est une harmonie parallèle à la nature. Que penser des imbéciles qui
vous disent: le peintre est toujours inférieur à la nature! Il lui est
parallèle. S’il n’intervient pas volontairement... entendez-moi bien.
Toute sa volonté doit être de silence. Il doit faire taire en lui toutes
les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho
parfait. Alors, sur sa plaque sensible, tout le paysage s’inscrira. Pour
le fixer sur la toile, l’extérioriser, le métier interviendra ensuite,
mais le métier respectueux qui, lui aussi, n’est prêt qu’à obéir, à
traduire inconsciemment, tant il sait bien sa langue, le texte qu’il
déchiffre, les deux textes parallèles, la nature vue, la nature sentie,
celle qui est là... (_il montrait la plaine verte et bleue_) celle qui
est ici... (_il se frappait le front_) qui toutes deux doivent
s’amalgamer pour durer, pour vivre d’une vie moitié humaine, moitié
divine, la vie de l’art, écoutez un peu... la vie de Dieu. Le paysage se
reflète, s’humanise, se pense en moi. Je l’objective, le projette, le
fixe sur ma toile... L’autre jour, vous me parliez de Kant. Je vais
bafouiller, peut-être, mais il me semble que je serais la conscience
subjective de ce paysage, comme ma toile en serait la conscience
objective. Ma toile, le paysage, tous les deux hors de moi, mais l’un
chaotique, fuyant, confus, sans vie logique, en dehors de toute raison:
l’autre permanente, sensible, catégorisée, participant à la modalité, au
drame des idées... à leur individualité. Je sais. Je sais... C’est une
interprétation. Je ne suis pas un universitaire. Je n’oserais pas
m’aventurer ainsi devant Dumesnil... Ah! bon Dieu, que j’envie votre
jeunesse! tout ce qui bouillonne là! Mais le temps me pousse... J’ai
peut-être tort de blaguer comme cela... Pas de théories! Des œuvres...
Les théories perdent les hommes. Il faut avoir une sacrée sève, une
vitalité inépuisable pour leur résister. Je devrais être plus rassis,
comprendre qu’à mon âge tous ces emballements ne me sont plus guère
permis... Ils me perdront toujours.
_Il s’était rembruni. Souvent, après un éclat d’enthousiasme, il
retombait ainsi accablé. Il ne fallait pas alors essayer de le
tirer de sa mélancolie. Il devenait furieux. Il souffrait... Après
un long silence. Il avait repris ses pinceaux, regardait
successivement sa toile et son motif._
Non. Non. Tenez. Ça n’y est pas. L’harmonie générale n’y est pas. Cette
toile ne sent rien. Dites-moi quel parfum s’en dégage. Quelle odeur
dégage-t-elle? voyons...
MOI:
--La senteur des pins.
CÉZANNE:
--Vous dites cela parce que deux grands pins balancent leurs branches au
premier plan... Mais c’est une sensation visuelle... D’ailleurs l’odeur
toute bleue des pins, qui est âpre au soleil, doit épouser l’odeur verte
des prairies qui fraîchissent là chaque matin, avec l’odeur des pierres,
le parfum de marbre lointain de la Sainte-Victoire. Je ne l’ai pas
rendu. Il faut le rendre. Et dans les couleurs, sans littérature. Comme
le font Baudelaire et Zola qui par la simple juxtaposition des mots
embaument mystérieusement tout un vers ou toute une phrase. Quant la
sensation est dans sa plénitude, elle s’harmonise avec tout l’être. Le
tourbillonnement du monde, au fond d’un cerveau, se résout dans le même
mouvement que perçoivent, chacun avec leur lyrisme propre, les yeux, les
oreilles, la bouche, le nez... Et l’art, je crois, nous met dans cet
état de grâce où l’émotion universelle se traduit comme religieusement,
mais très naturellement, à nous. L’harmonie générale, comme dans les
couleurs, nous devons la trouver partout. Tenez, si je ferme les yeux et
que j’évoque ces collines de Saint-Marc, vous savez, le coin du monde
que j’aime le mieux, c’est l’odeur de la scabieuse qu’elles m’apportent,
le parfum que je préfère. Toute l’odeur forestière des champs, je
l’entends pour moi dans Weber. Au fond des vers de Racine je sens un ton
local, à la Poussin, comme sous certaines pourpres de Rubens s’éploie
une ode, un murmure, un rythme à la Ronsard.
Vous savez que lorsque Flaubert écrivait _Salammbô_, il disait qu’il
voyait pourpre. Eh bien! quand je peignais ma _Vieille au chapelet_,
moi, je voyais un ton Flaubert, une atmosphère, quelque chose
d’indéfinissable, une couleur bleuâtre et rousse qui se dégage, il me
semble, de _Madame Bovary_. J’avais beau lire Apulée, pour chasser
cette obsession qu’un moment je craignis dangereuse, trop littéraire.
Rien n’y faisait. Ce grand bleu roux me tombait, me chantait dans l’âme.
J’y baignais tout entier.
MOI:
--Il s’interposait entre vous et la réalité, entre vos yeux et le
modèle?
CÉZANNE:
--Pas du tout. Il flottait, comme ailleurs. Je scrutais tous les détails
des vêtements, la coiffe, les plis du tablier, je déchiffrais le
sournois visage. C’est bien après que j’ai constaté que la face était
rousse, le tablier bleuâtre, comme ce ne fut qu’une fois le tableau fini
que je me souvins de la description de la vieille servante au comice
agricole. Ce que j’essaie de vous traduire est plus mystérieux,
s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être, à la source impalpable des
sensations. Mais, c’est cela même, je crois, qui constitue le
tempérament. Et il n’y a que la force initiale _id est_ le tempérament
qui puisse porter quelqu’un au but qu’il doit atteindre. Je vous disais
tout-à-l’heure que le cerveau, libre, de l’artiste doit être comme une
plaque sensible, un appareil enregistreur simplement, au moment où il
œuvre. Mais cette plaque sensible, des bains savants l’ont amenée au
point de réceptivité où elle peut s’imprégner de l’image consciencieuse
des choses. Un long travail, la méditation, l’étude, des souffrances et
des joies, la vie l’ont préparée. Une méditation constante des procédés
des maîtres. Et puis, le milieu où nous nous mouvons habituellement...
ce soleil, écoutez un peu... Le hasard des rayons, la marche,
l’infiltration, l’incarnation du soleil à travers le monde, qui peindra
jamais cela, qui le racontera? Ce serait l’histoire physique, la
psychologie de la terre. Tous plus ou moins, êtres et choses, nous ne
sommes qu’un peu de chaleur solaire emmagasinée, organisée, un souvenir
de soleil, un peu de phosphore qui brûle dans les méninges du monde. Il
fallait entendre mon ami Marion là-dessus. Moi, je voudrais dégager
cette essence. La morale éparse du monde c’est l’effort qu’il fait
peut-être pour redevenir soleil. C’est là sa notion, son sentiment, son
rêve de Dieu. Partout un rayon frappe à une porte obscure. Une ligne
partout cerne, tient un ton prisonnier. Je veux les libérer. Les grands
pays classiques, notre Provence, la Grèce et l’Italie telles que je les
imagine, sont ceux où la clarté se spiritualise, où un paysage est un
sourire flottant d’intelligence aiguë... La délicatesse de notre
atmosphère tient à la délicatesse de notre esprit. Elles sont l’une en
l’autre. La couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se
rencontrent. C’est pourquoi elle apparaît toute dramatique, aux vrais
peintres. Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan, quelle soif
impérieuse du soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette
pesanteur retombe... Ces blocs étaient du feu. Il y a du feu encore en
eux. L’ombre, le jour, a l’air de reculer en frissonnant, d’avoir peur
d’eux; il y a là-haut la caverne de Platon: remarquez quand de grands
nuages passent, l’ombre qui en tombe frémit sur les roches, comme
brûlée, bue tout de suite par une bouche de feu. Longtemps je suis resté
sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte-Victoire, parce que
j’imaginais l’ombre concave, comme les autres qui ne regardent pas,
tandis que, tenez, regardez, elle est convexe, elle fuit de son centre.
Au lieu de se tasser, elle s’évapore, se fluidise. Elle participe toute
bleutée à la respiration ambiante de l’air. Comme là-bas, à droite, sur
le Pilon du Roi, vous voyez au contraire que la clarté se berce, humide,
miroitante. C’est la mer... Voilà ce qu’il faut rendre. Voilà ce qu’il
faut savoir. Voilà le bain de science, si j’ose dire, où il faut tremper
sa plaque sensible. Pour bien peindre un paysage, je dois découvrir
d’abord les assises géologiques. Songez que l’histoire du monde date du
jour où deux atomes se sont rencontrés, où deux tourbillons, deux
danses chimiques se sont combinées. Ces grands arcs-en-ciel, ces prismes
cosmiques, cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant, je les vois
monter, je m’en sature en lisant Lucrèce. Sous cette fine pluie je
respire la virginité du monde. Un sens aigu des nuances me travaille. Je
me sens coloré par toutes les nuances de l’infini. A ce moment-là, je ne
fais plus qu’un avec mon tableau. Nous sommes un chaos irisé. Je viens
devant mon motif, je m’y perds. Je songe, vague. Le soleil me pénètre
sourdement, comme un ami lointain, qui réchauffe ma paresse, la féconde.
Nous germinons. Il me semble, lorsque la nuit redescend, que je ne
peindrai et que je n’ai jamais peint. Il faut la nuit pour que je puisse
détacher mes yeux de la terre, de ce coin de terre où je me suis fondu.
Un beau matin, le lendemain, lentement les bases géologiques
m’apparaissent, des couches s’établissent, les grands plans de ma toile,
j’en dessine mentalement le squelette pierreux. Je vois affleurer les
roches sous l’eau, peser le ciel. Tout tombe d’aplomb. Une pâle
palpitation enveloppe les aspects linéaires. Les terres rouges sortent
d’un abîme. Je commence à me séparer du paysage, à le voir. Je m’en
dégage avec cette première esquisse, ces lignes géologiques. La
géométrie, mesure de la terre. Une tendre émotion me prend. Des racines
de cette émotion monte la sève, les couleurs. Une sorte de délivrance.
Le rayonnement de l’âme, le regard, le mystère extériorisé, l’échange
entre la terre et le soleil, l’idéal et la réalité, les couleurs! Une
logique aérienne, colorée, remplace brusquement la sombre, la têtue
géométrie. Tout s’organise, les arbres, les champs, les maisons. Je
vois. Par taches. L’assise géologique, le travail préparatoire, le monde
du dessin s’enfonce, s’est écroulé comme dans une catastrophe. Un
cataclysme l’a emporté, régénéré. Une nouvelle période vit. La vraie!
Celle où rien ne m’échappe, où tout est dense et fluide à la fois,
naturel. Il n’y a plus que des couleurs, et en elles de la clarté,
l’être qui les pense, cette montée de la terre vers le soleil, cette
exhalaison des profondeurs vers l’amour. Le génie serait d’immobiliser
cette ascension dans une minute d’équilibre, en suggérant quand même son
élan. Je veux m’emparer de cette idée, de ce jet d’émotion, de cette
fumée d’être au-dessus de l’universel brasier. Ma toile pèse, un poids
alourdit mes pinceaux. Tout tombe. Tout retombe sous l’horizon. De mon
cerveau sur ma toile, de ma toile vers la terre. Pesamment. Où est
l’air, la légèreté dense? Le génie serait de dégager l’amitié de toutes
ces choses en plein air, dans la même montée, dans le même désir. Il y a
une minute du monde qui passe. La peindre dans sa réalité! Et tout
oublier pour cela. Devenir elle-même. Etre alors la plaque sensible.
Donner l’image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru
avant nous.
MOI:
--Est-ce possible?
CÉZANNE:
--Je l’ai tenté.
_Il baissa la tête, puis la releva brusquement, dominant le paysage et
dévorant sa toile d’une longue caresse des yeux. Il eut un sourire
pâle._
Qui sait? Tout est si simple et si compliqué.
MOI:
--Vous disiez qu’il faut tout oublier. Pourquoi alors cette préparation,
toute cette méditation devant le paysage?
CÉZANNE:
--Hélas, parce que je ne suis plus innocent. Nous sommes des civilisés.
Le souci classique est en nous, que nous le voulions ou non. Je veux
m’exprimer lucidement en peinture. Il y a une espèce de barbarie, plus
détestable que l’école même, chez les faux ignorants: on ne peut plus
être ignorant aujourd’hui. On ne l’est plus. Nous apportons la facilité
en naissant. Il faut la briser; elle est la mort de l’art. Quand je
songe à ces premiers hommes qui ont gravé leurs rêves de chasse sous la
voûte d’une caverne ou à ces bons chrétiens qui ont peint leur paradis à
fresque sur la paroi des cimetières, qui se sont faits, qui se sont tout
fait, leur métier, leur âme, leur impression. Etre ainsi devant un
paysage. En dégager la religion. Il me semble à certains jours que je
peins naïvement. Je suis le primitif de ma propre voie. Je voudrais avec
la foi de ma gaucherie, écoutez un peu, atteindre la formule...
pleinement réaliser. Car, on a beau dire, c’est la pire des décadences
que de jouer à l’ignorance et à la naïveté. Sénilité. On ne peut plus ne
pas savoir aujourd’hui, apprendre par soi-même. On respire son métier en
naissant. Mal. Et il faudrait au contraire régler tout cela. De toutes
parts, on baigne dans cette vaste école laïque qu’est la société. Oui,
il y a un classicisme, celui qui correspond à ces écoliers-là, que
j’abomine plus que tout. Alors j’imagine que comme pour Dieu, ainsi que
disait l’autre, si un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Oui,
beaucoup de science ramène à la nature. Par insuffisance comprise du pur
métier.
MOI:
--Insuffisance du métier?
CÉZANNE:
--Oui, le métier abstrait, finit par dessécher, sous sa rhétorique qui
se guinde en s’épuisant. Voyez les Bolognais. Ils ne sentent plus
rien... Il ne faut jamais avoir une idée, une pensée, un mot à sa
portée, lorsqu’on a besoin d’une sensation. Les grands mots, ce sont les
pensées qui ne sont pas à vous. Les clichés sont la lèpre de l’art.
Tenez, la mythologie, en peinture, on peut la suivre à la trace, c’est
l’histoire du métier envahissant. Quand on a peint des déesses, à la
fin, on n’a plus peint de femmes. Faites le tour des Salons. Un bougre
ne sait pas rendre les reflets de l’eau sous les feuilles, il y colle
une naïade. La _Source_ d’Ingres! Qu’est-ce que ça a à faire avec
l’eau... Et vous, en littérature, vous tartinez, vous criez: Vénus,
Zeus, Apollon, quand vous ne pouvez plus dire, avec émotion profonde:
écume de la mer, nuages du ciel, force du soleil. Y croyez-vous à ces
patraques olympiennes? Alors?
_Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable._
MOI:
--Mais Véronèse, Rubens, Velasquez, Tintoret? Tous ceux que vous
aimez?...
CÉZANNE:
--Eux! Ils avaient une telle vitalité que, dans tous ces arbres morts,
ils faisaient recirculer la sève, leur sève à eux, leur vie
prodigieuse... Leurs chairs ont un goût de caresse, une chaleur de
sang... Quand Cellini secouait la tête saignante au bras de Persée, il
avait vraiment tué, senti un jet tiède engluer ses doigts... Un meurtre
par an, c’était sa moyenne... Ils n’avaient pas d’autre vérité. C’était
leur nature, ces corps de dieux et de déesses. Ils y glorifiaient
l’homme en face des madones et des saints auxquels ils ne croyaient
plus. Voyez combien leur peinture religieuse est froide. Tintoret
constamment excède ses sujets, s’intéresse à lui. Le _Saint Jérôme_ du
Titien, à Milan, avec toutes ses bêtes, son escargot, ses rochers qui
pullulent, est-ce un ascète, un stoïcien, un philosophe, un saint? On ne
sait pas. C’est un homme. Un vieillard chenu avec sa pierre dans la
main, tout prêt à en frapper l’énigme, le silex du mystère, pour en
faire jaillir une étincelle de vérité. Cette vérité, elle monte dans
toute la couleur rousse du farouche tableau. Elle ne tombe pas des bras
de la croix qu’on ne voit d’abord pas, qui est là parce que le tableau a
été commandé par quelque ordre ou quelque église. Voilà un peintre...
Ils sont de vrais païens. Il y a dans cette renaissance une explosion de
véracité unique, un amour de la peinture et des formes qu’on n’a plus
retrouvé... Les jésuites viennent. Tout est guindé. On apprend, on
enseigne tout. Il faut la révolution pour qu’on redécouvre la nature,
que Delacroix peigne sa plage d’Etretat, Corot ses masures de Rome,
Courbet ses sous-bois et ses vagues. Et avec quelle lenteur pénible,
quelles étapes! On arrange... Rousseau, Daubigny, Millet. On compose un
paysage, comme une scène d’histoire... Je veux dire, du dehors. On crée
la rhétorique du paysage, une phrase, des effets qu’on se passe. La
machination de la toile que Dupré, disait Rousseau, lui avait apprise.
Corot lui-même. J’aime mieux une peinture plus assise. On n’a pas encore
découvert que la nature est plus en profondeur qu’en surface. Car,
écoutez un peu, on peut modifier, parer, bichonner la surface, on ne
peut toucher à la profondeur sans toucher à la vérité. Un besoin salubre
d’être vrai vous prend. On ficherait sa toile à bas, plutôt que
d’inventer, d’imaginer un détail. On veut savoir.
MOI:
--Savoir?
CÉZANNE:
--Oui, je veux savoir. Savoir pour mieux sentir, sentir pour mieux
savoir. Tout en étant le premier dans mon métier, je veux être simple.
Ceux qui savent sont simples. Les demi-savants, les amateurs font les
demi-réalisations. Vous savez, au fond, il n’y a d’amateurs que ceux qui
font de la mauvaise peinture. C’est Manet qui l’a dit à Gauguin. Je ne
voudrais pas être un de ces amateurs-là. Alors je veux être un vrai
classique, redevenir classique par la nature, par la sensation. Avant,
j’avais des idées confuses. La vie! La vie! Je n’avais que ce mot-là à
la bouche. Je voulais brûler le Louvre, pauvre couillon! Il faut aller
au Louvre par la nature et revenir à la nature par le Louvre... Mais
Zola m’a très bien empoigné quand même, dans l’_Œuvre_, vous ne vous en
souvenez peut-être pas, lorsqu’il beugle: «Ah! la vie! la vie! la sentir
et la rendre dans sa réalité, l’aimer pour elle, y voir la seule beauté
vraie, éternelle et changeante...
_Sa mémoire hésita, puis il acheva d’un trait._
... ne pas avoir l’idée bête de l’ennoblir en la châtrant, comprendre
que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et
faire vivre, et faire des hommes, la seule façon d’être Dieu.»
_Il éclate d’un large rire._
Oui, c’est assez ça... Mais il y a mieux. La simplicité, le direct. Tout
le reste n’est que bafouillage, montage de bourrichon. Je vous tartine
ce matin, je ne sais pas pourquoi. Au fond, je ne pense à rien, quand je
peins. Je vois des couleurs. Je peine, je jouis à les transporter telles
que je les vois sur ma toile. Elles s’arrangent au petit bonheur, comme
elles veulent. Des fois, ça fait un tableau. Je suis une brute. Bien
heureux si je pouvais être une brute...
_Il réfléchit._
La santé est le premier des biens pour un peintre? Pour tous. Ce qui
m’empêche de réaliser, c’est que je ne suis pas toujours en bonne
santé... bien portant.
_Il m’épie, me regarde en dessous. Une colère sournoise le travaille. Il
essaie de rompre les chiens._
Ce vieux chemin est une voie romaine. Ces routes des romains sont
toujours admirablement situées. Suivez-en une. Ils avaient un sens du
paysage; de tous ses points elle fait tableau. Nos ingénieurs s’en
foutent bien, du paysage.
_Il éclate._
Et moi donc!... Vous le sentez aussi bien que moi, voyons, que je suis
patraque. Les yeux, oui, les yeux!... Je vois les plans se
chevauchant... Les lignes droites me paraissent tomber. Parfois. Alors
qu’est-ce que vous voulez que je fiche?... Tout cela c’est de la blague.
_Il cligne des yeux._
Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre.
_Il me sent attristé. Sa bonté reprend le dessus._
Ecoutez un peu... J’étais à Talloires. Pour un patelin tempéré, en voilà
un. Des gris, en veux-tu, en voilà! Et des verts. Tous les verts de gris
de la mappemonde. Les collines environnantes sont assez hautes, il m’a
semblé; elles paraissent basses, et il pleut!... Il y a un lac entre
deux goulets, un lac d’anglaises. Les feuilles d’albums tombent tout
aquarellées des arbres. Assurément, c’est toujours la nature... Mais pas
comme je la vois. Comprenez-vous?... Gris sur gris. On n’est pas un
peintre, tant qu’on n’a pas peint un gris. L’ennemi de toute peinture
est le gris, dit Delacroix. Non, on n’est pas un peintre tant qu’on n’a
pas peint un gris.
MOI:
--La Provence souvent est grise.
CÉZANNE:
--Jamais. Argentée peut-être. Bleue, bleutée... Jamais grise, pas plus
grise que crue, jaune, tapageuse, en confettis comme la galvaudent tous
ces observateurs qui ne regardent rien... Oui, le sol ici est toujours
vibrant, il a une âpreté qui réverbère la lumière et qui fait clignoter
les paupières, mais sentez comme il est toujours nuancé, moelleux. Une
cadence le prolonge.
_N’aime que les jeux et la danse,_
_Ne cherche en tout que la cadence_,
comme dit votre ami Magallon. C’est très provençal. Rien ici ne
pétarade. Tout s’intensifie, mais dans la plus suave harmonie. Il n’y
aurait qu’à se laisser aller. Si j’étais toujours vaillant comme vous
autres, si j’avais cette magnifique puissance cérébrale d’un Titien qui
peignit jusqu’à cent ans, le bougre... Si la peste ne l’avait pas
emporté, il peindrait encore... Si je pouvais, je travaillerais toujours
et sans trop de fatigue, et vous verriez alors. Je serais le grand
peintre des simples. La nature parle à tous. Eh bien! jamais on n’a
peint le paysage. L’homme absent, mais tout entier dans le paysage. La
grande machine bouddhiste, le nirvâna, la consolation sans passions,
sans anecdotes, les couleurs! Il n’y aurait qu’à accumuler, à se laisser
fleurir ici. Cette terre vous porte... Tenez, de loin, à Paris, je la
sens encore. Promettez-moi, si je la quitte... j’ai beau être distant
par vous et par l’âge... je me recommande à vous pour que vous
m’écriviez de temps en temps... que les anneaux qui me rattachent à elle
ne se brisent pas tout-à-fait, que je ne me sente jamais détaché
tout-à-fait d’elle où j’ai toujours ressenti, même à mon insu... Rendre
la pareille aux autres. A leur insu! les faire ressentir à leur insu.
Tout l’art!... Oui, je vais au développement logique de ce que nous
voyons et ressentons par l’étude sur nature, quitte à me préoccuper du
procédé ensuite, les procédés n’étant pour nous que de simples moyens
pour arriver à faire sentir au public ce que nous ressentons nous-mêmes
et à nous faire agréer. Les grands que nous admirons ne doivent avoir
fait que cela... Si nous déjeunions?
_Le carnier était pendu à une branche. La bouteille fraîchissait dans
une rigole. Nous nous assîmes près d’un petit bassin, à l’ombre
ensoleillée des pins. Le déjeuner fut frugal, mais comme Phèdre, sous
son platane, au bord de l’Ilissus, tout en mangeant, Cézanne parlait. La
campagne ondulait sous la caresse bleue d’un vaporeux midi. Les routes
blanches, les toitures heureuses, les bouquets d’arbres, la rivière
entre les coteaux, tout semblait, au pied de la Victoire, participer à
notre entretien. Un chien était venu, à qui le vieux maître jetait des
tranches de pain._
Je bavarde beaucoup aujourd’hui. Et pourtant les causeries sur l’art
sont presque inutiles.
MOI:
--Ne croyez-vous pas qu’elles rapprochent les artistes?
CÉZANNE:
--On voit un tableau tout de suite ou on ne le voit jamais. Les
explications ne servent de rien. A quoi bon commenter? Tout cela, ce
sont des à-peu-près. Il faut bavarder comme nous le faisons, parce que
c’est amusant, comme nous buvons un bon coup de vin. Sans quoi le
travail qui fait réaliser un progrès dans un art est un dédommagement
suffisant de ne pas être compris des imbéciles. Ecoutez un peu, le
littérateur comme vous s’exprime avec des abstractions, tandis que le
peintre concrète, au moyen du dessin et de la couleur, ses sensations,
ses perceptions. Si elles ne sont pas sur sa toile, perceptibles à l’œil
des autres, ce n’est pas tout ce qu’on pourra raconter autour d’elles,
qui les rendra assimilables. Je n’aime pas la peinture littéraire.
Ecrire sous un personnage ce qu’il pense et ce qu’il fait, c’est avouer
que sa pensée ou son geste ne sont pas traduits par le dessin et par la
couleur. Et vouloir forcer l’expression de la nature, tordre les arbres,
faire grimacer les rochers, comme Gustave Doré, ou même raffiner comme
Vinci, c’est encore de la littérature. Il y a une logique colorée,
parbleu. Le peintre ne doit obéissance qu’à elle. Jamais à la logique du
cerveau; s’il s’y abandonne, il est perdu. Toujours à celle des yeux.
S’il sent juste, il pensera juste, allez. La peinture est une optique,
d’abord. La matière de notre art est là, dans ce que pensent nos yeux...
La nature se débrouille toujours, quand on la respecte, pour dire ce
qu’elle signifie.
MOI:
--Elle signifie donc quelque chose pour vous? N’est-ce pas ce que vous
mettez en elle?
CÉZANNE: