Un jour, je le décidai à visiter avec moi, rue Laffitte, une exposition

d’ensemble, où une quarantaine de ses toiles étaient accrochées. Le

succès était immense. Toute la jeune peinture, tout ce qui compte à

Paris s’était brusquement enthousiasmé. Je le lui avais dit; il avait

haussé les épaules. Il entra. Il fit lentement le tour, comme le plus

humble des visiteurs. Deux ou trois fois il cligna de l’œil devant un

magnifique paysage. Comme honteux, il serra en tremblant la main du

marchand de tableaux qui se prodiguait. Il avait visiblement hâte de

s’enfuir. Nous sortîmes, et, à peine sur le trottoir: «--C’est épatant!

Il a tout encadré.»

Une autre fois, je courus lui annoncer, avec mille précautions, que le

musée impérial de Berlin venait d’acquérir et d’installer deux de ses

plus belles toiles, un paysage acheté jadis chez le père Tanguy par

Jacques-Emile Blanche, et une nature morte.

«--Allez, me répondit-il, ils ne me recevront pas au Salon, pour ça.»

Et ce fut tout.

A quelqu’un qui, le lendemain, lui affirmait: «--Vous entrerez au

Louvre...»

«--Le Louvre, répondit-il, oui... N’empêche que tous les jurés sont des

cochons.»

Et avec un de ces subits éclats de mémoire et de colère qui le

redressaient:

«--Ceux de 67 ont refusé l’_Eté_ de Monet... Alors!... Qu’est-ce que

vous voulez que ça me fasse, à moi... Ce sont toujours les mêmes... Des

amateurs. De jolis cocos!»

Un moment, des amis s’employèrent pour lui faire obtenir la croix.

«--Moi décoré?... goguenardait-il. Allons donc! Je suis la bête noire de

Roujon.»

Il détestait d’ailleurs d’une haine presque enfantine tout ce qui

portait l’estampille officielle. Les hochets, les bourgeois, toutes les

suffisances l’énervaient. La Légion d’honneur lui apparaissait une

bouffonnerie puérile, «mais diantrement forte, puisqu’on peut mener les

hommes avec ça... Napoléon s’y connaissait. Comme en tout, le salaud!

ajoutait-il. Il a fait corriger son tableau à David.»

Il eut l’abomination constante des Beaux-Arts. Il ne faisait d’exception

que pour l’Université.

«--Elle vient de loin, faisait-il... La Sorbonne et saint Louis, le

Collège de France et François Iᵉʳ... Deux amis des peintres, ces deux

rois... Giotto et Titien ont rudement marqué le coup... Puis, j’aime les

grands corps établis, l’Université, les ordres religieux, les Salons...

oui, les Salons, s’ils étaient ce qu’ils devraient être... Tout le mal

vient des écouillés des Beaux-Arts... Ah! Roujon! Roujon!... Il faudrait

se défendre contre de tels types qui mettent l’art en coupe réglée,

avoir une corporation établie, un corps d’état, écoutez un peu, où on

contenterait son amour de la discipline, sans trop perdre de son bon

sentiment bohème, comprenez-vous?... Moi, je voudrais avoir des élèves,

un atelier, leur léguer mon amour, travailler avec eux, sans rien leur

apprendre... Un couvent, un moutier, un phalanstère de peinture où on

s’entraînerait ensemble... Vous viendrez nous de parler du Tintoret ou

de Sophocle, comme Taine... Mais pas de cours, pas d’enseignement de la

peinture... Le dessin passe encore, ça ne compte pas, mais la peinture,

c’est en regardant soi-même les maîtres, la nature surtout, qu’on

apprend, et en voyant peindre les autres... Mais tout cela, ce sont des

rêves... Travaillons.»

C’est sur la terrasse de quelque café du boulevard où il s’était égaré

avec moi, devant le flot des passants qui l’amusait un instant, qu’il

rêvassait ainsi. Il se levait bien vite. Des camelots l’entouraient, se

l’étant signalé les uns aux autres, car il achetait tout, dans sa divine

impuissance à peiner deux yeux qui le regardent. Il chargeait les bras

de ma femme de paniers de fleurs en papier, de petits singes pelucheux,

de pastilles, de jouets.

«--Donnez ça à des gosses, faisait-il en appelant une voiture... Il faut

que les enfants soient heureux.»

Et lui-même parfois jouait comme un enfant, avait des extases naïves où

il dissimulait peut-être quelque immense timidité. Je le revois, durant

tout un repas, à la maison, où, parmi une quinzaine de personnes, ses

plus chauds admirateurs d’alors, il tomba en arrêt devant un timbre de

table et,--comme un enfant, oui, vraiment,--ne cessa de le faire sonner,

avec des yeux ravis.

«--C’est épatant... Je puis récidiver?» demandait-il.

En un quart d’heure après, oubliant le timbre, la table et nous tous, il

eut sur Delacroix une de ces prodigieuses improvisations où il se

livrait tout entier.

Mais cette fougue à Paris, à peine née, l’abandonnait. Il retombait

aussitôt dans l’inquiétude et le dégoût. Un marasme, une vie grise lui

oppressait le cœur. Son labeur devenait plus pénible. Il ne croyait plus

à la durée de son œuvre, mais quand même il s’obstinait. Parfois, à bout

de souffrance, devant ses yeux les tons, les lignes se brouillaient.

Alors il s’asseyait sur sa vieille chaise de paille. De grosses larmes

espacées lui coulaient, une à une, sur les mains, qui le faisaient

sursauter, le tiraient de son sommeil terrible, où il s’enfonçait, tout

éveillé. Lui, si méticuleux toujours pour tout l’attirail de son métier,

n’avait même plus la force de se lever pour nettoyer sa palette ou laver

ses pinceaux. Et la nuit le surprenait ainsi, immobile, crucifié,--la

nuit, la vieillesse, l’impuissance, la mort.

«Pour l’heure présente, m’écrivait-il, je continue à chercher

l’expression de ces sensations confuses que nous apportons en naissant.

Si je meurs, tout sera fini, mais, qu’importe?»

Pour mourir, il revint à Aix. En 1900. Il y passa six ans. Six années de

plein travail, de presque solitude, de soumission parfaite à la lente

douleur, au néant qui venait. Sa mère était morte, trois ans avant, en

1897. On avait vendu le Jas. Il habitait un second étage, à la rue

Boulegon. Il s’y fit d’abord construire un atelier dans les combles,

sous les toits, puis, vite dégoûté, il acheta un terrain, à la traverse

des Lauves, et s’y fit bâtir une petite maison avec un vaste atelier

dominant toute la plaine et la ville d’Aix. Entre temps, il avait loué,

au-dessus de Tholonet, le château Noir, qu’on appelle aussi château du

Diable, par la fantaisie d’un marchand de suie, du charbonnier enrichi

qui l’avait fait élever et de haut en bas badigeonner de noir. Le soleil

et la pluie heureusement avaient lavé la noirâtre façade. Elle était

toute dorée, sous ses tuiles rouges, entre ses verts bouquets de pins,

lorsque Cézanne l’habitait, telle qu’elle apparaît si souvent dans les

derniers grands paysages qu’il a peints dans ces parages.

Sa vie, à cette époque, était réglée comme celle d’un moine. Il se

levait avec le jour, le plus souvent allait à la première messe,

rentrait, une heure durant--comme jadis le Tintoret copiant des

centaines de fois certaines têtes de Vitellius--copiait quelque plâtre,

l’écorché de Michel-Ange surtout, sous toutes ses faces, tournant autour

de lui pour s’assurer de tous les mouvements, au crayon, au pinceau, à

l’huile, à l’aquarelle, tantôt le détachant sur le mur gris-bleuté de

l’atelier, tantôt au centre d’une sommaire nature morte, et même contre

un arrosoir, comme je l’ai vu longtemps dans une chambre du Jas de

Bouffan. Car cette habitude lui venait de loin. Ensuite, et selon la

saison et le temps, il travaillait à l’œuvre en train, portrait,

paysage, nature morte, à l’atelier ou dans les champs. Il feuilletait,

cinq minutes, entre les séances d’une heure, une heure un quart, quelque

livre, deux ou trois pages de Sainte-Beuve ou de Charles Blanc, le

_Traité d’Anatomie_ de Tortebat, tout poussiéreux, vénérable, «de

l’Académie des Beaux-Arts, soulignait-il, et du grand siècle». Son

Baudelaire, débroché, en loques, traînait toujours là, à portée de la

main. Aux murs une grande gravure, encadrée de noir, le _Sardanapale_ de

Delacroix, une photographie, fixée par quatre punaises, des _Sirènes_ de

Rubens, et les _Romains de la Décadence_ de Couture. Dans un écrin de

velours rouge, à terre, sur la petite table à pinceaux, sur une chaise,

mais toujours fermé à clef, la petite toile, richement encadrée, de

Delacroix, l’_Agar au désert_, dont il a fait une copie. Un mois durant,

il piqua aussi au mur les _Sabines_, «ce David!» faisait-il, ironique,

et, parfois, des dessins de Daumier et de Forain coupés dans les

journaux. Mais tout cela ramassé dans un coin, près d’une planche en

bois blanc supportant quelques plâtres, les murs, autant dire, étaient

comme nus, immenses, peints à la colle, gris-bleu, soulignés d’une ligne

bleuâtre à hauteur de cimaise. Pas de meubles. Des toiles s’entassaient

le long du soubassement, pêle-mêle. Dans le salon du Jas de Bouffan il

avait fait une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse, d’un

Lancret, une danse dans un parc, et ébauché deux ou trois scènes

bibliques, une Madeleine, un homme gigantesque, superbe, vu de dos,

appuyé à un rocher, contre un torrent, et, au fond, au-dessus du divan,

le portrait de son père et les _Quatre Saisons_. Ici, plus rien de tel.

L’ascétisme, la nudité. Dans sa chambre, rue Boulegon, à la tête de son

lit, un dessin de Signorelli, l’homme portant l’autre, du Louvre, la

fameuse aquarelle de fleurs de Delacroix acquise de M. Vollard, après la

vente Chocquet, et dont il était littéralement fou, et au-dessus de sa

commode quelques aquarelles de lui, des marronniers du Jas, une barque

sur la Marne, simplement encadrées.

Un soir, le poëte Léo Larguier, essayant de reconstituer un de ses

poëmes pour le réciter au vieux maître, tenait ses yeux obstinément

fixés sur l’aquarelle de la barque, souvenir cher de quelque coin où

Cézanne avait dû venir peindre souvent et dont il devait aimer la

présence: «--Emportez-la,» dit-il. Il eût tout donné. Que de fois, m’a

plus tard raconté son cocher, il lui offrit quelqu’une de ses toiles, la

grande nature morte, la corbeille de pêches, notamment, que cet homme

hésitait à emporter. Cézanne insistait: «--En souvenir de moi... Vous

avez toujours bien soigné maman... Plus tard ça vous fera plaisir.» Dans

sa salle à manger, un paysage d’Aix, une nature morte. C’était là tout

son luxe. Il n’aimait que son travail.

Vers onze heures, il allait à la douche. «--La messe et la douche, c’est

ce qui me tient d’aplomb,» me disait-il. Il déjeunait frugalement. A

pied parfois, en voiture le plus souvent, il partait ensuite et jusqu’à

la nuit il travaillait «au motif». Des enfants dans la rue

l’escortaient, tiraient sa veste, lui jetaient des pierres. Tassé sur

les coussins de la voiture, il faisait semblant de dormir. Il pleurait.

Un soir d’hiver, il rentrait du motif. Il pleuvait. Les enfants le

couvraient de boue. «Il était endormi, m’a raconté le cocher, il roula

sous les roues. Je le relevai tout meurtri...» Les voyous le laissèrent

depuis. Mais dans son apparent sommeil, vers quel néant plus profond

s’était-il peut-être penché, de quel désespoir sous les roues son cocher

l’avait-il éveillé? On pense, malgré soi, à la fin de Balthazar Claës,

aux dernières pages de la _Recherche de l’absolu_... Cézanne atteignait

le sien.

Il rentrait à la tombée du jour, dînait à peine, à moins qu’il n’eût

Solari, le jeune peintre Camoin ou quelque rare invité avec lui, et se

couchait «avec les poules». Certaines soirées d’hiver en attendant le

dîner, il feuilletait sa collection des volumes de Charles Blanc, y

lisait l’histoire des peintres et même s’amusait à en copier certaines

reproductions, qu’il retransformait lentement. Il partait de là pour

songer, méditer, le crayon à la main. Ce qui, tout jeune, le ravissait,

les rêves, les inspirations qu’il tirait des numéros du _Magasin

Pittoresque_ qui lui tombaient sous la main, le cherchait-il, sur ses

vieux jours, dans les pauvres pages et les mauvaises planches de Charles

Blanc? Tout suffit à une cervelle comme la sienne, pour réveiller

l’imagination engourdie et trouver, à côté du labeur quotidien, un

délassement qui fructifie encore en œuvres peut-être et en réflexions.

Il n’y a pas à répondre à la naïveté ou à la suffisance de ceux qui,

oubliant que Cézanne a passé, en somme, une ou deux années de sa vie

dans le Louvre, a visité les musées de Flandre, a couru, six lustres

durant, toutes les églises et les expositions de Paris, a pas mal voyagé

en France, et en touriste très averti, a passé des journées à compulser

des photographies de toutes sortes, à dévorer une véritable

bibliothèque, lui qui, d’une culture générale très profonde, sinon très

apparente, était, comme pas un, informé sur tout ce qui touchait à son

art, il n’y a pas à répondre à ceux qui croient ou prétendent que les

médiocres volumes de Charles Blanc faisaient tout son bagage et tous

ses documents et que ses fautes de dessin--ses fautes de

dessin!--viennent des reproductions défectueuses qui, soi-disant, lui

révélaient les maîtres. La prodigieuse force d’un Cézanne s’empare de

tout. Dans sa solitaire chambre d’Aix, si Charles Blanc lui tombe sous

la main,--par quel hasard? il serait amusant de le découvrir, et les

tomes restèrent longtemps dépareillés,--il en tire tout ce dont son

appétit lyrique a faim. Il s’en enivre sourdement. Il transforme, il

magnifie ces mornes images, comme il faisait jadis, sous la lampe

paternelle, en attendant le souper, des gravures de modes que lui

laissait colorier sa mère. C’est l’arrangement, le sujet, la composition

toujours qui le passionnent et l’entraînent. Ce sont ces noms de

peintres sous leurs reproductions qui le font rêver. Pour le reste,

personne n’a rien à lui apprendre. Il faut ne l’avoir jamais vu au

Louvre, devant Zurbaran ou Jordaens, ne l’avoir jamais entendu, chez

Durand-Ruel, discuter avec Monet ou Renoir, il faut ne l’avoir jamais

vu, ni entendu _vraiment_ pour oser prétendre le contraire. Je

m’indigne. Lui eût haussé les épaules. Il feuilletait Charles Blanc,

relisait Stendhal, Goncourt et Vigny. Dans une vieille édition il

adorait Racine. Apulée et Virgile faisaient toujours ses délices. C’est

Apulée qu’il resavourait dans le texte entre les poses de la _Vieille au

chapelet_.

Le dimanche, il faisait un brin de toilette, allait à la grand’messe à

la basilique, distribuait ses aumônes, une rangée de pauvres le guettant

le long de Saint-Sauveur et même ayant fini par s’échelonner de la

cathédrale chez lui, pour mieux l’accaparer. Il donnait tout ce qu’il

avait. Vers la fin, sa sœur Marie, qu’il craignit toujours, «l’aînée»,

comme il l’appelait, quoiqu’elle eût deux ans de moins que lui, vieille

fille acariâtre et dévote, se crut obligée d’intervenir. C’est elle qui

régla avec la femme de ménage qui avait ordre de ne laisser à Cézanne

que cinquante centimes sur lui, chaque fois qu’il sortait. Le chapeau à

la main, alors, avec la politesse, la mansuétude d’un saint François, il

s’excusait auprès du pauvre qui l’abordait. Et tous deux parfois, parmi

les piailleries des enfants, au milieu de la rue, ils restaient là, en

rougissant.

Il se décida à faire poser l’un d’eux, dans son atelier des Lauves, ce

_Vieux à la casquette_ de la collection Pellerin qui fait le pendant,

poignant et magnifique, à la _Vieille au chapelet_ de la collection

Doucet. C’est dans ces deux toiles, je crois, que toute la foi, la

bonté, l’âme profonde de Cézanne s’est exprimée avec le plus d’art

conscient, de sincérité directe, d’émotion abandonnée. Ce sont ces deux

tristes visages qui le font le frère de Rembrandt et de Dostoïevski.

Leur place est au Louvre,--dans le coin idéal où l’humanité se

transfigure sous les plus mornes apparences, se reconnaît dans la

fraternité des plus misérables vertus.

Cézanne en fut-il satisfait? Dix-huit mois au jas de Bouffan, il

s’acharna sur la _Vieille au chapelet_. La toile achevée, il la jeta

dans un coin. Elle s’empoussiéra, roula à terre, méconnaissable,

piétinée sans égards. Un jour je la reconnus, je la trouvai contre le

poêle, sous le seau à charbon, recevant du tuyau de zinc une lente

goutte de vapeur qui de cinq minutes en cinq minutes dégoulinait sur

elle. Je ne sais quel miracle l’avait conservée intacte. Je la nettoyai.

Elle m’apparut... La pauvre fille était là, toute affaissée, obstinée,

résignée, butée, avec, effritées comme deux vieilles briques, ses

grosses mains de serve jointes, collées au chapelet, son gros tablier de

cotonnade bleue, son gros châle noir de servante bigote, sa coiffe, son

museau de mystique écroulée. Un rayon pourtant, une ombre de pitié

consolait d’une vague lumière son vide front baissé. Toute racornie et

méchante, une bonté l’enveloppait. Son âme desséchée tremblait toute,

réfugiée au geste de ses mains.

Cézanne me dit son histoire. A soixante-dix ans, religieuse sans foi,

elle avait, dans un sursaut d’agonie, enjambé sur une échelle le mur de

son couvent. Décrépite, hallucinée, rôdant comme une pauvre bête, il

l’avait recueillie, l’avait vaguement prise comme bonne, en souvenir de

Diderot et par naturelle bonté, puis l’avait fait poser, et maintenant

la vieille défroquée le volait comme dans un bois, lui revendant, pour

essuyer ses pinceaux, ses serviettes et ses draps qu’elle lacérait en

chiffons, en murmurant les litanies; mais il continuait à la garder,

fermant les yeux, par charité. Dans sa bonté, son cœur d’homme sensible

est là tout entier comme son cerveau d’artiste souffrant s’est tout

entier, et très étrangement, traduit dans l’épisode du mendiant à la

casquette.

Il faisait poser le vieillard. Souvent le pauvre, malade, ne venait pas.

Alors Cézanne posait lui-même. Il revêtait devant un miroir les sales

guenilles. Et un étrange échange ainsi, une substitution mystique, et

peut-être voulue, mêla, sur la toile profonde, les traits du vieux

mendiant à ceux du vieil artiste, leurs deux vies au confluent du même

néant et de la même immortalité. On reconnaît, sous la loqueteuse

casquette, un Cézanne désabusé, une lamentable ambition qui va

sommeiller enfin au repos gagné dans le dégoût, et en même temps un cœur

attendri, un regard de pauvre confiant qui voit venir à lui l’aumône

fraternelle du bon riche qui peut-être l’envie. Les verts lugubres, les

coulées chaudes et livides à la fois, les empâtements sordides, les

vêtements encroûtés, la face ravagée et fiévreuse, toute la toile sue la

misère atroce, misère d’un corps robuste que le malheur, la faim ont

délabré, misère d’une âme immense que tous ses rêves, son art ont

déçue... Ce _Vieux à la casquette_ est significatif des jours

crépusculaires, de l’agonie du peintre. Plus qu’une œuvre, c’est comme

un testament moral. C’est là peut-être qu’il faut chercher et méditer le

dernier mot que le vieux Cézanne ait dit sur la vie et sur lui-même. De

ce corps, de ce visage dégradés, en leur infusant son âme il a tiré,

comme Shakespeare, une espèce de roi inconscient dans sa farouche

sainteté.

Le dimanche, en revenant de la grand’messe, il allait déjeuner chez sa

vieille sœur, rendre visite à son autre sœur et à ses petites nièces.

Avant les vêpres, il se hasardait parfois à venir au café Clément

feuilleter les journaux illustrés. Il faisait ses délices du _Rire_ et

restait en contemplation devant les Forains. «--Il y a du Balzac en lui,

et puis, comme c’est dessiné... En voilà un qui n’a pas passé par

l’Ecole... Il sait son affaire... Il vous campe un caractère, un vice,

une passion, en trois coups, et c’est bête comme chou... C’est la vie

qu’on coudoie ici... Voyez.» Parfois, sur un coin de table, sur un bout

de papier, il copiait une silhouette, ou bien jetait vingt sous au

garçon et emportait le journal.

Il allait aux vêpres. Il suivait les sermons du carême, ceux de l’abbé

Tardif notamment, esprit ardent, ouvert, original comme le sien, à qui

il rendait quelquefois visite, et qui, un jour, lui donna la joie

d’entendre décrire un de ses paysages du haut de la chaire même de

Saint-Sauveur. En sortant, il aimait à s’attarder sur la petite place

crépusculaire, devant la cathédrale, au pied du monument élevé à Peiresc

par son ami Solari, et à y discuter religion et philosophie avec un des

maîtres de la Faculté, Georges Dumesnil, dont il prisait infiniment la

conversation nourrie et les aperçus ingénieux.

«--Vous avez eu là un bon maître, me disait-il... Voilà ce qui m’a

manqué, voilà ce qui manque aux jeunes peintres qui viennent, un maître,

un bon maître, un enseignement parti du cœur, de l’expérience, et plus

sensible, plus vivant d’exemple que de théorie dogmatique... Dumesnil

met dans tout ce qu’il dit une chaleur, une sorte de regard d’âme qui

vous pénètre et qui vous fait penser, comme malgré vous... En peignant

le lendemain, je me souviens parfois de ce qu’il m’a dit la veille, et

mon travail n’en souffre pas, comme lorsque quelque idée m’obsède à mon

chevalet, au contraire... Il est très clair et très cordial, français.

Ça revigore de se rappeler, quand la besogne flanche, qu’il y a à côté

de vous, dans la même ville, un bougre comme lui penché peut-être au

même moment sur son établi.»

Il aimait cette idée de la solidarité dans le labeur. Devant son atelier

de la rue Boulegon s’activait une importante ferronnerie; il y

descendait souvent le soir, s’asseyait dans un coin, à côté de la forge,

et méditait, dans l’haleine du travail, devant les gestes des forgerons,

suivait leurs ombres dansantes sur le mur, parfois esquissait en

quelques traits une strophe surprise de l’actif poëme en sueur.

«--Ne bougez plus, criait-il d’une voix tonnante... Une minute!»

Il sabrait sa feuille d’indications. Puis, brusquement retombé de son

art à sa timidité, il jetait une pièce d’argent sur l’enclume: «--Vous

boirez à ma santé...» et, l’épaule basse, rasant les établis, il

s’enfuyait. On ne le revoyait plus de quelques jours. Tous les ouvriers

l’aimaient beaucoup. Obscurément les gens du peuple ont la conscience de

toute maîtrise, et lorsqu’à cette autorité cachée se joignent, comme

chez Cézanne, la simplicité et la bonté, ils sont prêts à tous les

dévouements. J’ai vu un de ces serruriers suivre, de loin, le vieux

maître, lorsqu’il sortait de chez lui, pour le délivrer des gamins qui,

sans qu’il s’en aperçût, s’amusaient à l’exciter en le huant.

Dans cet état terrible, cette sorte d’hallucination morale où il tombait

après une trop forte tension d’esprit, une trop longue séance de

recherche obstinée, il s’en allait parfois, rasant les murs, sans rien

voir de la rue, dans son vêtement de travail encroûté de couleurs, les

poches en loques, tous les boutons partis, il s’en allait, prêtant à

quelque être vaguement rencontré, et qui l’avait peut-être salué, des

motifs prodigieux de le persécuter. On le suivait, on l’espionnait,

croyait-il. Il hâtait le pas, heurtait les passants, s’enfuyait. Les

enfants criaient à la chienlit. Il arrivait à son atelier des Lauves,

fermait portes et fenêtres, se barricadait et les poings crispés, devant

quelque toile crevée parfois dans un accès de désespoir ou de rage, il

se demandait ce qu’il avait pu faire aux êtres et aux choses pour être

entouré ainsi d’une si unanime hostilité, lui qui aimait tout, qui ne

voulait que le bien du monde et ne cherchait en toute apparence que le

rayonnement d’une universelle bonté. Il dramatisait tout. Rien de banal

ne pouvait lui demeurer dans l’âme sans qu’il le mouvementât jusqu’au

tragique.

Cézanne · 第 7 / 15 段