On fut, il faut l’avouer, particulièrement ignoble avec lui. Une

coterie, à Aix, sans qu’on puisse en expliquer la cause, le haïssait à

mort. Le mot n’est pas excessif. Un de ces lourdauds, un jour, ricana

assez haut pour que je l’entende, comme Cézanne passait: «--Au mur!...

On fusille des peintres pareils.» C’était un photographe qui avait des

prétentions à la sculpture et très écouté dans son petit monde. Un

clérical soutenait que l’affaire Dreyfus était très explicable, puisque

le gouvernement laissait circuler de tels énergumènes et tolérait qu’à

Paris on exposât de telles infamies, tandis qu’un autre, radical

notoire, expliquait à sa façon l’engouement de la capitale pour l’ami de

Zola. Celui-là avait vu, de ses yeux vu, le tableau au Salon qui avait

fait la réputation tapageuse de Cézanne et de l’impressionnisme: un

homme en ballon qui se soulageait en plein azur et, «il faut être juste,

avouait ce connaisseur, l’excrément était, tombant dans le ciel, un

morceau de peinture admirable, mais il n’y avait vraiment que ça. Le

reste n’était pas même dessiné, une peinture d’enfant.» C’est à moi que,

devant une tablée ricanante, ce convaincu commentait ainsi la gloire de

Cézanne; si je ne revoyais le rire épais, le triomphe ébahi des autres,

je n’en croirais pas encore mes oreilles.

«Nous en ferions tous autant,» d’ailleurs, c’était, c’est encore la

rumeur unanime. Un soir, sur les bords de l’Arc, Cézanne était «au

motif». Un brave peintre, un des flambeaux d’Aix, vient à passer. Il

s’arrête. Un sourire de pitié le penche vers le pauvre fou qui bariole

de verts si crus cette espèce de damier où il se refuse à reconnaître un

paysage. Une vague sympathie l’émeut pourtant vers ce vieillard si

appliqué. Il lui prend ses pinceaux. Cézanne le regarde, ahuri,

consterné.

«--Passez-moi votre palette... Je vais vous apprendre, moi... Tenez...

Tenez.»

Une touche ici, une touche là. Deux ou trois fois, consciencieux, il va

contre la branche même vérifier le ton, confronter son vert à celui de

la nature. Il revient, plaque, s’emporte, il s’ingénie, il sue, il

triomphe. Il se lève, s’éponge d’un mouchoir parfumé: «--Voilà...»

Mais Cézanne s’est rassis. Il n’a pas dit un mot. Il prend son couteau à

palette et lentement, largement, d’un seul coup, il râcle le bel arbre

avec toutes ses feuilles et même le petit bonhomme que, dans un coup

d’inspiration, l’autre, de chic, avait assis à l’ombre du beau tronc. Et

lui aussi: «--Voilà...» dit-il.

Dernièrement un autre, voulant illustrer un poëme dédié au grand

solitaire, a barbouillé au bas des nobles vers le calembour d’une tête

d’âne, contre laquelle, les yeux fermés d’horreur, un petit amour--tout

l’esprit courtois du dix-huitième siècle--décoche une flèche révoltée,

mais de bon goût. «--Vous aimez Cézanne, a répondu celui-ci, je le

déteste. Je prends position devant la postérité.»

Mais d’autres au grotesque joignaient la perfidie. Cézanne avait noué

quelques utiles relations dans le petit monde dévot qui entourait sa

sœur aînée. L’immonde article où Henri Rochefort, ignorant tout de

l’art et de la vie de Cézanne, le traînait dans la boue comme ami de

Zola, dreyfusard notoire autant que peintre malhonnête, parut. Trois

cents exemplaires en furent commandés à l’_Intransigeant_ et glissés la

nuit sous la porte de tous ceux qui de près ou de loin pouvaient avoir

manifesté quelque sympathie pour Cézanne. Tous les méchants ragots qui

parvenaient à celui-ci le bouleversaient. Des lettres de menaces, de

grossières injures anonymes lui étaient aussi adressées rue Boulegon. On

y calomniait sa famille, ses rares amis. On lui intimait l’ordre de

débarrasser de sa présence la ville qu’il déshonorait. Qui sait, dès

lors, si cette séquelle de petits voyous acharnés un temps à poursuivre

Cézanne n’y était poussée que par l’insouciante et facile cruauté, le

plaisir méchant de bafouer un vieux songeur original?

Lui en souffrait aux larmes. Il n’osait plus passer sur le cours

Mirabeau. L’idée de la persécution s’ajoutait à toutes ses

désespérances. Il ne travaillait plus que dans la fièvre ou dans le

dégoût. Les joies passagères, l’espèce de confiance que lui avaient

apportées le séjour à Aix d’Emile Bernard, de Charles Camoin, les

visites que lui avaient faites Maurice Denis, Hermann-Paul et K.-X.

Roussel, s’en allaient, s’évanouissaient lentement. Une sorte de

détestation pour lui-même, pour son travail réalisé, l’envahissait

maintenant, croissait avec sa désolation. Jamais, je crois, on n’eut un

tel mépris de l’œuvre faite. Il en était totalement détaché. Ses toiles,

les plus belles, traînaient à terre, il marchait dessus. Une, pliée en

quatre, calait une armoire. Il en abandonnait dans les champs, il en

laissait pourrir dans les bastidons où les paysans les mettaient à

l’abri. Dans son goût fanatique de la perfection, son culte de l’absolu,

elles ne représentaient pour lui qu’un moment, quelque élan inexpressif

vers la formule qu’il n’intégrerait jamais. Il n’y ajoutait pas plus

d’importance qu’un saint à la matérialité de ses bonnes œuvres

accomplies pour l’amour de Dieu. Il les oubliait aussitôt, pour

s’émouvoir à un labeur plus significatif. Réaliser, comme il disait, il

voulait réaliser. Il portait cette idée en lui comme un Pascal celle de

son salut. Et jamais ainsi il n’était, ne pouvait être satisfait. Chaque

toile atteignait un point de perfection qui pour lui ne marquait qu’une

étape, que son esprit toujours en mouvement dépassait aussitôt. Il

s’acharnait dès lors sur une autre qui, tant qu’il y travaillait, lui

rayonnait tout l’idéal possible. Et c’était toujours la même recherche

éperdue, le même tourment mystique. Il fuyait, par excès de scrupule,

ces beaux sujets qui l’habitaient, toujours les mêmes,--refaire la

Moisson de Poussin, les Joueurs de cartes de Lenain, opposer à

l’Apothéose d’Homère, d’Ingres, son Apothéose de Delacroix, et, comme

couronnement à cette œuvre, image suprême, les Baigneuses...

Les imagiers du moyen âge subissaient leurs sujets, se disait-il, les

Vénitiens aussi. Il n’y a qu’à peindre ce qu’on voit. Un peintre doit

tout peindre, avoir dans son art la même objectivité que Flaubert dans

le sien, une soumission parfaite au monde et à l’objet, suivre une

certaine fatalité de l’œil. Les plus humbles réalités inspirent

peut-être les toiles les plus magnifiques. Oui, il y a une fatalité de

la vision. Le tempérament fait son choix, n’aperçoit que ce qui le

dégage et le renforce. Le monde prend un caractère. Tout ce qu’on voit

est beau. Etait-ce indifférence, détachement dernier de tout? Etait-ce

sens aigu des difficultés que multiplie un idéal lyrique dans une œuvre

qu’on veut toute d’observation et de fidélité? C’était plénitude morale,

absorption de tout l’être dans le métier, sentiment profond que la forme

importe seule et que, quelle que soit la matière, elle seule signifie,

perpétue la maîtrise de l’homme,--pourvu que, comme une prière, une

caresse, un geste d’amour arraché à l’abstraction, elle ait, cette forme

intense, force et fraternité de vie.

Dans cette petite ville tatillonne, à côté de cette famille dévote,

épuisé par l’existence, poursuivi par la persécution sous le premier

affaissement de sa royale intelligence, aux premiers froids de la

vieillesse, une haine de l’originalité lui venait, un amour des

classiques, un culte de la tradition. Ce terrible constructeur de

valeurs nouvelles voulait, en s’endormant des rêves de la mort, appuyer

ses mains chancelantes à quelque chose de continu, de grand,

d’indestructible. Il avait son œuvre. Il n’y croyait pas. Elle était là,

vivante, immense, immortelle, et comme une fille amoureuse, prête à le

consoler, toute pétrie de lui. Il ne la voyait pas. Il avait beau,

transfiguré un soir par l’admiration de quelques ouvriers, dans un

cercle anarchiste, bondir vers un contradicteur et s’écrier, superbe:

«--Vous savez bien qu’il n’y a qu’un peintre de vivant, moi!» Non, non,

il ne le croyait pas. Il ne le croyait plus. Il m’écrivait vers la même

époque, en juillet 1902: «Je méprise tous les peintres vivants, sauf

Monet et Renoir, et je veux réussir par le travail.» Et un an après, en

septembre 1903: «Je dois travailler six mois encore à la toile que j’ai

commencée. Elle ira chercher au Salon des Artistes français le sort qui

lui est réservé.» Il cherchait une confirmation. L’indépendant, le

solitaire, au soir de son travail, une fois au moins voulait déposer le

faix de son doute, avoir durant une heure, humilié peut-être, en dehors

de ses proches, la preuve évidente que son art, la certitude que sa vie

n’avaient pas été vains.

Cet être immense, ces yeux passionnés de génie auraient voulu se

refléter, se connaître enfin à l’humble miroir des plus faibles

prunelles. A un jeune peintre timide qu’il eût aimé, je crois, à former

comme un disciple, il écrivait: «Je vous parlerai plus justement que

n’importe qui sur la peinture.» C’était en toute humilité. De plus en

plus les simples l’attiraient. Une bonté bouddhiste l’attendrissait vers

tout être et vers toute chose. Il aurait voulu communier avec tous.

Est-ce cette fraternité des âmes qu’il allait chercher à l’église? Ou

l’image de la tradition d’une foi palpable, le cours social d’une

doctrine qui dure dans sa liturgie permanente et sa discipline

renouvelée? Y berçait-il la nostalgie d’une vie paisible qui l’avait

toujours fui, d’un vieil Aix imaginé survivant sous ces nefs, aux abords

de ce cloître où avait peint Granet et de ces rues dévotes où Malherbe

rêvait? Voulait-il dans sa «roublardise» innocente, et pour avoir la

paix, amadouer, comme il le disait parfois, les jésuites qui

s’ingéniaient autour de sa vieille sœur et convoitaient le Jas? Tantôt,

avec un tremblement, lorsqu’un prêtre passait, il vous murmurait:

«:--Les curés sont terribles... Ils vous mettent le grappin dessus.» Et

tantôt, à un catholique fervent, à son ami Demolins qui lui demandait:

«Maître, croyez-vous?» il répondait: «Mais nom de Dieu, si je ne croyais

pas, je ne pourrais pas peindre.» A M. Emile Bernard voulant lui

suggérer l’idée de peindre un Christ, il objectait: «--Je n’oserais

jamais; c’est trop difficile... D’autres l’ont fait mieux que moi...» Il

mettait donc le respect et l’orgueil de son art au-dessus de la prière

et de l’humilité de sa foi. Mais au Tholonet je l’ai vu, après les

vêpres, tête nue, magnifique, en plein soleil, avec autour de lui un

grand cercle de jeunes gens respectueux, derrière le dais suivre la

procession des Rogations et s’agenouiller sur la route, au bord des

blés, avec des larmes dans les yeux. Je l’ai entendu, lui, si positif

d’ordinaire, célébrer la rhétorique biblique de Bossuet et admirer cette

inflexible et dense raison qui lui fait ramener à l’apparition du Christ

toute l’histoire universelle. Ces flottantes synthèses, ces perspectives

catholiques l’enchantaient, lui qui détestait la pompe des Lebrun. Mais

il aimait surtout les pauvres, les humbles, les ignorants, et c’est en

cela surtout qu’on le pouvait dire chrétien. Il avait aussi un grand

respect des familles établies, de la bonne noblesse provinciale. Il le

poussait au point qu’ayant à rendre visite à l’un des descendants de

Mirabeau, M. Lucas de Montigny, qui toujours lui avait témoigné de

l’intérêt, il se fit tailler un vêtement neuf pour la circonstance et ne

le remit jamais plus. Je dus même l’accompagner «chez le gentilhomme»,

sonner, et la porte ouverte, la refermer derrière lui; il n’eût jamais

osé entrer.

Autant il méprisait le bourgeois parvenu, autant il estimait

l’aristocrate né. Mais sa vraie passion était pour le peuple, l’ouvrier,

le paysan, le laborieux. Il ne fréquentait pour ainsi dire qu’eux. Tous

en ont conservé un souvenir attendri. Il était avec eux d’une charité

royale et non seulement de bourse, mais surtout de cœur et d’esprit. Il

aurait voulu les mêler à ses émotions, comme il les mêlait à son œuvre.

Lorsqu’il allait «au motif», que de fois, m’a raconté son cocher, se

dressait-il brusquement dans la voiture, prenait le bras de cet homme:

«--Regardez... ces bleus, ces bleus sous les pins... Ce nuage là-bas...»

Il rayonnait d’extase, et l’autre qui n’apercevait que des arbres, du

ciel, pour lui toujours les mêmes, sentait pourtant, m’avouait-il, comme

une vague force, une émotion l’envahir et qui lui venait de Cézanne,

debout, transfiguré, les mains crispées à l’épaule du rustre, et tout

plein d’une évidence qui le sanctifiait.

Une autre fois, le soleil tapait fort. On arrivait à mi-hauteur d’une

montée accablante. Harassés, le cheval et le cocher s’étaient endormis.

Cézanne, au lourd soleil, sans un mot, sans un geste, pour ne pas

attrister, attendit leur réveil; se frottant naïvement les yeux, ce fut

lui qui eut l’air de s’être ensommeillé.

Dans les rues montueuses d’Eguilles son mouvement instinctif était

toujours d’aider les autres, de pousser le charreton trop chargé d’un

paysan, de prendre aux mains défaillantes d’une vieille la cruche d’eau

qu’elle portait. Il aimait les bêtes. Il aimait les arbres. Vers la fin,

dans son besoin de solitude tendre, un olivier devint son ami. Lorsque

dans son atelier des Lauves, il avait fait une bonne séance, à la nuit

tombante, il descendait devant sa porte, il regardait ses jours, sa

ville s’endormir. L’olivier l’attendait. La première fois qu’il était

venu là, avant d’acheter le terrain, tout de suite il l’avait remarqué.

Il l’avait fait entourer d’un petit mur, tandis qu’on bâtissait, pour le

protéger de toutes meurtrissures. Et maintenant, le vieil arbre

crépusculaire avait comme un regard de sève et de parfum. Il le

touchait. Il lui parlait. Le soir, en le quittant, parfois, il

l’embrassait. Toute la ville, au pied de la murette, venir mourir,

couchant ses tuiles roses, ses calmes boulevards. Au fond, les bleues

collines se soulevaient un peu. On devinait la mer. Les clochers de miel

et de sel, les tours de l’Horloge et du Saint-Esprit profilaient sur la

nue leurs strophes italiennes. Une rumeur paisible montait des pauvres

rues. La nuit rousse répandait Aix, ses fumées, l’automne, à travers la

campagne. Cézanne, solitaire, écoutait l’olivier... La sagesse de

l’arbre lui entrait dans le cœur.

«--C’est un être vivant, me disait-il un jour, je l’aime comme un vieux

camarade... Il sait tout de ma vie et me donne d’excellents conseils...

Je voudrais qu’on m’enterre à ses pieds...»

Car sa fin approchait. Solari s’en était allé, mort à l’hôpital. Il ne

voyait plus personne. De loin en loin il buvait pensivement quelque

bouteille de vieux vin, s’abandonnait une soirée à cette consolation

misérable qui lui donnait l’illusion de quelque joie meurtrière, pour

retomber le lendemain dans des regrets plus farouches, une solitude plus

abominable, que son art, son travail n’arrivaient même plus à peupler.

Sa maladie le persécutait; ses jambes enflaient, ses yeux larmoyaient,

cuisants. De nouveaux scrupules alors le tourmentaient, attaquaient les

points les plus vulnérables de lui-même, lui laissant croire qu’atteint,

toute sa vie, d’une maladie de la vue, il avait, sans s’en douter,

déformé la réalité. Tout, même la foi en son passé, se retirait de lui.

A quoi sert, chez les meilleurs, tant de martyre sans croyance? Que

nous veut la nature? Il souffrait dans son corps, son cœur et son

esprit. Et, saint d’une nouvelle espèce, dans sa vie comme dans son art,

il s’endormait baigné des clartés artistiques d’un avenir humain qui lui

fermait les yeux. Détaché de tout, jusque de sa douleur, il n’en goûtait

même pas la vertu. Les derniers mois, il ne pouvait presque plus suivre

une conversation. Quand on lui jouait au piano cette ouverture du

_Freischütz_ dont son âme rêveuse naguère raffolait, il s’endormait.

Pesamment. L’envie subite de faire un portrait l’emportait encore

parfois. Il l’abandonnait vite. Un sommeil avant-coureur le prenait,

partout où il se trouvait, en voiture, chez lui, et même devant la toile

à couvrir. Au lieu de peindre, il partait en quête d’un «motif»

merveilleux où il se serait traduit tout entier. Il cherchait, autour

d’Aix, le paysage à construire qui fût comme une confirmation à sa

conception du monde des couleurs, où le drame de sa raison et de sa

sensibilité se résoudrait dans la même logique et la même émotion. Il

travaillait encore, constamment, mais plus par la réflexion et la

poursuite intérieure que par la copie directe, et toujours en lutte

contre ce sommeil de néant qui s’emparait de ses yeux, de son

intelligence, de sa chair. L’index entre les deux yeux, les mains en

abat-jour, il se plantait, dans les rues d’Eguilles, sur les pentes du

Tholonet, aux bords de l’Arc, devant un morceau de terre et de ciel:

«--Quel roublard que ce père Chardin avec sa visière, hein?...»

faisait-il. Il branlait la tête, laissait retomber ses bras, découragé.

«--Il faut voir les plans... Nettement... Tout est là.» Il méditait. Une

cendre impalpable tombait sur ses regards, lui voilait l’univers que

brusquement déchirait un éclair. Il pleurait.

Du fond de cette brume, tout crispé, il peignait, ayant, un matin,

dressé son chevalet devant le mont Victoire. Il tenait son motif. Il

peignait. Un de ces temps gris qu’il aimait maintenant, un rire pâle,

un de ces doux matins de vieillesse du monde. Il peignait... Quand sa

voiture vint le chercher, son cocher le trouva, grelottant, sa palette à

la main, trempé d’eau. La pluie avait cessé. Un ciel d’argent sérénisait

les champs. L’arc-en-ciel nimbait le mont tragique. Cézanne sans rien

voir, put à peine remonter en voiture. Un livre, son vieux Virgile,

roula dans la boue.

«--Laissez-le, et laissez ma toile,» râla-t-il. Il avait la fièvre. Il

délirait. On le coucha. Toute la nuit il revit, à l’horizon de sa toile,

là-bas, à l’horizon de sa pensée et de sa vie, une Sainte-Victoire comme

jamais encore il ne l’avait admirée. Il la peignait, divine. Il la

voyait éclatante, surnaturelle, véridique, dans son essence et son

éternité. Il la revoit peut-être encore... Il ne se leva plus.

DEUXIÈME PARTIE

CE QU’IL M’A DIT...

J’ai dit à peu près tout ce que j’ai appris, soit en le fréquentant,

soit d’après ceux qui l’approchèrent, tout ce que je sais de la vie de

Cézanne. C’est une vie de saint. Le moins possible j’y ai mêlé ses

théories sur l’art, ne rapportant une de ses conversations que

lorsqu’elle pouvait faire saillir un point caché de son caractère,

éclairer un des côtés de son âme mystérieuse. Ces matières sont

infiniment délicates. Si objectif que l’on se veuille, toujours un peu

de soi inconsciemment y pénètre. Et puis je ne suis pas peintre, et j’ai

peur, si respectueux que je me sente, de trahir peut-être, et bien

malgré moi, la doctrine profonde, l’enseignement qu’on pourrait dégager

de tous ces propos. Pourtant ma mémoire fidèle les a recueillis avec

pitié. Je vais essayer de les transcrire tels quels, m’aidant de ses

lettres, autant de celles qu’il m’adressa que de celles que j’ai pu me

procurer ou qui furent publiées par ceux qui les reçurent, comme la

précieuse correspondance que nous communique M. Emile Bernard à la suite

de ses _Souvenirs_. Toutes les fois que je le pourrai, je transcrirai

les paroles mêmes de Cézanne. Je n’inventerai rien,--que l’ordre dans

lequel je les présente. Après de longues méditations, je me suis décidé

à les grouper toutes pour mieux en marquer la portée, en trois grands

dialogues. Autour de trois conversations, imaginaires, entre cent autres

que j’eus en réalité avec lui, dans les champs, au Louvre et dans son

atelier, j’ai ramassé tout ce que j’ai pu recueillir et tout ce dont

j’ai pu me souvenir de ses idées sur la peinture: il parlait, et je

crois qu’il pensait, ainsi.

LE MOTIF

«_La nature est plus en profondeur qu’en surface._»

_Ce jour-là, dans le quartier de la Blaque, non loin des Mille, à trois

quarts d’heure d’Aix et du Jas de Bouffan, sous un grand pin, au bord

d’une verte et rouge colline, nous dominions la vallée de l’Arc. Il

faisait bleu et frais, un premier matin d’automne dans la fin de l’été.

La ville, cachée par un pli de coteau, se devinait à ses fumées. Nous

tournions le dos aux étangs. A droite, les horizons de Luyne et le Pilon

du Roi, la mer qu’on devine. Devant vous, au soleil virgilien, la

Sainte-Victoire, immense, tendre et bleuâtre, les vallonnements du

Montaiguet, le viaduc du Pont de l’Arc, les maisons, les frissonnements

d’arbres, les champs carrés, la campagne d’Aix._

_C’est le paysage que Cézanne peignait. Il était chez son beau-frère. Il

avait planté son chevalet à l’ombre d’un bouquet de pins. Il travaillait

là depuis deux mois, une toile le matin, une l’après-midi. L’œuvre était

«en bon train». Il était joyeux. La séance touchait à sa fin._

_La toile lentement se saturait d’équilibre. L’image préconçue, méditée,

linéaire dans sa raison, et qu’il avait dû, à son habitude, ébaucher

d’un trait rapide de fusain, se dégageait déjà des taches colorées qui

la cernaient partout. Le paysage apparaissait comme un papillotement,

car Cézanne avait lentement circonscrit chaque objet, échantillonnait,

pour ainsi dire, chaque ton; il avait, de jour en jour, insensiblement,

d’une harmonie sûre, rapproché toutes ces valeurs; il les liait entre

elles d’une clarté sourde. Les volumes s’affirmaient, et la haute toile

maintenant tendait à ce maximum d’équilibre et de saturation qui, selon

Elie Faure, les caractérise toutes. Le vieux maître me souriait._

CÉZANNE:

--Le soleil brille et l’espoir rit au cœur.

MOI:

--Vous êtes content, ce matin?

CÉZANNE:

--Je tiens mon motif... (_Il joint les mains._) Un motif, voyez-vous,

c’est ça...

MOI:

--Comment?

CÉZANNE:

--Eh! oui... (_Il refait son geste, écarte ses mains, les dix doigts

ouverts, les rapproche lentement, lentement, puis les joint, les serre,

les crispe, les fait pénétrer l’une dans l’autre._) Voilà ce qu’il faut

atteindre... Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. Il ne

faut pas qu’il y ait une seule maille trop lâche, un trou par où

l’émotion, la lumière, la vérité s’échappe. Je mène, comprenez un peu,

toute ma toile, à la fois, d’ensemble. Je rapproche dans le même élan,

la même foi, tout ce qui s’éparpille... Tout ce que nous voyons,

n’est-ce pas, se disperse, s’en va, La nature est toujours la même, mais

rien ne demeure d’elle, de ce qui nous apparaît. Notre art doit, lui,

donner le frisson de sa durée avec les éléments, l’apparence de tous ses

changements. Il doit nous la faire goûter éternelle. Qu’est-ce qu’il y a

sous elle? Rien peut-être. Peut-être tout. Tout, comprenez-vous? Alors

je joins ses mains errantes... Je prends, à droite, à gauche, ici, là,

partout, ses tons, ses couleurs, ses nuances, je les fixe, je les

rapproche... Ils font des lignes. Ils deviennent des objets, des

rochers, des arbres, sans que j’y songe. Ils prennent un volume. Ils ont

une valeur. Si ces volumes, si ces valeurs correspondent sur ma toile,

dans ma sensibilité, aux plans, aux taches que j’ai, qui sont là sous

nos yeux, eh bien! ma toile joint les mains. Elle ne vacille pas. Elle

ne passe ni trop haut, ni trop bas. Elle est vraie, elle est dense, elle

est pleine... Mais si j’ai la moindre distraction, la moindre

défaillance, surtout si j’interprète trop un jour, si une théorie

aujourd’hui m’emporte qui contrarie celle de la veille, si je pense en

peignant, si j’interviens, patatras! tout fout le camp.

MOI:

--Comment, si vous intervenez?

CÉZANNE:

--L’artiste n’est qu’un réceptacle de sensations, un cerveau, un

appareil enregistreur... Parbleu, un bon appareil, fragile, compliqué,

surtout par rapport aux autres... Mais s’il intervient, s’il ose, lui,

chétif, se mêler volontairement à ce qu’il doit traduire, il y infiltre

sa petitesse. L’œuvre est inférieure.

MOI:

--L’artiste, en somme, serait donc pour vous inférieur à la nature.

CÉZANNE:

Cézanne · 第 8 / 15 段