un Lesueur, un portrait de Velasquez ou de Rembrandt à une ripaille de
Jordaens, mes pommes à un paysage de Troyon, c’est incontestable. Mais
attendez. J’attends d’être arrivé au Louvre pour vous répondre. On ne
parle bien de peinture que devant de la peinture. Rien n’est plus
dangereux pour un peintre, vous savez, que de se laisser aller à la
littérature. S’il coupe dans ce pont, il est foutu. J’en sais quelque
chose. Le mal que Proudhon a fait à Courbet, Zola me l’aurait fait. Il
n’y a que Baudelaire qui ait parlé proprement de Delacroix et de
Constantin Guys. J’aime beaucoup que Flaubert, vous savez, dans ses
lettres, s’interdise rigoureusement de parler d’un art dont il ignore la
technique. C’est tout lui... Ce n’est pas que je désire que le peintre
soit un ignorant. Au contraire. Aux grandes époques ils savaient tout.
Les artistes, aux vieux temps, étaient les maîtres d’enseignement de la
foule. Tenez, vous voyez Notre-Dame là-bas. La création et l’histoire du
monde, les dogmes, les vertus, la vie des saints, les arts et les
métiers, tout ce qu’on savait alors était enseigné par son porche et ses
vitraux. Comme dans toutes les cathédrales de France, d’ailleurs. Le
moyen âge apprenait sa foi par les yeux, comme la mère de Villon...
_Le paradis où sont harpes et luths..._
C’était la vraie science, et c’est tout l’art religieux. Ce que l’abbé
Tardif, votre ami, dit qu’on trouve dans saint Thomas, le peuple le
cherchait dans les statues du portail, à son église. Cet ordre, cette
hiérarchie, cette philosophie, allez, ça valait la _Somme_, et pour nous
c’est plus vrai, puisque c’est plus beau et que nous le comprenons
encore sans efforts. Tout ce symbolisme, dont on parle, car on prétend
que la kabbale, elle aussi, a sa place dans les rosaces, tout le
mysticisme intellectuel s’est endormi sous la rouille gothique des
pierres; je n’en sais rien, je n’en veux rien savoir. Mais la vie est
toujours là... Que voulez-vous? Quand les formes de la Renaissance
éclatèrent avec le paganisme des temps passionnés, le peuple eut beau
détourner les yeux du réalisme décharné de ses chapelles, il s’en
souvint toujours. Ça donna une amertume tonique à sa vie. La rhétorique
des grandes machines ne put jamais le prendre tout à fait. Pas plus que
moi, il n’aime la peinture oratoire, le peuple. Oui, la galerie des
batailles à Versailles, mais ce n’est pas de la peinture qu’il regarde
là. Il y lit une espèce de journal, de grand journal mural, des images
d’Epinal, comme au Panthéon la Sainte Geneviève. Mais dans le château,
dans le parc, il n’est jamais remué, à Versailles, comme dans une église
ou dans une arène. Il a le sens de la grandeur chevillé au corps. Chez
nous, en Provence, ça lui vient des Romains, ici, dans le Nord, des
cathédrales... C’est épatant, tout de même. Ecoutez un peu, voilà, je
suis classique; je me dis, je voudrais être classique, mais ça m’ennuie.
Versailles m’embête, la cour carrée m’embête. Il n’y a que la place de
la Concorde, ça c’est beau. La vie!... la vie!... Et pourtant, voyez
comme tout cela est compliqué; la vie, le réalisme sont bien plus dans
le <small>XV</small>ᵉ et dans le <small>XVI</small>ᵉsiècles que dans les allongements des primitifs.
Je n’aime pas les primitifs. Je connais mal Giotto. Il faudrait que je
le voie. Je n’aime que Rubens, Poussin et les Vénitiens... Il est plus
facile, écoutez-moi bien, de signifier Dieu par une croix que par
l’expression d’un visage.
_Nous étions arrivés; nous descendions du tramway._
MOI:
--Si vous voyiez les Duccio de Sienne... Il y a tout dans ces petites
scènes. Les unes sont dramatiques comme un Tintoret, avec des verts, des
roux livides, les autres, comme Jésus devant Pilate, ont le tragique
simple, sont composées avec la pureté d’un acte de Racine; et les femmes
au tombeau, devant le grand Ange, aucun bas-relief antique n’a leur
noblesse et leur désespoir triomphant. C’est beau comme la Victoire
attachant sa sandale. Si vous voyiez!...
CÉZANNE:
--Je suis trop vieux maintenant pour m’en aller courir l’Italie. Et
puis, il me semble qu’il y a tout dans le Louvre, qu’on peut tout aimer
et comprendre par lui.
MOI:
--Tout... Sauf peut-être les fresques, le mouvement franciscain de la
peinture ombrienne, et ce qui en est né, Masaccio, Gozzoli... Mais
qu’est-ce que l’Italie et cet art pourraient vous ajouter, à vous? On
dirait que vous en êtes sorti et que vous l’avez médité toute votre vie.
CÉZANNE:
--Je vous étonnerai peut-être. Je n’entre presque jamais dans la petite
salle des primitifs. Ce n’est pas de la peinture pour moi. J’ai tort,
j’ai peut-être tort, je l’avoue; mais que voulez-vous, quand je suis
resté une heure en contemplation devant _le Concert champêtre_ ou le
_Jupiter et Antiope_ du Titien, quand j’ai dans les yeux toute la foule
mouvementée des _Noces de Cana_, que voulez-vous que me fassent les
maladresses de Cimabue, les naïvetés de l’Angelico et même les
perspectives d’Uccello... Il n’y a pas de chair sur ces idées. Je laisse
ça à Puvis. J’aime les muscles, les beaux tons, le sang. Je suis comme
Taine, moi, et de plus, je suis peintre. Je suis un sensuel.
_Nous montions le grand escalier Daru._
Tenez. Regardez-moi ça... la Victoire de Samothrace. C’est une idée,
c’est tout un peuple, un moment héroïque dans la vie d’un peuple, mais
les étoffes collent, les ailes battent, les seins se gonflent. Je n’ai
pas besoin de voir la tête pour imaginer le regard, parce que tout le
sang qui fouette, circule, chante dans les jambes, les hanches, tout le
corps, il a passé en torrent dans le cerveau, il est monté au cœur. Il
est en mouvement, il est le mouvement de toute la femme, de toute la
statue, de toute la Grèce. Quand la tête s’est détachée, allez, le
marbre a saigné... Tandis que là-haut, vous pouvez, avec le sabre du
bourreau, couper le cou à tous ces petits martyrs. Un peu de vermillon,
des gouttes de sang, ça... Ils sont déjà tout envolés en Dieu,
exsangues. On ne peint pas des âmes. Et tenez, les ailes de la Victoire,
on ne les voit pas, je ne les vois plus. On n’y pense plus, tant elles
apparaissent naturelles. Le corps n’a pas besoin d’elles pour s’envoler
en plein triomphe. Il a son élan... Tandis que les auréoles, autour du
Christ, des Vierges et des Saints, on n’aperçoit qu’elles. Elles
s’imposent. Elles me gênent. Que voulez-vous? On ne peint pas des âmes.
On peint des corps; et quand les corps sont bien peints, foutre! l’âme,
s’ils en avaient une, l’âme de toutes parts rayonne et transparaît.
_Nous entrions dans le petit salon de la_ Source.
Ingres non plus, parbleu, n’a pas de sang. Il dessine. Les primitifs
dessinaient. Ils coloriaient, ils faisaient, en grand, du coloriage de
missel. La peinture, ce qui s’appelle la peinture, ne naît qu’avec les
Vénitiens. A Florence, Taine raconte que tous les peintres d’abord
étaient des orfèvres. Ils dessinaient. Comme Ingres... Oh! c’est très
beau, Ingres, Raphaël, et toute la boutique. Je ne suis pas plus bouché
qu’un autre. J’ai le plaisir de la ligne, quand je veux. Mais il y a là
un écueil. Holbein, Clouet ou Ingres n’ont que la ligne. Eh! bien, ça ne
suffit pas. C’est très beau, mais ça ne suffit pas. Regardez cette
_Source_... C’est pur, c’est tendre, c’est suave, mais c’est platonique.
C’est une image, ça ne tourne pas dans l’air. Le rocher de carton
n’échange rien de son humidité pierreuse avec le marbre de cette chair
mouillée... ou qui devrait l’être. Où y a-t-il pénétration ambiante? Et
puisqu’elle est la source, elle devrait sortir de l’eau, du rocher, des
feuilles; elle est collée contre. A force de vouloir peindre la vierge
idéale, il n’a plus peint un corps du tout. Et ce n’est pas que ce lui
fût impossible, à lui. Rappelez-vous ses portraits et cet _Age d’or_ que
j’aime. C’est par esprit de système. Système
[Illustration:..._le caractère qu’il donne à tout ce qu’il touche_...
P. 165]
et esprit faux. David a tué la peinture. Ils ont introduit le poncif.
Ils ont voulu peindre le pied idéal, la main idéale, le visage, le
ventre parfaits, l’être suprême. Ils ont banni le caractère. Ce qui fait
le grand peintre, c’est le caractère qu’il donne à tout ce qu’il touche,
la saillie, le mouvement, la passion, car il y a des sérénités
passionnées. Eux en ont peur, ou plutôt ils n’y ont pas songé. Par
réaction peut-être contre toute la passion, les tempêtes, la brutalité
sociale de leur époque.
MOI:
--David y trempait jusqu’au cou pourtant.
CÉZANNE:
--Oui, mais je ne connais rien de plus froid que son Marat! Quel héros
étriqué! Un homme qui avait été son ami, qui venait d’être assassiné,
qu’il devait glorifier aux yeux de Paris, de la France entière, de toute
la postérité. L’a-t-il assez rapetassé avec son drap et délavé dans sa
baignoire? Il pensait à ce qu’on dirait du peintre et non à ce qu’on
penserait de Marat. Mauvais peintre. Et il avait eu le cadavre devant
les yeux... J’aime des morceaux dans le _Sacre_ pourtant, l’enfant de
chœur, la tête entre les chandeliers, on dirait déjà du Renoir... Il
était mieux à l’aise avec ces parvenus qu’avec le sacré cœur de l’autre
promené dans les rues de Paris. Tenez, quelque chose d’immonde, ce sont
ses caricatures. Elles m’ont révélé, du coup, toute la mécanique
grinçante de cet esprit. Mais voilà de la peinture.
_Nous entrions dans le Salon carré. Il se planta devant les_ Noces de
Cana. _Le melon en arrière, sous son bras son pardessus traînait. On
l’eût dit en extase._
Voilà de la peinture. Le morceau, l’ensemble, les volumes, les valeurs,
la composition, le frisson, tout y est... Ecoutez un peu, c’est
épatant!... Qu’est-ce que nous sommes?... Fermez les yeux, attendez, ne
pensez plus à rien. Ouvrez-les... N’est-ce pas?... On ne perçoit qu’une
grande ondulation colorée, hein? une irisation, des couleurs, une
richesse de couleurs. C’est ça que doit nous donner d’abord le tableau,
une chaleur harmonieuse, un abîme où l’œil s’enfonce, une sourde
germination. Un état de grâce colorée. Tous ces tons vous coulent dans
le sang, n’est-ce pas? On se sent ravigoté. On naît au monde vrai. On
devient soi-même, on devient de la peinture... Pour aimer un tableau, il
faut d’abord l’avoir bu ainsi, à longs traits. Perdre conscience.
Descendre avec le peintre aux racines sombres, enchevêtrées, des choses,
en remonter avec les couleurs, s’épanouir à la lumière avec elles.
Savoir voir. Sentir... Surtout devant une grande machine comme en
bâtissait Véronèse. Celui-là, allez, il était heureux. Et tous ceux qui
le comprennent, il les rend heureux. Il est un phénomène unique. Il
peignait comme nous regardons. Sans plus d’efforts. En dansant. Ces
torrents de nuances lui coulaient du cerveau, comme tout ce que je vous
dis me coule de la bouche. Il parlait en couleurs. C’est épatant, je ne
sais presque rien de sa vie! Il me semble que je l’ai toujours connu. Je
le vois marcher, aller, venir, aimer, dans Venise, devant ses toiles,
avec ses amis. Un beau sourire. Un regard chaud. Un corps franc. Les
choses, les êtres lui entraient dans l’âme avec le soleil, sans rien qui
les lui sépare de la lumière, sans dessin, sans abstractions, tout en
couleurs. Ils en sortaient, un jour, les mêmes, mais, on ne sait
pourquoi, habillés d’une gloire douce. Tout heureux comme s’ils avaient
respiré une mystérieuse musique. Celle qui rayonne, voyez, de ce groupe,
au milieu, que les femmes et les chiens écoutent, que les hommes
caressent avec leurs fortes mains. La plénitude de la pensée dans le
plaisir et du plaisir dans la santé, écoutez un peu, je crois que c’est
Véronèse, la plénitude de l’idée dans les couleurs. Il couvrait ses
toiles d’une vaste grisaille, oui, comme ils faisaient tous à cette
époque, et c’était sa première emprise, comme un morceau de la terre
avant que le jour, l’esprit se lève...
MOI:
--Comme vous, lorsque vous méditez la géologie de vos paysages, que vous
les esquissez en vous...
CÉZANNE:
--Oh! moi, moi... Je suis un petit enfant, écoutez un peu, là-devant...
Ce que je vois, vous comprenez, c’est ce métier formidable, et si
naturel, si aisé, pour eux. Ils avaient ça dans la main et les yeux,
d’atelier en atelier. Le dessous, les dessous. Je disais bien. Il
préparait, d’une immense grisaille... L’idée décharnée, anatomique,
squelettique de son univers, la charpente douce qu’il lui fallait, et
qu’il allait habiller de nuances, avec ses couleurs et ses glacis, en
tassant les ombres. Un grand monde pâle, ébauché, encore dans les
limbes... il me semble que je le vois, tenez, entre le tissu de la toile
et la chaleur prismatique du soleil... On empâte tout de suite
aujourd’hui, on attaque grossièrement comme un maçon, et l’on se croit
très fort, très sincère... Va te faire fiche. On a perdu cette science
des préparations, cette vigueur fluide que donnent les dessous. Modeler,
non, moduler. Il faut moduler... Aujourd’hui! on revient, on gratte, on
regratte, on épaissit. C’est un mortier. Ou bien, les plus sommaires,
les Japonais, vous savez, ils cernent brutalement leurs bonshommes,
leurs objets, d’un trait brut, schématique, appuyé, et en teintes plates
on remplit jusqu’au bord. C’est criard comme une affiche, peint comme au
pochoir, à l’emporte-pièce. Rien ne vit. Tandis que voyez-vous cette
robe, cette femme, cette créature, contre cette nappe, où commence sur
son sourire l’ombre, où la lumière caresse-t-elle, boit-elle,
imbibe-t-elle cette ombre on ne sait pas. Tous les tons se pénètrent,
tous les volumes tournent en s’emboîtant. Il y a continuité... Je ne nie
pas que des fois, sur nature, il n’y ait de ces effets brusques d’ombre
et de lumière, par bandes violentes, mais ce n’est pas intéressant.
Surtout, si ça devient un procédé. Le magnifique, c’est de baigner toute
une composition infinie comme celle-ci, immense, de la même clarté
atténuée et chaude et de donner à l’œil l’impression vivante que toutes
ces poitrines respirent véritablement, mais là comme vous et moi, l’air
doré qui les inonde. Au fond, j’en suis sûr, ce sont les dessous, l’âme
secrète des dessous, qui, tenant tout lié, donnent cette force et cette
légèreté à l’ensemble. Il faut commencer neutre. Après, il pouvait s’en
donner à cœur-joie, comprenez-vous? Sacristi! le chic parfait, le chic
exquis, l’audacieux de tous les ramages, des étoffes qui se répondent,
des arabesques qui s’enlacent, des gestes qui se continuent. Est-ce
assez ça? non, mais est-ce assez ça? Vous pouvez détailler. Tout le
reste du tableau vous suivra toujours, sera toujours là présent. Vous
sentirez sa rumeur autour de la tête, du morceau que vous étudierez.
Vous ne pouvez rien arracher à l’ensemble... Ce n’étaient pas des
peintres de morceaux, ceux là, comme nous... Vous me demandez toujours
ce qui nous empêche, après tout, d’aimer même un Courbet ou un Manet
comme un Rubens ou un Rembrandt, ce qu’il y a de plus dans cette vieille
peinture... il faut que nous en ayons le cœur net, que nous le trouvions
aujourd’hui. Evidemment, l’_Enterrement à Ornans_, c’est une fichue
page, et l’_Entrée des Croisés_ et le _Plafond d’Apollon_, mais devant
ça ou devant le _Paradis_ du Tintoret, quelque chose chez les modernes
flanche. Quoi?... Dites, quoi?... Nous allons voir. Nous allons voir...
Tenez, prenez à gauche, là, partez de cette colonne, est-elle de marbre,
sacrédié! et lentement, des yeux, faites tout le tour de la table...
Est-ce beau? Est-ce vivant?... Et en même temps, est-ce transfiguré,
triomphant, miraculeux, dans un monde autre et cependant tout réel. Le
miracle y est, l’eau changée en vin, le monde changé en peinture. On
nage dans la vérité de la peinture. On est saoul. On est heureux. Moi,
c’est comme un vent de couleurs qui m’emporte, une musique que je reçois
au visage, tout mon métier qui me coule dans le sang... Ah! ils en
avaient un sacré métier, ces bougres-là. Nous ne sommes rien, écoutez un
peu, de vieilles bêtes, rien. Nous ne sommes même plus fichus de
comprendre... Dire que j’ai voulu brûler ça, dans le temps. Par manie
d’originalité, d’inventer... Quand on ne sait pas, on croit que ce sont
ceux qui savent qui vous obstruent... Alors qu’au contraire, si on les
fréquente, au lieu de vous encombrer, ils vous prennent par la main, et
vous font gentiment, à côté d’eux, balbutier votre petite histoire. Ah!
faire d’après les grands maîtres décoratifs Véronèse et Rubens des
études, mais comme on ferait d’après nature... La peinture, voyez-vous,
a été perdue, lorsqu’elle a voulu être sage, faire léché, avec David.
C’est ma grande horreur. Il est le dernier peut-être qui ait su son
métier, mais qu’en a-t-il fait bon Dieu? Les boutons de culotte de sa
_Remise des aigles_. Alors qu’en grande pompe il eût dû nous donner, à
la Titien, la psychologie de tous ces palefreniers et de tous ces
goujats autour de leur crapule couronnée. Sale Jacobin, sale
classique... Vous savez, dans les _Origines_, ce que raconte Taine de
l’esprit classique! Ah! David en est bien le terrible exemple. Ce
vertueux!... Il est arrivé à châtrer, dans son art, même ce paillard
d’Ingres, qui adorait la femelle pourtant... On doit apprendre son
métier. Seulement, on doit l’apprendre ici, par soi-même, dans la
fréquentation des maîtres. Je ne parle pas des recettes, de
l’apprentissage, hélas! perdu, de tout ce qui est matériel et qui n’a
rien à voir ici, le bon compagnonnage tué par ce révolutionnaire et qui
faisait gagner tant de temps. Cela, les bons ateliers le donnaient. Il
faudra qu’on y revienne... Mais je parle des maîtres. Quel que soit
celui que vous préférez, ce ne doit être pour vous qu’une orientation.
Sans cela, vous ne seriez qu’un pasticheur. Avec un sentiment de la
nature, quel qu’il soit, et quelques dons heureux, vous devez arriver à
vous dégager; les conseils, la méthode d’un autre ne doivent pas vous
faire changer votre manière de sentir. Subiriez-vous momentanément
l’influence d’un plus ancien que vous, croyez bien que, du moment que
vous ressentez, votre émotion propre finira toujours par émerger et
conquérir sa place au soleil, prendre le dessus. Confiance. C’est une
bonne méthode de construction qu’il faut arriver à posséder. Le dessin
n’est que la configuration de ce que vous voyez. Michel-Ange est un
constructeur, et Raphaël un artiste, qui, si grand qu’il soit, est
toujours bridé par le modèle. Quand il veut devenir réfléchisseur il
tombe au-dessous de son grand rival. C’est celui-là qu’il faut être, à
sa manière, et c’est de celui-là qu’éloignent les professeurs. Rien
n’est plus mauvais que la férule des professeurs qui vous entrent de
force dans la caboche leur ignorance, leur vision à eux. Ah! il faut
bien se choisir ses maîtres, ou plutôt ne pas les choisir, les avoir
tous, les comparer. Comme l’homme d’un seul livre, je craindrais l’élève
d’un seul peintre. Jean-Dominique est fort, très fort! Eh bien! il est
très dangereux. Voyez Flandrin, voyez-les tous, jusqu’à Degas...
MOI:
--Degas?
CÉZANNE:
--Degas n’est pas assez peintre, il n’a pas assez de ça!... Avec un
petit tempérament on peut être très peintre. Il suffit d’avoir un sens
d’art, et c’est sans doute l’horreur du bourgeois, ce sens-là. C’est
pourquoi les instituts, les pensions, les honneurs ne peuvent être faits
que pour les crétins, les farceurs et les drôles. Mais ce n’est pas de
ces gens-là que je parle. Qu’ils aillent à l’Ecole, qu’ils aient des
professeurs à la pelle. Je m’en fous. Ce que je déplore, c’est que tous
ces jeunes auxquels vous croyez, dont vous me parlez, ne courent pas
l’Italie, ne passent pas leur journée ici. Quitte à se jeter en pleine
nature, après. Tout est, en art surtout, théorie développée et
appliquée au contact de la nature. Je ne voudrais pas qu’il leur arrive
ce qui m’est arrivé, à moi. Je sais, je sais, si les salons officiels
restent si inférieurs, la raison en est claire, ils ne mettent en œuvre
que des procédés plus ou moins étendus. La sensation est à la base de
tout, pour un peintre. Je le répéterai sans cesse. Ce ne sont pas les
procédés que je préconise. Il vaudrait mieux apporter plus d’émotion
personnelle, d’observation et de caractère. Mais voilà le chiendent! Les
théories sont toujours faciles. Il n’y a que la preuve à faire de ce
qu’on pense qui présente de sérieux obstacles. Ici, au fond, je crois
que le peintre apprend à penser. Sur nature, il apprend à voir. C’est
grotesque d’imaginer qu’on pousse comme un champignon, quand on a toutes
les générations derrière soi. Pourquoi ne pas profiter de tout ce
travail, négliger cet apport formidable? Oui, le Louvre est le livre où
nous apprenons à lire. Nous ne devons pas cependant nous contenter de
retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Nous avons vu
un dictionnaire, comme disait Delacroix, où nous trouverons tous nos
mots. Sortons. Etudions la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit,
cherchons à nous exprimer selon notre tempérament personnel. Le temps et
la réflexion d’ailleurs modifient peu à peu la vision, et, enfin, la
compréhension nous vient. Nous serons, si Dieu veut, vos amis seront
capables de ficher debout une machine comme celle-ci... et à cet
arc-en-ciel d’opposer l’harmonie argentée de celle-là.
_En face des_ Noces de Cana, _il me montrait le_ Jésus chez le
Pharisien.
Ça, par exemple, c’est peut-être encore plus épatant... Cette gamme
d’argent... Tout le prisme qui se fond dans ce blanc... Et ce que
j’aime, vous savez, dans tous ces tableaux de Véronèse, c’est qu’il n’y
a pas à tartiner sur eux. On les aime, si on aime la peinture. On ne les
aime pas, si on cherche de la littérature à côté, si on s’excite sur
l’anecdote, le sujet... Un tableau ne représente rien, ne doit rien
représenter d’abord que des couleurs... Moi, je déteste ça, toutes ces
histoires, cette psychologie, ces péladaneries autour. Parbleu, ça y est
dans la toile, les peintres ne sont pas des imbéciles, mais il faut le
voir avec les yeux, avec les yeux, vous m’entendez bien. Le peintre n’a
pas voulu autre chose. Sa psychologie, c’est la rencontre de ses deux
tons. Son émotion est là. C’est ça, son histoire, sa vérité, sa
profondeur, à lui. Puisqu’il est peintre, voyons! Et ni poëte ni
philosophe. Michel-Ange ne mettait pas plus ses sonnets dans la Sixtine
que Giotto ses canzone dans sa Vie de saint François. Vous voyez d’ici
la gueule des moines. Et quand Delacroix a voulu de force ficher son
Shakespeare dans ses toiles, il a eu tort, il s’y est cassé le nez. Et
c’est pourquoi je vous opposais, en venant, tout cet art, si émouvant
soit-il, du moyen âge, à mon art, à celui de la Renaissance. Vous
comprenez, cette espèce de symbolisme liturgique du moyen âge est tout
abstrait. Il faut y penser. Celui, païen, de la Renaissance est tout
naturel. L’un détourne la nature de son sens pour signifier nous ne
savons quelle vérité théologique, l’autre, vous le sentez bien, ramène
l’abstraction à la réalité, et la réalité est toujours naturelle, a une
signification sensuelle, universelle, si j’ose dire... J’adore que la
pomme, symbolique dans les mains de la Vierge des primitifs, devienne un
jouet pour l’enfant dans celle de la Renaissance. Vous qui avez écrit
_Dionysos_, vous devez vous rappeler ce que raconte Jacques de Voragine,
que la nuit de la naissance du Sauveur les vignes fleurirent dans toute
la Palestine. Ah! c’est déjà de la Renaissance, cela! Nous, peintres,
nous devons plutôt peindre la floraison de ces vignes que les
tourbillons d’anges qui trompettent le Messie. Ne peignons que ce que
nous avons vu, ou que ce que nous pourrions voir... Comme ce Giorgione,
tenez...
_Nous sommes devant le_ Concert champêtre.