faut s’échiner sur un visage, des yeux qui regardent, une bouche qui
parle... Eh bien! ce n’est encore rien. Pour faire des tableaux, il
faudrait presque pouvoir descendre un morceau comme ça par jour...
Tintoret le faisait, et Rubens... Et il n’y a pas que la figure... Ces
natures mortes, c’est la même chose. Elles sont aussi denses, aussi
multiples. Il y a un métier par objet. On ne sait jamais son métier...
Je peindrais cent ans, mille ans sans m’arrêter, qu’il me semble que je
ne saurais rien...
Les anciens, eux, nom de Dieu, je ne sais pas comment ils s’y prenaient
pour abattre des kilomètres de besogne... Moi je me dévore, je me tue, à
couvrir cinquante centimètres de toile... N’importe... C’est la vie...
Je veux mourir en peignant...
_Il tombe brusquement dans une de ces rêveries qui lui étaient
coutumières. Il regarde son poing fermé. Il y suit les passages des
lumières aux ombres._
Ce n’est pas tout ça... Tout cela, écoutez un peu, c’est de la blague...
Ce que je veux, c’est faire avec de la couleur ce qu’on fait en blanc et
en noir avec le tortillon.
_Un grand silence encore. Puis, il me regarde, et je sens ses yeux
qui, jusqu’au fond de moi, par delà moi, jusqu’au fond de l’avenir,
m’éblouissent. Il a un grand sourire résigné._
Un autre fera ce que je n’ai pu faire... Je ne suis, peut-être, que le
primitif d’un art nouveau.
_Puis, une sorte de révolte effarée le traverse._
C’est effrayant, la vie!
_Et comme une prière, dans le soir qui tombe, je l’entends qui,
plusieurs fois, murmure_:
Je veux mourir en peignant... mourir en peignant...
[Illustration: Seigneur, vous m’aviez fait puissant et
solitaire.
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
De Vigny
P. Cézanne]
[Illustration: handwritten
Aix, 4 Janvier 1901
Mon cher Gasquet,
Je viens vous remercier pour la bonne lettre que vous m’avez écrite.
Elle me prouve que vous ne me lachez pas. Si l’isolement trempe les
forts, il est la pierre d’achopement des incertains. Je vous avouerai
qu’il est toujours triste de renoncer à vivre, tant que nous sommes sur
terre. Me sentant moralement avec vous, je résisterai jusqu’au bout.
P. Cézanne
]
TABLE DES ILLUSTRATIONS
TOILES--_Reproductions en couleurs_
CÉZANNE Frontispice
Les Joueurs de cartes 18
Le Pont 74
Nature morte 94
Le Jugement de Pâris 156
Portrait de Chocquet 196
DESSINS
Le Mercure 164
La Guerre 184
Le Milon de Crotone 190
L’Amour de plâtre 192
AUTOGRAPHES
_Seigneur, vous m’aviez fait..._ 208
Lettre à Joachim Gasquet. 209
TOILES
CÉZANNE
Le Père de Cézanne dans le fauteuil.
..._une tête de mort_...
Le Jeune homme et la Mort.
..._dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs_...
ACHILLE EMPERAIRE.
L’Orgie.
..._un bain de femmes._
Le Bain, de la collection Pellerin.
L’Estaque.
La Mer.
Auvers-sur-Oise.
GUSTAVE GEFFROY.
..._les grands corps sacrés_...
Gardanne.
Le Château du diable.
L’Ecorché.
La Vieille au chapelet.
Le Vieux à la casquette.
» »
JOACHIM GASQUET.
La Sainte-Victoire.
La Carrière des Pauvres.
La Ferme.
Le Chemin du Tholonet.
Le Grand pin.
Les Rochers de l’Estaque.
«La Barque du Dante».
Bacchanale.
«Agar au désert».
HENRI GASQUET.
Le Compotier.
Le Panier de fruits.
L’Amour aux fruits.
PEINTURES MURALES
Le Père de Cézanne en casquette.
La Madeleine.
Le Christ.
La Danse.
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
PAGES.
Ce que je sais ou ai vu de sa vie 9
I. La Jeunesse 11
II. Paris 37
III. La Provence 61
IV. La Vieillesse 85
DEUXIÈME PARTIE
Ce qu’il m’a dit... 125
I. Le Motif 129
II. Le Louvre 159
III. L’Atelier 187
Table des Illustrations 211
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-CINQ
JANVIER MIL NEUF CENT VINGT-SIX
PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE,
BRUGES, (BELGIQUE).
[Illustration: CÉZANNE]
[Illustration: _“Le papa!” me dit-il brusquement._ P. 14]
[Illustration: _Son portrait du moins demeure._ P. 17]
[Illustration:..._une tête de mort, sur une serviette rugueuse, en face
d’un pot au lait_... P. 30]
[Illustration:... _il peignit son Jeune homme et la Mort_. P. 30]
[Illustration:..._dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs_... P.
36]
[Illustration: _Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant_... P. 39]
[Illustration:..._toute cette série de fêtes, ces orgies, ces vagues
mythologies naturalistes qui l’apparentent aux Vénitiens_... P. 45]
[Illustration:..._c’était un bain de femmes sous des arbres_... P. 55]
[Illustration: _La grande toile du_ Bain _de la collection Pellerin_...
P. 56]
[Illustration: L’ESTAQUE]
[Illustration: _Il peignait la mer_... P. 64]
[Illustration:..._il est à Auvers-sur-Oise_. P. 66]
[Illustration:..._le prodigieux portrait qu’il en a peint_... P. 69]
[Illustration:..._les grands corps sacrés, l’après-midi d’été_... P.
73]
[Illustration:..._ce village de Gardanne_... P. 80]
[Illustration:..._il avait loué au-dessus de Tholonet, le château
Noir_... P. 106]
[Illustration:..._copiait quelque plâtre_... P. 107]
[Illustration:..._à la_ Vieille au chapelet _de la collection
Doucet_... P. 111]
[Illustration: _Il faisait poser le vieillard._ P. 112]
[Illustration: _Alors Cézanne posait lui-même._ P. 112]
[Illustration: JOACHIM GASQUET]
[Illustration: _C’est le paysage que Cézanne peignait._ P. 129]
[Illustration:..._des objets, des rochers, des arbres_... P. 130 et
131]
[Illustration: LA FERME]
[Illustration:..._redevenir classique par la nature_... P. 140]
[Illustration: _Les arbres sensibles_ P. 150]
[Illustration:..._avoir les tons têtus des rocs_... P. 153]
[Illustration: Copie de «LA BARQUE DU DANTE» de Delacroix]
[Illustration: _Je suis un sensuel._ P. 163]
[Illustration: Peinture murale du JAS DE BOUFFAN]
[Illustration: _Ne peignons que ce que nous avons vu, ou que ce que nous
pourrions voir..._ P. 172]
[Illustration:..._une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse,
d’un Lancret_... P. 108]
[Illustration:..._l_’AGAR AU DÉSERT, _dont il a fait une copie_... P.
107]
[Illustration: _Cézanne achevait le portrait de mon père._ P. 187]
[Illustration: _Dans l’une, sur une nappe_... P. 200]
[Illustration: _L’autre, sur une table de bois_... P. 200]
[Illustration: _Et la troisième_... P. 200]
NOTES:
[1] En juin 1899 il écrivait à mon père: «... les sentiments que
ton fils a réveillés en moi, ton vieux condisciple du pensionnat
Saint-Joseph, car en nous ne s’est pas endormie la vibration des
sensations répercutées de ce bon soleil de Provence, nos vieux
souvenirs de jeunesse, de ces horizons, de ces paysages, de ces lignes
inouïes, qui laissent en nous tant d’impressions profondes...»
[2] Qu’est-elle devenue? Les _Joueurs de cartes_ du Louvre, ceux de
la collection Pellerin et ceux de la collection Bernheim-Jeune n’en
étaient que la préparation. La dernière fois que je l’ai vue, c’était
au Jas. Elle mesurait trois mètres et contenait cinq personnages
presque grandeur nature.
[3] Il savait les _Fleurs du Mal_ par cœur.
[4] «... d’une timidité souffrante, le peint plus tard Zola, qu’il
cachait sous une fanfaronnade de brutalité.»
[5] Après, le livre bifurque. Claude Lantier, pour les nécessités
du roman, agit et parle d’après la logique héréditaire des
Rougon-Macquart, et non plus d’après le portrait jusque-là fidèle
de l’ami sur lequel Zola a greffé son personnage. Cézanne lui-même,
Philippe Solari, Numa Coste, Huot, tous personnages transposés de la
réalité dans le roman et mêlés à la vie tantôt vraie, tantôt imaginaire
de Lantier, m’ont toujours confirmé dans les mêmes vues. J’y reviendrai
plus loin.
[6] En dehors du témoignage de Solari, auquel il faut joindre ceux que
j’ai recueillis de la bouche d’Huot et de Numa Coste, il n’y a qu’à
feuilleter la correspondance de jeunesse de Zola, pour être sûr que
l’influence dans le «sens» du naturalisme, c’est le romancier qui l’a
reçue du peintre. Toutes les lettres du jeune Zola de cette époque
débordent d’«idéalisme»,--le mot y est plusieurs fois répété,--tant
moral que littéraire. C’est Ary Scheffer qu’il propose à son ami comme
modèle. Une haine vigoureuse l’anime, en propres termes, contre le
«réalisme». On pourrait multiplier les textes. Dante et Shakespeare,
George Sand et Michelet, le Michelet de l’_Amour_, sont ses grandes
adorations. Voir surtout son esquisse à Baille d’un volume sur les
poètes et le plan de l’immense épopée qu’il veut écrire lui-même. Ce
n’est qu’en 1864, dans sa théorie de l’Ecran (lettre à Valabrègue) que
pour la première fois il se déclare réaliste. Cézanne l’avait toujours
été. C’est le fond de son tempérament. Son romantisme lui venait en
grande partie de Zola.
[7] Dans une lettre au jeune peintre Camoin qui allait passer une
saison à Giverny, il écrivait, vers la fin de sa vie: «Je souhaite que
l’influence artistique que ce maître [Claude Monet] ne peut manquer
d’exercer sur l’entourage plus ou moins direct qui l’environne, se
fasse sentir dans la mesure strictement nécessaire qu’elle peut et doit
avoir sur un artiste jeune et bien disposé au travail.»
[8] Un passage de M. Emile Bernard sur Camille Pissarro, dans ses
_Souvenirs sur Paul Cézanne_, pourrait paraître aller là-contre:
«Jusqu’à quarante ans, fait dire M. Bernard à Cézanne, j’ai vécu en
bohème, j’ai perdu ma vie. Ce n’est que plus tard, quand j’ai connu
Pissarro, qui était infatigable, que le goût du travail m’est venu.»
Or, Cézanne connut Camille Pissarro en 1863. Des textes en font foi.
Il avait alors vingt-quatre ans. Dix ans plus tard, en 1873, il passe
avec lui toute une saison à Pontoise, où ils s’installent ensemble,
à l’Hermitage. En 1874, Pissarro grave le fameux portrait où Cézanne
apparaît, le nez en bec d’aigle, en casquette, en houppelande. Il avait
trente-cinq ans.
[9] Cette idée devait le hanter. Me montrant un jour, au musée d’Aix,
comme je l’ai raconté, son vieil ami Emperaire, il me murmura aussi:
«Frenhofer». Et sur un album-confidences, que j’ai entre les mains,
à la demande: «Quel est le personnage de roman qui vous est le plus
sympathique?» Paul Cézanne a répondu: «Frenhofer». L’anecdote que je
cite plus haut est empruntée aux _Souvenirs sur Paul Cézanne_, de M.
Emile Bernard.
[10] Je cite la phrase de mémoire. Je l’ai cherchée dans Théophile
Gautier, sans pouvoir la trouver. On me dit qu’elle est de Flaubert.
[11] Le volume des _Etudes philosophiques_ où se trouvent la _Peau
de chagrin_, _Jésus-Christ en Flandre_, _Melmoth réconcilié_, le
_Chef-d’œuvre inconnu_, la _Recherche de l’absolu_, tout fripé, sali et
décousu, était un de ses livres de chevet.
[12] Un jour qu’il vit, chez moi, cette phrase d’Auguste Comte en
épigraphe à une brochure de M. Charles Maurras, il resta longtemps
rêveur, puis: «C’est vrai... Comme c’est vrai,» dit-il.
[13] Le peintre Le Bael qui, plus tard, fut son voisin aux environs de
Paris et pour qui Cézanne se prit d’affection, m’a raconté avec quels
soins il préparait les valeurs de ses natures mortes, glissant par
exemple, sous des pêches, des tons un à un jusqu’à ce que les fruits
se présentent dans la lumière, avec les tons, qu’il cherchait. «La
composition de la couleur, disait-il, la composition de la couleur!...
Tout est là. Voyez au Louvre, c’est ainsi que Véronèse compose.»
[14] C’est ainsi qu’il appelait toujours Chateaubriand. Même au
restaurant, il demandait, à l’ébahissement des garçons: «Un Chateau.»
Et quand on apportait un Château-Laffitte, il exultait comme un enfant
qui a fait un bon tour, et faisant laisser la bouteille, bien entendu,
il redemandait: «Et maintenant un Chateau, un vrai!» Il avait ainsi des
coins de gaminerie charmante, qu’il garda jusqu’à ses derniers jours.
[15] «Il est, dit M. Sérusier, le peintre pur. Son style est un style
de peintre, sa poésie est de la poésie de peintre. L’utilité, le
concept même de l’objet représenté disparaissent devant le charme de
la forme colorée. D’une pomme d’un peintre vulgaire, on dit: J’en
mangerais. D’une pomme de Cézanne on dit: C’est beau. On n’oserait
pas la peler, on voudrait la copier. Voilà ce qui constitue le
spiritualisme de Cézanne. Je ne dis pas, et avec intention, idéalisme,
parce que la pomme idéale serait celle qui flatte les muqueuses et la
pomme de Cézanne parle à l’esprit par le chemin des yeux... Une chose
est à remarquer, c’est l’absence de sujet. Dans sa première manière,
le sujet était quelconque, parfois puéril. Après son évolution, le
sujet disparaît, il n’y a qu’un _motif_.» (Cité par M. Maurice Denis,
_Théories_, p. 244.)
[16] Edmond Jaloux, dans _Fumées dans la Campagne_, a tracé ce portrait
de Cézanne: «Soudain la porte s’ouvrait. Quelqu’un entrait avec un air
presque exagéré de prudence et de discrétion. Il avait figure de petit
bourgeois ou de fermier aisé, finaud, cérémonieux avec cela. Il avait
le dos un peu rond, un teint hâlé, marqué de teintes brique, le front
nu, des cheveux blancs s’échappant en longues mêches, de petits yeux
perçants et fureteurs, un nez bourbonien, un peu rouge, de courtes
moustaches tombantes et une barbiche militaire. Tel j’ai vu Paul
Cézanne à sa première visite, tel je le reverrai toujours. J’entends sa
manière de parler, nasillarde, lente, méticuleuse, avec quelque chose
de soigneux et de caressant. Je l’écoute discourir sur l’art ou la
nature, avec subtilité, avec dignité, avec profondeur.
«Un jour qu’il déjeunait à la maison, il regarde des abricots et des
pêches, disposés dans une jatte, et il nous dit:
«--Regardez comme la lumière aime tendrement les abricots, elle les
prend tout entiers, elle entre dans leur pulpe, elle éclaire tous
leurs côtés! Mais elle est avare envers les pêches, dont elle ne rend
lumineuse qu’une moitié.
«Il faisait ainsi de petites remarques judicieuses que personne ne
semblait avoir faites. Une autre fois il déclara, tandis que je
cheminais auprès d’eux, le long de la rue Cardinale:
«--Un artiste, voyez-vous, doit faire son œuvre, comme un amandier fait
ses fleurs, comme un escargot fait sa bave...»