voulu la copier, je n’arrivais pas. J’avais beau chercher, tourner, la
prendre dans tous les sens. Irréductible. De tous les côtés. Mais j’ai
été content de moi lorsque j’ai découvert que le soleil, par exemple, ne
se pouvait pas reproduire, mais qu’il fallait le représenter par autre
chose... par la couleur. Tout le reste, les théories, le dessin qui est
une logique, à sa manière, une logique bâtarde, entre l’arithmétique, la
géométrie, et la couleur, le dessin, qui est une nature morte, les
idées, les sensations mêmes ne sont que des détours. On croit parfois
prendre des raccourcis, on allonge. Il n’y a qu’une route pour tout
rendre, tout traduire: la couleur. La couleur est biologique, si je puis
dire. La couleur est vivante, rend seule les choses vivantes. Au fond,
je suis un homme, n’est-ce pas? J’ai, quoi que je fasse, la notion que
cet arbre est un arbre, ce rocher un rocher, ce chien un chien...
_Il s’arrête soudain de manger et de parler. Il évoque quelqu’un ou
quelque idée qui l’étonne._
Et encore je ne sais pas. Avec des paysans, tenez, j’ai douté parfois
qu’ils sachent ce que c’est qu’un paysage, un arbre, oui. Ça vous paraît
bizarre. J’ai fait des promenades parfois, j’ai accompagné derrière sa
charrette un fermier qui allait vendre ses pommes de terre au marché. Il
n’avait jamais vu Sainte-Victoire. Ils savent ce qui est semé, ici, là,
le long de la route, le temps qu’il fera demain, si Sainte-Victoire a
son chapeau ou non, ils le flairent à la façon des bêtes, comme un chien
sait ce qu’est ce morceau de pain, selon leurs seuls besoins, mais que
les arbres sont verts, et que ce vert est un arbre, que cette terre est
rouge et que ces rouges éboulés sont des collines, je ne crois pas
réellement que la plupart le sentent, qu’ils le sachent, en dehors de
leur inconscient utilitaire. Il faut, sans rien perdre de moi-même, que
je rejoigne cet instinct, et que ces couleurs dans les champs éparses me
soient significatives d’une idée comme pour eux d’une récolte. Ils
sentent spontanément, devant un jaune, le geste de moisson qu’il faut
commencer, comme je devrais, moi, devant la même nuance mûrissante,
savoir par instinct poser sur ma toile le ton correspondant et qui
ferait onduler un carré de blé. De touche en touche ainsi la terre
revivrait. A force de labourer mon champ un beau paysage y pousserait...
Rappelez-vous Courbet et son histoire des fagots. Il posait son ton,
sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait,
là. On alla voir. Et c’était des fagots. Ainsi du monde, du vaste monde.
Il faut, pour le peindre dans son essence, avoir ces yeux de peintre
qui, dans la seule couleur, voient l’objet, s’en emparent, le lient en
soi aux autres objets. On n’est jamais ni trop scrupuleux, ni trop
sincère, ni trop soumis à la nature; mais on est plus ou moins maître de
son modèle, et surtout de ses moyens d’expression. Il faut les adapter à
son motif. Ne pas le plier à soi, mais se courber à lui. Le laisser
naître, germer en vous. Peindre ce qu’on a devant soi et persévérer à
s’exprimer le plus logiquement possible, d’une logique naturelle
s’entend; je n’ai jamais fait autre chose. Vous n’imaginez pas les
découvertes qui vous attendent alors. Allez, pour les progrès à
réaliser, il n’y a que la nature, et l’œil s’éduque à son contact. Il
devient concentrique à force de regarder et de travailler.
MOI:
--Comment concentrique?
CÉZANNE:
--Je veux dire que dans cette orange que je pêle, tenez, dans une pomme,
une boule, une tête, il y a un point culminant et ce point est toujours
malgré le terrible effet: lumière, ombre, sensations colorantes, est
toujours le plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient sur
un autre placé à votre horizon. Lorsqu’on a compris ça...
_Il sourit._
... Eh bien, on n’a rien compris, si on n’est pas un peintre. J’en ai
fait des théories... Bon Dieu!...
_Il sort un chiffon de papier de sa poche._
J’ai écrit à un peintre que vous ne connaissez pas, qui était venu me
voir et qui en fait, lui, des théories. Je lui dis, je lui ai écrit,
pour résumer:
_Il lit d’une voix traînante, timide, dogmatique_:
«Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en
perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers
un point central. Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue,
soit une section de la nature ou, si vous aimez mieux, du spectacle que
le _Pater omnipotens aeterne Deus_ étale devant vos yeux. Les lignes
perpendiculaires à cet horizon donnent la profondeur. Or, la nature,
pour nous, hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la
nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par
les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire
sentir l’air.»
Oui... Je fais mieux de peindre que d’écrire, hein? Je ne dégote pas
encore Fromentin.
_Il froisse le papier en boule, le jette. Je le ramasse. Il hausse
les épaules._
C’est à quelqu’un du bâtiment que j’écrivais ça. Un jour de pluie. Il
est impossible par un temps pluvieux de pratiquer en plein air toutes
ces théories que je vous développe et qu’au fond je sais justes. Mais la
persévérance nous conduit à comprendre les intérieurs comme tout le
reste. Les vieux culots seuls obstruent notre intelligence, qui a besoin
d’être fouettée... Tout ce que je vous raconte, la sphère, le cône, le
cylindre, l’ombre concave, tous mes culots à moi, les matins de
fatigue, me mettent en train, me surexcitent. Je les oublie vite, dès
que je vois. Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre les pattes des
amateurs. Je vois d’ici ce qu’ils deviendraient entre les mains des
Rose-Croix ou peinturlureurs de cet acabit. C’est comme
l’impressionnisme. Ils en font tous aux Salons. Oh! bien sagement. Moi
aussi, je ne le cache pas, j’ai été impressionniste. Pissarro a eu une
énorme influence sur moi. Mais j’ai voulu faire de l’impressionnisme
quelque chose de solide et de durable comme l’art des musées. Je le
disais à Maurice Denis. Renoir est un habile. Pissarro un paysan. Renoir
a été peintre sur porcelaines, écoutez un peu... Il lui en est resté
quelque chose de nacré dans son immense talent. Quels morceaux il a
établis tout de même. Je n’aime pas ses paysages. Il voit cotonneux.
Sisley?... Oui. Mais Monet est un œil, l’œil le plus prodigieux depuis
qu’il y a des peintres. Je lui enlève mon chapeau. Courbet, lui, avait
l’image toute faite dans son œil. Monet l’a fréquenté, vous savez,
là-bas, dans sa jeunesse, sur la Manche. Mais une tache verte, écoutez
un peu, ça suffit pour nous donner un paysage, comme un ton de chair
pour nous traduire un visage, nous donner une figure humaine, oui. Ce
qui fait que nous sortons peut-être tous de Pissarro. Il a eu la veine
de naître aux Antilles, là il a appris le dessin sans maître. Il m’a
raconté tout ça. En 65 déjà il éliminait le noir, le bitume, la terre de
Sienne et les ocres. C’est un fait. Ne peins jamais qu’avec les trois
couleurs primaires et leurs dérivés immédiats, me disait-il. C’est lui,
oui, le premier impressionniste. L’impressionnisme, quoi? c’est le
mélange optique des couleurs, comprenez-vous? La division des tons sur
la toile et la reconstitution dans la rétine. Il fallait que nous
passions par là. Les falaises de Monet resteront comme une série
prodigieuse, et cent autres toiles de lui. Quand je pense qu’on lui a
recalé son _Eté_ au Salon! Tous les jurés sont des cochons. Il ira au
Louvre, allez, à côté de Constable et de Turner. Foutre, il est encore
bien plus grand. Il a peint l’irisation de la terre. Il a peint l’eau.
Ces cathédrales de Rouen que nous avons vues ensemble, vous
rappelez-vous? Qu’est-ce que vous me bafouilliez, comme le père Geffroy,
que c’était là la peinture qui correspondait à Renan, aux dernières
hypothèses atomistiques, au ruissellement biologique, au mouvement de
tout? Si vous voulez. Mais dans la fuite de tout, dans ces tableaux de
Monet, il faut mettre une solidité, une charpente à présent... Ah! si
vous voyiez comme il peint! C’est le seul œil, la seule main qui
puissent suivre un coucher de soleil, dans toutes ses transparences, et
le nuancer, du coup, sans avoir à y revenir, sur sa toile. Puis c’est un
grand seigneur qui se paie les meules qui lui plaisent. Un coin de champ
lui va, il l’achète. Avec un grand larbin et des chiens qui montent la
garde pour qu’on ne vienne pas l’embêter. Il me faudrait ça. Et des
élèves. Etablir une tradition impressionniste, en dégager les
caractéristiques! Une école? Non, non, une tradition. Poussin sur
nature.
_Il rêve._
Moi, vous comprenez, je procède très lentement, la nature s’offrant à
moi très complexe, et les progrès à faire étant incessants. Le Louvre
est un bon livre à consulter; je n’y ai pas manqué, mais ce ne doit
encore être qu’un intermédiaire. L’étude réelle et prodigieuse à
entreprendre, c’est la diversité du tableau de la nature. J’en reviens
toujours à ceci: le peintre doit se consacrer entièrement à l’étude de
la nature et tâcher de produire des tableaux qui soient un enseignement.
MOI:
--Un enseignement? Pour qui? Un art social peut-être?
CÉZANNE:
--Ah! fichtre, non... Ou c’est peut-être le nom qui me fait peur. Mais
un enseignement pour tous, c’est bien ce que je cherche... la
compréhension de la nature au point de vue du tableau, le développement
des moyens d’expression. Que chacun s’exprime. Moi, je vous le disais ce
matin, j’ai besoin de connaître la géologie, comment Sainte-Victoire
s’enracine, la couleur géologique des terres, tout cela m’émeut, me rend
meilleur. Quand on ne peint pas mollement, écoutez un peu, mais d’une
façon calme et continue, ça ne peut manquer d’amener un état de
clairvoyance, très utile pour nous diriger avec fermeté dans la vie.
Tout se tient. Comprenez-moi bien, si ma toile est saturée de cette
vague religiosité cosmique, qui m’émeut, moi, qui me rend meilleur, elle
ira toucher les autres en un point peut-être qu’ils ignorent de leur
sensibilité. J’ai besoin de connaître la géométrie, les plans, tout ce
qui tient ma raison droite. L’ombre est-elle concave? me suis-je
demandé. Qu’est-ce que ce cône là-haut? tenez. De la lumière? J’ai vu
que l’ombre sur Sainte-Victoire est convexe, renflée. Vous le voyez
comme moi. C’est incroyable. C’est ainsi... J’en ai eu un grand frisson.
Si je fais par le mystère de mes couleurs partager ce frisson aux
autres, n’auront-ils pas un sens de l’universel plus obsédant peut-être,
mais combien plus fécond et plus délicieux? L’autre soir, en revenant à
Aix, nous avons parlé de Kant. J’ai voulu me placer à votre point de
vue. Les arbres sensibles? Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un arbre
et nous? Entre un pin tel qu’il m’apparaît et un pin tel qu’il est en
réalité? Hein, si je peignais ça... Ne serait-ce pas la réalisation de
cette partie de la nature qui tombant sous nos yeux nous donne le
tableau?... Les arbres sensibles!... Et dans ce tableau n’y aurait-il
pas une philosophie des apparences plus accessible à tous que toutes les
tables de catégories, que tous vos noumènes et vos phénomènes. On
sentirait en le voyant la relativité de toutes choses à soi, à l’homme.
Je voudrais, me disais-je, peindre l’espace et le temps pour qu’ils
deviennent les formes de la sensibilité des couleurs, car j’imagine
parfois les couleurs comme de grandes entités nouménales, des idées
vivantes, des êtres de raison pure. Avec qui nous pourrions
correspondre. La nature n’est pas en surface; elle est en profondeur.
Les couleurs sont l’expression, à cette surface, de cette profondeur.
Elles montent des racines du monde. Elles en sont la vie, la vie des
idées. Le dessin, lui, est tout abstraction. Aussi ne faut-il jamais le
séparer de la couleur. C’est comme si vous vouliez penser sans mots,
avec de purs chiffres, de purs symboles. Il est une algèbre, une
écriture. Dès que la vie lui arrive, dès qu’il signifie des sensations,
il se colore. A la plénitude de la couleur correspond toujours la
plénitude du dessin. Au fond, montrez-moi quelque chose de dessiné dans
la nature. Où? Où? Ce que les hommes bâtissent, droit, dessiné, les
murs, les maisons, regardez, le temps, la nature les fichent de
guingois. La nature a horreur de la ligne droite. Et zut pour les
ingénieurs! Nous ne sommes pas des agents-voyers. Ils se tourmentent
bien des couleurs, ceux-là... Tandis que moi... Oui, oui, la sensation
est à la base de tout.
_Il fouille de nouveau dans ses poches._
Passez-moi mon papier.
_Il le défroisse, le parcourt. Il me le rend. Il en retrouve un
autre lambeau._
J’avais encore noté ceci.
_Il lit_:
«Les sensations colorantes qui donnent la lumière sont cause
d’abstractions, qui ne me permettent pas de couvrir ma toile, ni de
poursuivre la délimitation des objets, quand les points de contact sont
ténus, délicats; d’où il ressort que mon image ou tableau est
incomplète. D’un autre côté les plans tombent les uns sur les autres,
d’où le serti néo-impressionniste qui circonscrit les contours d’un
trait noir, défaut qu’il faut combattre à toute force. Or, la nature
consultée nous donne les moyens d’atteindre ce but.»
MOI:
--Et c’est?
CÉZANNE:
--Les plans dans la couleur, les plans! Le lieu coloré où l’âme des
plans fusionne, la chaleur prismatique atteinte, la rencontre des plans
dans le soleil. Je fais mes plans avec mes tons sur la palette,
comprenez-vous... Il faut voir les plans... Nettement... Mais les
agencer, les fondre. Il faut que ça tourne et que ça s’interpose à la
fois. Les volumes seuls importent. De l’air entre les objets pour bien
peindre. Comme de la sensation entre les idées pour bien penser. Le
bitume est plat. La logique est courte. On peint dans des caves où il
n’y a plus de plans. On se garrotte dans les syllogismes où il n’y a
plus d’intuition. Du carton. Il faut que ça renfle. Comprenez-vous? Il
faut apparenter les contrastes dans l’apposition juste des tons. La
moindre défaillance d’œil fiche tout à bas. Et moi, c’est terrible, mon
œil se colle au tronc, à la motte. Je souffre à l’en arracher, tant
quelque chose me retient.
MOI:
--Oui, je l’ai remarqué, vous restez vingt minutes parfois entre deux
coups de pinceau.
CÉZANNE:
--Et les yeux, n’est-ce pas? ma femme me le dit, me sortent de la tête,
sont injectés de sang... Une espèce d’ivresse, d’extase me fait
chanceler comme dans un brouillard, lorsque je me lève de ma toile...
Dites, est-ce que je ne suis pas un peu fou?... L’idée fixe de la
peinture... Frenhofer... Balthasar Claës... des fois, vous savez, je me
le demande.
_Je lui montrai sa toile. Sous le grand pin, inachevée, elle
s’approfondissait partout jusqu’au mystère de l’être, aux racines
de l’énigme, fragment de diamant brisé où tout le soleil du monde
se fût réfracté dans l’allègement d’une pesanteur équilibrée. Une
musique intérieure s’en dégageait. L’esprit comblait les vides. Pas
encore couverte, les fils roux du tissu béaient comme un regard
d’aveugle. Les verts graves, les bleus pensifs, à côté des tons
plus légers, des carrés encore mornes, se répondaient déjà,
soutenaient l’entablement du mont, la montée, allègre de l’air, les
colonnes verdoyantes du ciel, les deux arbres, qui, à droite, à
gauche, enlaçaient au-dessus des terres, dans la même caresse,
leurs strophes de branchages amis... Il venait de ce rayonnement de
couleurs précises une telle évidence que le vieux maître lui
sourit. Il reporta les yeux sur l’immense paysage, tout pareil,
moins humain, aussi beau._
Copier... copier, oui... Il n’y a que ça. Mais les tempéraments! La
peinture reconnaîtra les siens. Je veux, moi, me perdre en la nature,
repousser avec elle, comme elle, avoir les tons têtus des rocs,
l’obstination rationnelle du mont, la fluidité de l’air, la chaleur du
soleil. Dans un vert mon cerveau tout entier coulera avec le flot séveux
de l’arbre. Il y a devant nous un grand être de lumière et d’amour,
l’univers vacillant, l’hésitation des choses. Je serai leur olympe, je
serai leur dieu. L’idéal au ciel s’épousera en moi. Les couleurs,
écoutez un peu, sont la chair éclatante des idées et de Dieu. La
transparence du mystère, l’irisation des lois. Leur sourire nacré ranime
la face morte du monde évanoui. Où est hier, avant-hier? la plaine et le
mont que j’ai vus? Dans ce tableau, dans ces couleurs. Mieux que dans
vos poëmes, puisque plus de sens matérialisés y participent, la
conscience du monde se perpétue dans nos toiles. Elles marquent les
étapes de l’Homme. Depuis les rennes aux parois des cavernes jusqu’aux
falaises de Monet aux murs des marchands de porcs, on peut suivre la
route humaine... Des chasseurs, des pêcheurs qui peuplent les
souterrains d’Egypte, des marivaudages de Pompéi, des fresques de Pise
et de Sienne, des mythologies de Véronèse et de Rubens un témoignage
monte, un esprit se dégage, partout le même, et qui est la mémoire
objectivée, la mémoire peinte de l’homme concrétisé dans ce qu’il voit.
Nous ne croyons vraiment que ce que nous voyons. Nous voyons dans la
peinture tout ce que l’homme a vu. Tout ce qu’il a voulu voir. Nous
sommes le même homme. J’ajouterai un anneau à cette chaîne colorée. Mon
chaînon bleu. L’apport de la nature vraie, le paysage qui rentre dans
l’intelligence, le positivisme du paysage, ce que nous sentons, nous,
les civilisés, devant un paysage, ce paysage où ont passé les hordes
saliennes, où nous bavardons de Darwin et de Schopenhauer. La
consolation hindoue du nirvâna naturel sur nos sens fatigués, à la
dernière étape. Sous le dramatique des nuages la paix des blés qui
poussent... La divinité inapprochable, invisible, le soleil!... Des
systèmes, un système... Oui, il en faut un. Mais ce système établi,
copier. On a un système tout fait, et on l’oublie, on copie. Voilà les
grands. Voilà les peintres. Les Vénitiens. Avez-vous vu à Venise ce
gigantesque Tintoret, où la terre et la mer, le globe terraqué se
suspendent au-dessus des têtes, avec l’horizon qui se déplace, la
profondeur, les lointains marins, et les corps qui s’envolent, l’immense
rotondité, la mappemonde, la planète jetée, tombant, roulant en plein
éther? A son époque! Il nous prophétisait. Il avait déjà cette obsession
cosmique qui nous dévore. Eh bien! je suis sûr qu’en peignant il ne
pensait à rien, qu’à son plafond, à équilibrer des volumes, à juxtaposer
des valeurs. A bien peindre. Mais bien peindre, c’est, malgré soi,
exprimer son époque dans ce qu’elle a de plus avancé, être au sommet du
monde, de l’échelle des hommes. Les mots, les couleurs ont un sens. Un
peintre qui sait sa grammaire et qui pousse sa phrase à l’excès, sans
la rompre, qui la calque sur ce qu’il voit, qu’il le veuille ou non,
traduit sur sa toile ce que le cerveau le mieux informé de son temps a
conçu et est en train de concevoir. Giotto répond à Dante, Tintoret à
Shakespeare, Poussin à Descartes, Delacroix... à qui? Ce qui est
insensé, c’est avoir une mythologie préformée, des idées d’objets toutes
faites, et de copier ça au lieu du réel, ces imaginations au lieu de
cette terre. Les faux peintres ne voient pas cet arbre, votre visage, ce
chien, mais l’arbre, le visage, le chien. Ils ne voient rien. Rien n’est
jamais le même. Eux, une espèce de type fixé, embrumé, qu’ils se passent
les uns aux autres, flotte toujours entre leurs yeux--ont-ils des
yeux?--et leur modèle. Oui, il faut de grandes lois, des principes, et
après les grandes secousses, les émotions intellectuelles où leur
constatation vous jette, innocemment copier la nature, je suis un
cérébral, tant que vous voudrez, mais je suis aussi une brute. Je
philosophe, je cause, je bavarde avec vous. Devant mes tubes, mes
brosses à la main, je ne suis plus que peintre, le dernier des peintres,
un enfant. Je sue cœur et sang. Je ne sais plus rien. Je peins. C’est un
peu comme les gens qui se croient honnêtes parce qu’ils obéissent au
code. L’honnête homme a son code dans le sang. Le génie se fait en
vivant son propre code. Oui, oui, le génie, qui n’ignore rien des
autres, se fait sa propre méthode.
MOI:
--Une méthode?
CÉZANNE:
--Et toujours la même. Le vrai. Il la trouve, mais c’est toujours la
même au fond. La mienne, voyez-vous, je n’en ai jamais eu d’autre, c’est
la haine de l’imaginatif. Je voudrais être bête comme chou. Ma méthode,
mon code, c’est le réalisme. Mais un réalisme, entendez-moi bien, plein
de grandeur, sans s’en douter. L’héroïsme du réel. Courbet, Flaubert.
Mieux encore. Je ne suis pas romantique. L’immensité, le torrent du
monde dans un petit pouce de matière. Croyez-vous que ce soit
impossible? La perpétuité colorée du sang. Rubens.
_Il alla, contre un buisson, prendre l’autre toile, le même motif,
plus apaisé, plus tendre, qui attendait._
Je suis une vieille bête... Ma méthode c’est d’aimer le travail.
_Il suspendit son carnier à l’arbre. Il but une gorgée à même la
bouteille._
Rubens... Rubens... Ecoutez un peu. Ce n’est plus de notre temps, tout
ça. Le soir du monde tombe. La peinture, avec tout, s’en va... Bien
heureux qu’on me fiche la paix et si on me laisse crever dans mon coin
en travaillant.
_Il s’installa, à dix pas de l’autre, devant son nouveau motif, le
motif de l’après-midi. Il avait pris ses pinceaux et ses brosses,
une seconde palette, toute préparée. Il regarda la toile. Le soleil
descendait._
MOI:
--Qui sait? maître...
CÉZANNE:
--Ne m’appelez pas maître.
MOI:
--Nous sommes peut-être à un grand tournant. Vous êtes un précurseur.
_Il se redresse. Sa toile l’attire comme un visage._
C’est en vous peut-être, dans une de ces toiles qu’on cherchera, un
jour, ce qu’ont pensé et senti tous ces gens d’aujourd’hui, ces hommes
qui vous ignorent.
_Il entre le cou dans les épaules. Il cligne des yeux sur le
paysage._
[Illustration:
LE JUGEMENT DE PÂRIS
]
_Il a choisi un pinceau. Il fouille avec sur sa palette, il le
balance. Il pose une touche... Il m’a oublié, et ces hommes, cet
avenir dont je lui parle, et ce paysage lui-même peut-être. Il ne
voit plus que des couleurs. J’ai pris mon livre, mais c’est lui que
je voudrais déchiffrer, je ne lis pas. Il me jette un dernier
regard._
CÉZANNE:
--Travaillons.
LE LOUVRE
«_L’Idéal du bonheur terrestre?... Avoir une belle formule._»
_Nous sortions de la Galerie des Machines, du Salon. Nous étions venus
revoir le_ Balzac _de Rodin. Cézanne en avait acheté une photographie,
pour me l’offrir... Il était onze heures, nous déjeunâmes rapidement et
nous allâmes au Louvre, sur l’impériale de Passy-Hôtel-de-Ville, le long
des quais._
_Il faisait un jour clair de printemps cérébral, un après-midi de Paris.
Des verts tendres pointaient aux arbres. La Seine s’ensoleillait. Toute
la vieille histoire, par delà les ponts, miroitait vers la Cité. Les
midinettes flânaient. On les voyait, sur les bancs des Tuileries, qui
achevaient leurs frites. Des enfants couraient le long des voitures pour
offrir aux jeunes couples des touffes de violettes. Les passants
s’affairaient vers la rumeur des boulevards. Mais, le long des berges,
tout était attendri, printanier et calme. L’Institut, le Louvre,
Notre-Dame se couronnaient d’une gloire légère. Après un bon café,
Cézanne expansif, souriait._
CÉZANNE:
--Hein?... Notre vieille France se chauffe au soleil et met le nez à la
fenêtre. Voyez... La tradition! Je suis plus traditionnel que l’on ne
croit. C’est comme Rodin. On ne saisit pas du tout ce qui le
caractérise, au fond. C’est un homme du moyen âge qui fait d’admirables
morceaux, mais qui ne voit pas l’ensemble. Il lui faudrait être encadré,
comme ces vieux imagiers, au porche d’une cathédrale. Rodin est un
prodigieux tailleur de pierres, avec tous les frissons modernes, qui
réussira toutes les statues qu’on voudra, mais qui n’a pas une idée. Il
lui manque un culte, un système, une foi. Sa porte de l’enfer, son
monument au travail, c’est quelqu’un qui lui a soufflé ça et vous verrez
qu’il ne les bâtira jamais. Mirbeau, je pense, est derrière son
_Balzac_. Par exemple, il l’a attrapé, calé, d’une intelligence
prodigieuse, avec ses yeux qui lampent le monde et se closent
passionnément sur lui, des yeux qui ont l’air d’avoir noirci dans tout
le café dont s’abreuvait continuellement Balzac. Et les mains, qui sous
la houppelande maîtrisent toute la vie de ce chaste. C’est
épatant!... ...Et ce bloc, vous savez, il est fait pour être vu de nuit,
éclairé par dessous, violemment, à la sortie du Français ou de l’Opéra,
dans cette fièvre nocturne du Paris où l’on imagine le romancier et ses
romans, hein!... Je ne voulais pas diminuer Rodin, écoutez un peu, en
disant ce que je disais. Je l’aime, je l’admire beaucoup, mais il est
bien de son temps, comme nous tous. Nous faisons le morceau. Nous ne
savons plus composer.
MOI:
--Mais ne croyez-vous pas qu’il y ait souvent dans un portrait comme
celui de la mère de Rembrandt, dans une nature morte comme la raie de
Chardin, je n’ose pas dire, comme dans vos pommes, autant d’art et de
pensée que dans une scène d’histoire, une allégorie païenne ou
catholique?
CÉZANNE: