Il voyait aussi Guillaumin et quelques bons camarades dans un café des

Batignolles. Il exécrait Puvis de Chavannes, au point de vouloir

expulser de chez moi la reproduction que j’en avais de l’hémicycle de la

Sorbonne.

«--Quelle mauvaise littérature!» disait-il.

Il me parla quelquefois, et toujours avec sympathie, de Van Gogh, dont

il se plaisait à admirer deux toiles chez moi, et de Paul Gauguin; je ne

crois pas qu’il les soit allé voir, comme on l’a prétendu, à Arles. Il

rencontra Gauguin chez le père Tanguy et au café, mais rarement.

Il n’avait de vrais amis que les arbres. Ces sous-bois frissonnants, ces

ponts sur des mares, ces feuillages profonds où toutes les gammes des

verts se gorgent des sèves de la forêt, ces verdures traînantes où se

reflètent toutes les respirations de l’eau, datent de cette époque. Ses

toiles d’alors sont touffues, fraîches, d’une vie paisible, avec leurs

chemins sourds, leurs fuites heureuses, leurs maisons de clarté

épanouie; elles sont reposantes avec leurs hauts peupliers tranquilles,

leurs rivières endormies où trempent de beaux nuages descendus jusqu’aux

herbes, leurs émeraudes nuancées, leurs échappées de brumes forestières.

Aux environs d’Aix, au contraire, il cherche des aspects brutaux,

ramassés, presque renfrognés de collines ardentes, des profils tragiques

de ravins secs, des arbres sans feuilles, de massives maisons carrées,

des toits flambants et roussis, des champs encigalés où sous la paille

rase la terre fendillée s’écaille. Il ne retrouve quelque verte

tendresse que lorsqu’il s’attache à rendre, sœur de la sienne, la

vieille rêverie des bassins, des lions moussus du Jas de Bouffan, les

façades de la maison paternelle, l’ordonnance classique des sombres

allées où les marronniers, redevenus sauvages, éclaircissent leurs

branches sur le gravier barbu du parc abandonné. Il fait quelques

portraits. Il songe au tableau des _Moissons_. Il imagine, en une

ébauche très poussée, dont la collection Bernheim-Jeune possède une

réplique, il imagine, à la manière du Poussin, mais toute parente de la

campagne qui environne le Jas, une plaine biblique à moitié moissonnée,

avec, au premier plan, un groupe de rustres qui se reposent, mangent et

boivent en plein soleil. Une femme les sert. Ils sont en bras de chemise

et en chapeaux de paille. Un, entre ses coudes nus, hausse une

dame-jeanne pansue et, la tête renversée, reçoit un long jet de vin dans

la gorge. Un grand arbre, un pin tordu, se dresse. Plus loin, d’autres

faucheurs s’enfoncent dans les blés énormes, et la vague jaune, sous le

ciel de pourpre bleue, bat les coteaux ordonnancés que contemple un

château, la bastide du Diable, où Cézanne revint et qu’il loua dans ses

dernières années, ravi par la haute façade dominant les pinèdes du

Tholonet.

Il peignit aussi les _Baigneurs_, refusés dans le legs Caillebotte pour

la honte éternelle du Luxembourg,--le ciel de marbre bleu aux nuages

d’apocalypse, le vacillement de la terre, le mont Victoire comme

rapetissé, écrasé sous l’effroi cosmique qui passe, et les hommes

indifférents, les anatomies tranquilles, leur puissance michelangesque

au bord de ce Jugement des choses qu’ils ne soupçonnent pas. C’était, de

telles toiles, la flambée romantique qui revenait encore de loin en loin

et lui léchait le cerveau d’une fièvre où il se dégorgeait. Il

s’apaisait, se contraignait, se classicisait, si je puis dire, dans ses

natures mortes où, dans le pli des étoffes, l’arrangement des objets,

fixés une fois pour toutes[13], son grand style se contentait et

laissait, sans peur, sa délicate sensibilité se nuancer librement, sans

autre souci que d’assourdir son opulente finesse ou, comme par jeu,

d’attendrir sa trop riche vigueur. Il atteignait, en spiritualisant des

pommes et du vin, tant il les dégageait de tout ce qui n’était pas joie

de la couleur pure, la substance même de son émotion. Il contentait «le

besoin d’harmonie et la fièvre de l’expression originale» qui fait le

fonds de son génie. Il dépassait Chardin.

Il eut une joie imprévue, la rencontre qu’il fit de Monticelli à

Marseille. Ce fut une soudaine amitié. Sac au dos, ils partirent tous

deux pour un mois, battirent, comme jadis il l’avait fait avec Zola,

tout le pays autour de Marseille et d’Aix. Pipes fumées au seuil des

fermes, discussions interminables, pochades brossées par Monticelli

tandis que Cézanne récitait de l’Apulée ou du Virgile; Monticelli

raffola de cette escapade, en garda un souvenir longtemps radieux. Je

tiens ce détail du peintre Lauzet qui a gravé dans une suite d’album

magnifique une vingtaine des plus belles œuvres de Monticelli. Cézanne,

lui, ne m’en parla jamais. Il avait ainsi pour certaines de ses joies

une sorte de pudeur qui le faisait se cloîtrer au fond de lui-même pour

y garder farouchement la mémoire des minutes heureuses. Les choses de

l’amitié lui parurent toujours merveilleuses et profondes, avec je ne

sais quoi de jaloux qu’il ne fallait pas galvauder. J’ai appris, par

exemple, qu’il avait à Paris, rue Ballu, un vieux camarade, un

cordonnier chez qui il allait passer de longues heures silencieuses,

qu’il aida, paraît-il, dans des circonstances graves, mais sur lequel

jamais il ne soufflait mot. On le surprit parfois, assis dans la

boutique poisseuse, affectueux, reposé, son sourire penché sur le pauvre

travail de son ami, comme en contemplation devant les vieilles tiges et

les bottines rapiécées; mais il faisait grand mystère et se cachait pour

le venir voir. Avec mon père et ses vieux compagnons de collège il

montrait des délicatesses de cœur infinies. Tous ceux qui l’ont approché

de très près l’ont chéri sans réserve. D’un mot, d’un geste, d’un

regard, ce farouche sentimental, cet expansif si retenu savait exprimer

toutes les richesses d’une charité d’autant plus raffinée qu’en un seul

elle s’adressait pour ainsi dire à tous. Il avait la bonté des grands

sous la réserve des naïfs et des forts, des forts dont on a trop souvent

gaspillé les avances. Aussi sa susceptibilité était-elle toujours

frémissante. Il exigeait désormais des autres les attentions qu’il ne

leur ménageait jamais. Sa sensibilité devenait presque maladive. Un

sourire échangé entre une servante et Zola, au haut d’un escalier, un

jour qu’il arrivait en retard, m’a-t-il raconté, empêtré de paquets, le

chapeau cabossé, l’éloigna de Médan pour toujours. Sa misanthropie, dans

la tension brûlante de tout son être et l’angoisse de plus en plus

nourrie de ses recherches, se changeait comme chez Jean-Jacques en

crises de défiance qui touchaient vite à l’idée de la persécution.

L’_Œuvre_ venait de paraître. Pourtant il m’affirma toujours, et il ne

mentait jamais, que ce livre n’était pour rien dans cette brouille avec

son vieux compagnon.

En 1885, après un séjour en Normandie chez son ami Chocquet dont il

peignit alors le fameux portrait se détachant sur un feuillage vert,

Cézanne vint à Médan. Il y passa tout le mois de juillet. Zola écrivait

l’_Œuvre_. Il dut sûrement beaucoup causer du livre et en lire

d’importants fragments à Cézanne. Les premiers chapitres du volume

toujours émurent profondément celui-ci, il les déclarait d’une vérité à

peine transposée et intimement touchante pour lui qui y retrouvait les

plus belles heures de sa jeunesse. Lorsque, ensuite, le livre bifurque

avec le caractère de Lantier guetté par la folie, il sentait bien qu’il

n’y avait là qu’une nécessité de plan, qu’il devenait, lui, tout à fait

absent de la pensée de Zola, que Zola, en somme, n’avait pas écrit ses

mémoires, mais un roman et qui faisait partie d’un vaste ensemble

longuement médité. La figure de Philippe Solari, représenté sous les

traits du sculpteur Mahoudeau, était très faussée aussi, pour le besoin

de l’action, et Solari ne songea, pas plus que Cézanne, à s’en

formaliser. Son culte pour Zola, ne défaillit jamais. Et ce dernier,

lorsque je le vis à Paris, quinze ans après l’_Œuvre_, me parla de ses

deux amis avec la plus admirative affection. C’était aux environs de

1900. Il aimait toujours Cézanne, malgré sa bouderie, de toute l’amitié

d’un grand cœur fraternel, «et même, me dit-il en propres termes, je

commence à mieux comprendre sa peinture, que j’ai toujours goûtée, mais

qui m’a échappé longtemps, car je la croyais exaspérée, alors qu’elle

est d’une sincérité, d’une vérité incroyable.»

En septembre 1885, Cézanne revint reprendre foi à Aix. Il peignit dans

les alentours, à Gardanne. Il vivait chez des paysans, louant une

chambre à la ferme, couchant même parfois au grenier, roulé dans un drap

jeté sur la paille, mangeant à la table commune, travaillant tout le

jour. C’est le moment où il coupe de la barre du Cengle les flancs de la

Sainte-Victoire, dans des toiles sans ciel, où il dépouille de toute

ombre les collines de Montaiguet, balance d’âpres pins sur des plaines

fuyantes, isole des bastides dans des carrés de labours et de blés, où

il profile la chaîne bleue du Pilon du Roure sur la respiration miroitée

d’une mer qu’elle cache, mais qu’on devine à la clarté humide, au

sourire marin où trempent ses sommets... C’est le moment surtout où il

peint, sous toutes ses faces, ce village de Gardanne enraciné dans son

coteau, le clocher rugueux, le troupeau roussi des maisons, les toits

brûlés, une masse de grands feuillages mettant toujours une fraîcheur,

un puits de lumière verte quelque part dans la chaleur, et sur la

colline sèche les deux moulins, les deux tours abandonnées. Il

simplifie. Il ramasse, concentre les lignes, mais nuance de plus en plus

les ombres, verse, sans le chercher, comme une humanité dans le paysage.

Une humanité grêle, pauvre, étriquée encore, qui prête aux choses une

vertu acariâtre, aux roches, aux nuages un aspect maussade, aux couches

d’air une massivité, qui dépouille et schématise, qui montre encore trop

le labeur, mais qui, on le sent déjà, va désormais aller

s’approfondissant, nourrie de clarté, fluide, spiritualisée, fondue, bue

par la terre, absorbée par le ciel, toute infusée dans la nature et

toute la nature infusée en elle. Il faut avoir vu, entassées dans les

combles du Jas de Bouffan, pêle-mêle, les centaines de toiles, pour la

plupart inachevées, souillées, martelées, de cette époque, pour

comprendre le travail sourd, pénible, le martyre heureux avec lequel

Cézanne s’est emparé de son âme et de cette terre, les a, pour ainsi

dire, emboîtées, imbriquées l’une en l’autre, dans le même regard, le

même métier. Toiles presque blanches où sous le seul treillis des lignes

bleues et de quelques taches vertes se profile une épaule de colline, un

rire d’arbre, un chemin chaud; toiles presque vides, bourrées par

places, échantillonnées comme un écheveau de soie de toutes les nuances

de l’arc-en-ciel juxtaposées; damiers presque géométriques sabrés de

longues ombres claires; grands pans de murs croulant au bord d’abîmes à

peine dessinés; blocs d’arbres enchevêtrés, ici minces et fins panaches

à peine indiqués d’une teinte fuyante, là troncs massifs, racines

pesantes s’agriffant à la roche,--on suit, sous ces fouillis, ces

manques, ces clartés, le lent cheminement d’une raison sensible, la

conquête, vingt fois abandonnée, vingt fois reprise, d’une logique

colorée aux prises avec une émotion respectueuse, on descend jusqu’aux

couches profondes, aux assises de la pensée de Cézanne. Cette analyse de

la matière intime est aussi ténue, aussi aiguë que la psychologie

innombrable de Dostoïevski dénouant les fils de l’âme humaine. Elle est

aussi émue, aussi baignée, dans son austérité, de bonté et d’amour.

C’est là-dessus que Cézanne établira, qu’il établit son art. La fleur

légère, l’air duveté de ses plus beaux paysages reposeront sur cet âpre

métier, s’enracineront dans cet obstiné labour.

Pendant qu’il se livre à ce labeur enivrant, son père, tombé en enfance,

maniaque d’avarice, cachant des sous sous les pierres du Jas, meurt, en

1886. Il se détache de plus en plus des hommes. Quelques paysans, le

soir, à la veillée, ruminent près de lui. La terre le pénètre. Il se

décante, si j’ose dire, de toute fausse culture et de tous préjugés. Il

redevient, lui l’extrême civilisé, un primitif naïf. Sa roide et âpre

nature, pleine de finesses si singulières, ne mettra désormais toutes

ses séductions que dans le charme comme ajouré de ses toiles austères.

Il s’enfonce dans sa sainteté, le détachement de tout ce qui n’est pas

la peinture.

Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de

Marseille et conservateur du muséum d’histoire naturelle, vient le voir,

le dimanche, de loin en loin, dresse un chevalet à côté du sien, le

rattache au monde, en lui parlant de ses travaux géologiques, d’un

aixois, le marquis de Saporta, son collaborateur avec lequel il est en

train d’établir la grande hypothèse évolutive de la migration des arbres

devant les froids du pôle, de la lutte des espèces végétales s’adaptant

entre elles. Esprit vif, tempérament clair, Antoine Marion expose, le

pinceau à la main, les idées darwiniennes, la découverte qu’il a faite,

au pied de la Sainte-Victoire, de squelettes d’anthropoïdes. Il trace, à

profonds traits, l’histoire du globe, la naissance dans ce coin de

Provence des paysages qu’ils peignent, leur premier affleurement

au-dessus des glaces, leurs séculaires transformations, et que dans

toutes leurs couleurs et leurs nuances se perpétue la vie inscrite de

leurs origines. Il s’exalte. Un frisson de science enveloppe les deux

hommes, perdus dans la poussière. Cézanne s’arrête de peindre... Les

sillons fument. Les pins embaument. Les vieilles pentes du monde

s’azurent d’un bleu plus irréel d’être ainsi mieux compris. L’immense

sensibilité du peintre vacille de nouveau dans toutes ses recherches. Le

mystère géologique se surajoute au tourment mystérieux d’aimer la terre

et les éléments pour eux-mêmes. Comme toujours, dans ce cerveau

halluciné de savoir et d’amour, des théories s’ébauchent, qu’il rapporte

tout de suite à son art. La science le mord cette fois, comme la

littérature naguère. Il pense. Il réfléchit. Il souffre.

Il doute.

Au moment où il allait toucher la réalisation, cette inquiétude le

ravage d’un coup. Il veut atteindre la structure même de la terre sous

la face passagère et ses saisons. Il n’a rien peint, il n’a rien fait,

se dit-il, labouré d’amertume et d’espoir. Il tourne brusquement le dos

à la route qu’il suivait, au point de vue qu’il avait si péniblement

conquis sur la nature et lui-même. Ame pathétique toujours en gestation,

la plus émouvamment créatrice peut-être qui fut jamais, tout ce qui

l’approche le modifie. Il s’en empare, le multiplie, l’absorbe. Un

lyrique dégoût l’envahit de ce qui eût pu le satisfaire hier. Rien ne le

satisfera jamais. Pour peindre, il lui faut ne rien voir que son œuvre.

Même ses amis, même ses enthousiasmes lui sont nuisibles, le dépriment,

le détournent. Il faut qu’il soit seul. Grand drame de conscience chez

cet artiste affamé de tendresse! L’homme n’est jamais seul. Cézanne,

nous le verrons plus tard, fait d’un arbre, d’un olivier, son ami. Il

aime. Et plus il veut qu’on le comprenne, plus il s’appuie sur la raison

pour être aimé des autres,--plus il s’éloigne d’eux. Son intelligence le

tue.

IV

LA VIEILLESSE

«Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la

simple agglomération de petits faits. Il faut qu’un sentiment profond

embrasse l’ensemble et en fasse l’unité,» dit Renan, en parlant de

Jésus, dans son premier volume de l’_Histoire des Origines du

Christianisme_. Je n’oserais toucher au «sentiment profond» qui anima

toute la vie de Cézanne et en fit l’unité, si je ne l’avais approché. Je

le connus en 1896. Il n’avait que cinquante-sept ans, mais, brûlé par

son martyre intérieur, découragé, souffrant, il paraissait déjà un

vieillard. Sa constitution robuste se redressait encore, crispée, nouée

dans sa forte race, mais des maux de tête violents l’attaquaient presque

chaque soir, le diabète le torturait. Il excédait constamment sa

puissance. Nerveux, les yeux striés, le cerveau ravagé, la fièvre au

cœur, son doute l’abattait. Travaillant dans la joie, il eût peint

jusqu’à cent ans comme le Titien. Il surmenait la bête en lui, faisant

toujours ces longues promenades dont il avait gardé la passion,

escaladant le mont Victoire, seul, le carnier au dos, sous le soleil ou

sous la pluie. Sobre, il déjeunait souvent d’un morceau de fromage, de

pain et de quelques noix, sans quitter l’atelier. Un verre de bon vin

là-dessus, une tasse de café, et ce régal d’ascète le soutenait jusqu’au

soir. Il abominait l’alcool, mais adorait les vieux vins de pays, dont

il arrosait de temps en temps quelque large ribote avec Solari ou Paul

Alexis. Après les premières chaudes rasades, une flambée comme

surnaturelle le mettait debout, redressait ses épaules un peu voûtées,

lui embrasait la face. Une étrange lucidité l’animait. Une logique drue,

un enthousiasme serré amenaient son émotion à son expression la plus

haute. Son lyrisme éclatait. Une irrésistible éloquence le traduisait

jusqu’aux plus intimes ressources de la langue et de sa pensée. Qui ne

l’a pas écouté dans une de ces heures, où il apparaissait tout entier

sublime, ne sait rien de lui. Sa misanthropie, ses airs farouches

tombaient. Son érudition, sa tendresse, ses souvenirs se prodiguaient.

Il enchaînait les théories, refaisait le monde, aimait, comprenait tout.

Son génie persécuté triomphait tout entier. Ironique, ardent, joyeux, sa

bonté constructive embrassait toutes choses. C’est ainsi sans doute

qu’il eût toujours vécu, si la gloire fût venue à lui.

La première fois que je le vis, il était au café. Solari, Numa Coste,

mon père causaient avec lui. C’était un dimanche, à l’heure de

l’apéritif. Ils étaient attablés sur le cours Mirabeau, à la terrasse du

café Oriental, que fréquentaient Alexis et Coste. La nuit tombait des

grands platanes. La foule endimanchée rentrait de «la musique». Un soir

provincial tranquillisait la ville. Ses amis parlaient, lui, les bras

croisés, écoutait et regardait. Le crâne chauve, avec sur la nuque de

longs cheveux gris encore abondants, une barbiche et d’épaisses

moustaches de vieux colonel cachant sa bouche sensuelle, rasé de frais,

le teint coloré, il eût paru quelque grognard à la retraite, n’eussent

été le large front bosselé de génie, d’une courbe, d’une plénitude

admirables, et les yeux sanglants, dominateurs, qui s’emparaient tout de

suite du monde et ne vous lâchaient plus. Ce jour-là une jaquette de

bonne coupe lui enserrait le torse, un torse robuste de paysan et de

maître. Un col bas lui découvrait le cou. Sa cravate noire était

parfaitement nouée. Il négligeait parfois sa toilette, traînant en

sabots et en chapeau dépenaillé. Il était «bien mis» lorsqu’il y

songeait. Il avait dû, ce dimanche-là, passer la journée chez sa sœur.

Je n’étais rien, presqu’un enfant. J’avais vu dans une vague exposition

aixoise deux paysages de lui, et toute la peinture m’était entrée dans

les yeux. Ces deux toiles m’avaient ouvert le monde des couleurs et des

lignes, et depuis une semaine je m’en allais enivré d’un univers

nouveau. Mon père m’avait promis de me présenter à ce peintre, bafoué de

toute la ville. Je le devinai, là. Je m’approchai, je lui murmurai mon

admiration. Il rougit, se mit à bégayer. Puis il se redressa, me

déchargea un regard terrible qui me fit rougir à mon tour, me brûla

jusqu’aux talons.

«--Ne vous fichez pas de moi, mon petit, hein?»

Il ébranla le guéridon d’un formidable coup de poing. Les verres

tintèrent. Tout chavira. Je crois que je n’ai jamais eu une plus grande

angoisse. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses deux mains

m’empoignèrent.

«--Asseyez-vous là... C’est ton petit, Henri? dit-il en s’adressant à

mon père... Il est gentil...» Sa voix de colère traînait maintenant,

toute attendrie de bonté, et se tournant vers moi: «--Vous êtes jeune...

Vous ne savez pas, vous. Je ne veux plus peindre. J’ai tout lâché...

Ecoutez un peu, je suis un malheureux... Il ne faut pas m’en vouloir...

Comment puis-je croire que vous coupez dans ma peinture, pour deux

toiles que vous avez aperçues, alors que tous ces... qui pondent de la

copie sur moi n’y ont jamais vu goutte... Ah! ils m’en ont fait un mal,

ceux-là... C’est Sainte-Victoire surtout qui vous a tapé dans l’œil.

Voyez-vous ça? Elle vous plaît, cette toile... Demain, elle sera chez

vous... Et je la signerai...»

Il se retourna vers les autres.

«--Causez, vous. Moi, je veux bavarder avec le petit. Je l’emmène... Si

on soupait ensemble, dis, Henri?»

Il vida son verre, me prit sous le bras. Nous nous enfonçâmes dans la

nuit, sur les boulevards, autour de la ville. Il était dans un état

d’exaltation incroyable. Il m’ouvrit son âme, me dit son désespoir,

l’abandon où il se mourait, le martyre de sa peinture et de sa vie, ce

«sentiment profond», cette «unité» dont parle Renan et que je voudrais

rendre, et dont, ce soir-là, j’eus le frisson, plus loin que

l’admiration, jusqu’à l’extase. Je touchais son génie, du cœur. Il

m’était sensible. Je n’aurais jamais cru qu’on pût être si grand et si

malheureux, et je ne savais plus, lorsque je le quittai, si j’avais la

religion de sa souffrance humaine ou le culte de son don surnaturel.

Durant une semaine, je le vis chaque jour. Il me mena au Jas de Bouffan,

me montra ses toiles. Il fit de grandes courses avec moi. Il venait me

chercher le matin, nous ne rentrions que le soir, fourbus, poussiéreux,

mais vaillants, prêts à recommencer le lendemain. Ce fut une semaine

d’emportement où Cézanne avait l’air de se régénérer. Il était comme

ivre. Une même naïveté, je crois, unissait mon ignorante jeunesse à son

candide et plein savoir. Tous sujets nous étaient bons. Il ne parlait

jamais de lui, mais, au seuil de la vie où j’entrais, il aurait voulu,

me disait-il, me léguer son expérience. Il regrettait que je ne fusse

pas peintre. Le pays nous exaltait. Il m’en découvrait, il m’en

prolongeait toutes les beautés dans toutes les perspectives de son

lyrisme et de son art. Il renaissait, à mon enthousiasme. Ce que je lui

apportais n’était rien, qu’un souffle de jeunesse, une foi où il

rajeunissait. Mais dans cette grande âme tout ce qu’on jetait, le

moindre bruit, avait des échos immenses. Il voulait faire mon portrait,

celui de ma femme. Il commença celui de mon père. Il l’abandonna dès la

première séance, tenté par les escapades que nous faisions au Tholonet,

au pont de l’Arc, les repas ensoleillés, arrosés de vieux vin. C’était

au printemps. Il étreignait la campagne avec des yeux ravis. Les

premières verdures l’émouvaient. Tout l’attendrissait. Il s’arrêtait

pour voir fuir la route blanche ou se balancer un nuage. Il ramassait

une poignée de terre humide qu’il pétrissait comme pour la posséder de

plus près, la mieux mêler à son sang reverdi. Il buvait au creux des

ruisseaux.

«--C’est la première fois que je vois le printemps,» disait-il.

Toute sa confiance aussi refleurissait. Il finissait par me parler de

son génie. Un soir, dans un abandon de son être, il m’avoua: «Je suis le

seul peintre vivant.»

Puis il serra les poings, tomba dans un sombre silence. Il rentra

farouche. Comme si un désastre s’était abattu sur lui. Le lendemain, il

ne vint pas. Il ne me reçut pas au Jas. J’insistai vainement, durant

quelques jours. Puis je reçus ce billet:

«Cher monsieur, je pars demain pour Paris. Je vous prie d’agréer

l’expression de mes meilleurs sentiments et mes plus sincères

salutations.»

Cézanne · 第 5 / 15 段