Batignolles. Il exécrait Puvis de Chavannes, au point de vouloir
expulser de chez moi la reproduction que j’en avais de l’hémicycle de la
Sorbonne.
«--Quelle mauvaise littérature!» disait-il.
Il me parla quelquefois, et toujours avec sympathie, de Van Gogh, dont
il se plaisait à admirer deux toiles chez moi, et de Paul Gauguin; je ne
crois pas qu’il les soit allé voir, comme on l’a prétendu, à Arles. Il
rencontra Gauguin chez le père Tanguy et au café, mais rarement.
Il n’avait de vrais amis que les arbres. Ces sous-bois frissonnants, ces
ponts sur des mares, ces feuillages profonds où toutes les gammes des
verts se gorgent des sèves de la forêt, ces verdures traînantes où se
reflètent toutes les respirations de l’eau, datent de cette époque. Ses
toiles d’alors sont touffues, fraîches, d’une vie paisible, avec leurs
chemins sourds, leurs fuites heureuses, leurs maisons de clarté
épanouie; elles sont reposantes avec leurs hauts peupliers tranquilles,
leurs rivières endormies où trempent de beaux nuages descendus jusqu’aux
herbes, leurs émeraudes nuancées, leurs échappées de brumes forestières.
Aux environs d’Aix, au contraire, il cherche des aspects brutaux,
ramassés, presque renfrognés de collines ardentes, des profils tragiques
de ravins secs, des arbres sans feuilles, de massives maisons carrées,
des toits flambants et roussis, des champs encigalés où sous la paille
rase la terre fendillée s’écaille. Il ne retrouve quelque verte
tendresse que lorsqu’il s’attache à rendre, sœur de la sienne, la
vieille rêverie des bassins, des lions moussus du Jas de Bouffan, les
façades de la maison paternelle, l’ordonnance classique des sombres
allées où les marronniers, redevenus sauvages, éclaircissent leurs
branches sur le gravier barbu du parc abandonné. Il fait quelques
portraits. Il songe au tableau des _Moissons_. Il imagine, en une
ébauche très poussée, dont la collection Bernheim-Jeune possède une
réplique, il imagine, à la manière du Poussin, mais toute parente de la
campagne qui environne le Jas, une plaine biblique à moitié moissonnée,
avec, au premier plan, un groupe de rustres qui se reposent, mangent et
boivent en plein soleil. Une femme les sert. Ils sont en bras de chemise
et en chapeaux de paille. Un, entre ses coudes nus, hausse une
dame-jeanne pansue et, la tête renversée, reçoit un long jet de vin dans
la gorge. Un grand arbre, un pin tordu, se dresse. Plus loin, d’autres
faucheurs s’enfoncent dans les blés énormes, et la vague jaune, sous le
ciel de pourpre bleue, bat les coteaux ordonnancés que contemple un
château, la bastide du Diable, où Cézanne revint et qu’il loua dans ses
dernières années, ravi par la haute façade dominant les pinèdes du
Tholonet.
Il peignit aussi les _Baigneurs_, refusés dans le legs Caillebotte pour
la honte éternelle du Luxembourg,--le ciel de marbre bleu aux nuages
d’apocalypse, le vacillement de la terre, le mont Victoire comme
rapetissé, écrasé sous l’effroi cosmique qui passe, et les hommes
indifférents, les anatomies tranquilles, leur puissance michelangesque
au bord de ce Jugement des choses qu’ils ne soupçonnent pas. C’était, de
telles toiles, la flambée romantique qui revenait encore de loin en loin
et lui léchait le cerveau d’une fièvre où il se dégorgeait. Il
s’apaisait, se contraignait, se classicisait, si je puis dire, dans ses
natures mortes où, dans le pli des étoffes, l’arrangement des objets,
fixés une fois pour toutes[13], son grand style se contentait et
laissait, sans peur, sa délicate sensibilité se nuancer librement, sans
autre souci que d’assourdir son opulente finesse ou, comme par jeu,
d’attendrir sa trop riche vigueur. Il atteignait, en spiritualisant des
pommes et du vin, tant il les dégageait de tout ce qui n’était pas joie
de la couleur pure, la substance même de son émotion. Il contentait «le
besoin d’harmonie et la fièvre de l’expression originale» qui fait le
fonds de son génie. Il dépassait Chardin.
Il eut une joie imprévue, la rencontre qu’il fit de Monticelli à
Marseille. Ce fut une soudaine amitié. Sac au dos, ils partirent tous
deux pour un mois, battirent, comme jadis il l’avait fait avec Zola,
tout le pays autour de Marseille et d’Aix. Pipes fumées au seuil des
fermes, discussions interminables, pochades brossées par Monticelli
tandis que Cézanne récitait de l’Apulée ou du Virgile; Monticelli
raffola de cette escapade, en garda un souvenir longtemps radieux. Je
tiens ce détail du peintre Lauzet qui a gravé dans une suite d’album
magnifique une vingtaine des plus belles œuvres de Monticelli. Cézanne,
lui, ne m’en parla jamais. Il avait ainsi pour certaines de ses joies
une sorte de pudeur qui le faisait se cloîtrer au fond de lui-même pour
y garder farouchement la mémoire des minutes heureuses. Les choses de
l’amitié lui parurent toujours merveilleuses et profondes, avec je ne
sais quoi de jaloux qu’il ne fallait pas galvauder. J’ai appris, par
exemple, qu’il avait à Paris, rue Ballu, un vieux camarade, un
cordonnier chez qui il allait passer de longues heures silencieuses,
qu’il aida, paraît-il, dans des circonstances graves, mais sur lequel
jamais il ne soufflait mot. On le surprit parfois, assis dans la
boutique poisseuse, affectueux, reposé, son sourire penché sur le pauvre
travail de son ami, comme en contemplation devant les vieilles tiges et
les bottines rapiécées; mais il faisait grand mystère et se cachait pour
le venir voir. Avec mon père et ses vieux compagnons de collège il
montrait des délicatesses de cœur infinies. Tous ceux qui l’ont approché
de très près l’ont chéri sans réserve. D’un mot, d’un geste, d’un
regard, ce farouche sentimental, cet expansif si retenu savait exprimer
toutes les richesses d’une charité d’autant plus raffinée qu’en un seul
elle s’adressait pour ainsi dire à tous. Il avait la bonté des grands
sous la réserve des naïfs et des forts, des forts dont on a trop souvent
gaspillé les avances. Aussi sa susceptibilité était-elle toujours
frémissante. Il exigeait désormais des autres les attentions qu’il ne
leur ménageait jamais. Sa sensibilité devenait presque maladive. Un
sourire échangé entre une servante et Zola, au haut d’un escalier, un
jour qu’il arrivait en retard, m’a-t-il raconté, empêtré de paquets, le
chapeau cabossé, l’éloigna de Médan pour toujours. Sa misanthropie, dans
la tension brûlante de tout son être et l’angoisse de plus en plus
nourrie de ses recherches, se changeait comme chez Jean-Jacques en
crises de défiance qui touchaient vite à l’idée de la persécution.
L’_Œuvre_ venait de paraître. Pourtant il m’affirma toujours, et il ne
mentait jamais, que ce livre n’était pour rien dans cette brouille avec
son vieux compagnon.
En 1885, après un séjour en Normandie chez son ami Chocquet dont il
peignit alors le fameux portrait se détachant sur un feuillage vert,
Cézanne vint à Médan. Il y passa tout le mois de juillet. Zola écrivait
l’_Œuvre_. Il dut sûrement beaucoup causer du livre et en lire
d’importants fragments à Cézanne. Les premiers chapitres du volume
toujours émurent profondément celui-ci, il les déclarait d’une vérité à
peine transposée et intimement touchante pour lui qui y retrouvait les
plus belles heures de sa jeunesse. Lorsque, ensuite, le livre bifurque
avec le caractère de Lantier guetté par la folie, il sentait bien qu’il
n’y avait là qu’une nécessité de plan, qu’il devenait, lui, tout à fait
absent de la pensée de Zola, que Zola, en somme, n’avait pas écrit ses
mémoires, mais un roman et qui faisait partie d’un vaste ensemble
longuement médité. La figure de Philippe Solari, représenté sous les
traits du sculpteur Mahoudeau, était très faussée aussi, pour le besoin
de l’action, et Solari ne songea, pas plus que Cézanne, à s’en
formaliser. Son culte pour Zola, ne défaillit jamais. Et ce dernier,
lorsque je le vis à Paris, quinze ans après l’_Œuvre_, me parla de ses
deux amis avec la plus admirative affection. C’était aux environs de
1900. Il aimait toujours Cézanne, malgré sa bouderie, de toute l’amitié
d’un grand cœur fraternel, «et même, me dit-il en propres termes, je
commence à mieux comprendre sa peinture, que j’ai toujours goûtée, mais
qui m’a échappé longtemps, car je la croyais exaspérée, alors qu’elle
est d’une sincérité, d’une vérité incroyable.»
En septembre 1885, Cézanne revint reprendre foi à Aix. Il peignit dans
les alentours, à Gardanne. Il vivait chez des paysans, louant une
chambre à la ferme, couchant même parfois au grenier, roulé dans un drap
jeté sur la paille, mangeant à la table commune, travaillant tout le
jour. C’est le moment où il coupe de la barre du Cengle les flancs de la
Sainte-Victoire, dans des toiles sans ciel, où il dépouille de toute
ombre les collines de Montaiguet, balance d’âpres pins sur des plaines
fuyantes, isole des bastides dans des carrés de labours et de blés, où
il profile la chaîne bleue du Pilon du Roure sur la respiration miroitée
d’une mer qu’elle cache, mais qu’on devine à la clarté humide, au
sourire marin où trempent ses sommets... C’est le moment surtout où il
peint, sous toutes ses faces, ce village de Gardanne enraciné dans son
coteau, le clocher rugueux, le troupeau roussi des maisons, les toits
brûlés, une masse de grands feuillages mettant toujours une fraîcheur,
un puits de lumière verte quelque part dans la chaleur, et sur la
colline sèche les deux moulins, les deux tours abandonnées. Il
simplifie. Il ramasse, concentre les lignes, mais nuance de plus en plus
les ombres, verse, sans le chercher, comme une humanité dans le paysage.
Une humanité grêle, pauvre, étriquée encore, qui prête aux choses une
vertu acariâtre, aux roches, aux nuages un aspect maussade, aux couches
d’air une massivité, qui dépouille et schématise, qui montre encore trop
le labeur, mais qui, on le sent déjà, va désormais aller
s’approfondissant, nourrie de clarté, fluide, spiritualisée, fondue, bue
par la terre, absorbée par le ciel, toute infusée dans la nature et
toute la nature infusée en elle. Il faut avoir vu, entassées dans les
combles du Jas de Bouffan, pêle-mêle, les centaines de toiles, pour la
plupart inachevées, souillées, martelées, de cette époque, pour
comprendre le travail sourd, pénible, le martyre heureux avec lequel
Cézanne s’est emparé de son âme et de cette terre, les a, pour ainsi
dire, emboîtées, imbriquées l’une en l’autre, dans le même regard, le
même métier. Toiles presque blanches où sous le seul treillis des lignes
bleues et de quelques taches vertes se profile une épaule de colline, un
rire d’arbre, un chemin chaud; toiles presque vides, bourrées par
places, échantillonnées comme un écheveau de soie de toutes les nuances
de l’arc-en-ciel juxtaposées; damiers presque géométriques sabrés de
longues ombres claires; grands pans de murs croulant au bord d’abîmes à
peine dessinés; blocs d’arbres enchevêtrés, ici minces et fins panaches
à peine indiqués d’une teinte fuyante, là troncs massifs, racines
pesantes s’agriffant à la roche,--on suit, sous ces fouillis, ces
manques, ces clartés, le lent cheminement d’une raison sensible, la
conquête, vingt fois abandonnée, vingt fois reprise, d’une logique
colorée aux prises avec une émotion respectueuse, on descend jusqu’aux
couches profondes, aux assises de la pensée de Cézanne. Cette analyse de
la matière intime est aussi ténue, aussi aiguë que la psychologie
innombrable de Dostoïevski dénouant les fils de l’âme humaine. Elle est
aussi émue, aussi baignée, dans son austérité, de bonté et d’amour.
C’est là-dessus que Cézanne établira, qu’il établit son art. La fleur
légère, l’air duveté de ses plus beaux paysages reposeront sur cet âpre
métier, s’enracineront dans cet obstiné labour.
Pendant qu’il se livre à ce labeur enivrant, son père, tombé en enfance,
maniaque d’avarice, cachant des sous sous les pierres du Jas, meurt, en
1886. Il se détache de plus en plus des hommes. Quelques paysans, le
soir, à la veillée, ruminent près de lui. La terre le pénètre. Il se
décante, si j’ose dire, de toute fausse culture et de tous préjugés. Il
redevient, lui l’extrême civilisé, un primitif naïf. Sa roide et âpre
nature, pleine de finesses si singulières, ne mettra désormais toutes
ses séductions que dans le charme comme ajouré de ses toiles austères.
Il s’enfonce dans sa sainteté, le détachement de tout ce qui n’est pas
la peinture.
Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de
Marseille et conservateur du muséum d’histoire naturelle, vient le voir,
le dimanche, de loin en loin, dresse un chevalet à côté du sien, le
rattache au monde, en lui parlant de ses travaux géologiques, d’un
aixois, le marquis de Saporta, son collaborateur avec lequel il est en
train d’établir la grande hypothèse évolutive de la migration des arbres
devant les froids du pôle, de la lutte des espèces végétales s’adaptant
entre elles. Esprit vif, tempérament clair, Antoine Marion expose, le
pinceau à la main, les idées darwiniennes, la découverte qu’il a faite,
au pied de la Sainte-Victoire, de squelettes d’anthropoïdes. Il trace, à
profonds traits, l’histoire du globe, la naissance dans ce coin de
Provence des paysages qu’ils peignent, leur premier affleurement
au-dessus des glaces, leurs séculaires transformations, et que dans
toutes leurs couleurs et leurs nuances se perpétue la vie inscrite de
leurs origines. Il s’exalte. Un frisson de science enveloppe les deux
hommes, perdus dans la poussière. Cézanne s’arrête de peindre... Les
sillons fument. Les pins embaument. Les vieilles pentes du monde
s’azurent d’un bleu plus irréel d’être ainsi mieux compris. L’immense
sensibilité du peintre vacille de nouveau dans toutes ses recherches. Le
mystère géologique se surajoute au tourment mystérieux d’aimer la terre
et les éléments pour eux-mêmes. Comme toujours, dans ce cerveau
halluciné de savoir et d’amour, des théories s’ébauchent, qu’il rapporte
tout de suite à son art. La science le mord cette fois, comme la
littérature naguère. Il pense. Il réfléchit. Il souffre.
Il doute.
Au moment où il allait toucher la réalisation, cette inquiétude le
ravage d’un coup. Il veut atteindre la structure même de la terre sous
la face passagère et ses saisons. Il n’a rien peint, il n’a rien fait,
se dit-il, labouré d’amertume et d’espoir. Il tourne brusquement le dos
à la route qu’il suivait, au point de vue qu’il avait si péniblement
conquis sur la nature et lui-même. Ame pathétique toujours en gestation,
la plus émouvamment créatrice peut-être qui fut jamais, tout ce qui
l’approche le modifie. Il s’en empare, le multiplie, l’absorbe. Un
lyrique dégoût l’envahit de ce qui eût pu le satisfaire hier. Rien ne le
satisfera jamais. Pour peindre, il lui faut ne rien voir que son œuvre.
Même ses amis, même ses enthousiasmes lui sont nuisibles, le dépriment,
le détournent. Il faut qu’il soit seul. Grand drame de conscience chez
cet artiste affamé de tendresse! L’homme n’est jamais seul. Cézanne,
nous le verrons plus tard, fait d’un arbre, d’un olivier, son ami. Il
aime. Et plus il veut qu’on le comprenne, plus il s’appuie sur la raison
pour être aimé des autres,--plus il s’éloigne d’eux. Son intelligence le
tue.
IV
LA VIEILLESSE
«Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la
simple agglomération de petits faits. Il faut qu’un sentiment profond
embrasse l’ensemble et en fasse l’unité,» dit Renan, en parlant de
Jésus, dans son premier volume de l’_Histoire des Origines du
Christianisme_. Je n’oserais toucher au «sentiment profond» qui anima
toute la vie de Cézanne et en fit l’unité, si je ne l’avais approché. Je
le connus en 1896. Il n’avait que cinquante-sept ans, mais, brûlé par
son martyre intérieur, découragé, souffrant, il paraissait déjà un
vieillard. Sa constitution robuste se redressait encore, crispée, nouée
dans sa forte race, mais des maux de tête violents l’attaquaient presque
chaque soir, le diabète le torturait. Il excédait constamment sa
puissance. Nerveux, les yeux striés, le cerveau ravagé, la fièvre au
cœur, son doute l’abattait. Travaillant dans la joie, il eût peint
jusqu’à cent ans comme le Titien. Il surmenait la bête en lui, faisant
toujours ces longues promenades dont il avait gardé la passion,
escaladant le mont Victoire, seul, le carnier au dos, sous le soleil ou
sous la pluie. Sobre, il déjeunait souvent d’un morceau de fromage, de
pain et de quelques noix, sans quitter l’atelier. Un verre de bon vin
là-dessus, une tasse de café, et ce régal d’ascète le soutenait jusqu’au
soir. Il abominait l’alcool, mais adorait les vieux vins de pays, dont
il arrosait de temps en temps quelque large ribote avec Solari ou Paul
Alexis. Après les premières chaudes rasades, une flambée comme
surnaturelle le mettait debout, redressait ses épaules un peu voûtées,
lui embrasait la face. Une étrange lucidité l’animait. Une logique drue,
un enthousiasme serré amenaient son émotion à son expression la plus
haute. Son lyrisme éclatait. Une irrésistible éloquence le traduisait
jusqu’aux plus intimes ressources de la langue et de sa pensée. Qui ne
l’a pas écouté dans une de ces heures, où il apparaissait tout entier
sublime, ne sait rien de lui. Sa misanthropie, ses airs farouches
tombaient. Son érudition, sa tendresse, ses souvenirs se prodiguaient.
Il enchaînait les théories, refaisait le monde, aimait, comprenait tout.
Son génie persécuté triomphait tout entier. Ironique, ardent, joyeux, sa
bonté constructive embrassait toutes choses. C’est ainsi sans doute
qu’il eût toujours vécu, si la gloire fût venue à lui.
La première fois que je le vis, il était au café. Solari, Numa Coste,
mon père causaient avec lui. C’était un dimanche, à l’heure de
l’apéritif. Ils étaient attablés sur le cours Mirabeau, à la terrasse du
café Oriental, que fréquentaient Alexis et Coste. La nuit tombait des
grands platanes. La foule endimanchée rentrait de «la musique». Un soir
provincial tranquillisait la ville. Ses amis parlaient, lui, les bras
croisés, écoutait et regardait. Le crâne chauve, avec sur la nuque de
longs cheveux gris encore abondants, une barbiche et d’épaisses
moustaches de vieux colonel cachant sa bouche sensuelle, rasé de frais,
le teint coloré, il eût paru quelque grognard à la retraite, n’eussent
été le large front bosselé de génie, d’une courbe, d’une plénitude
admirables, et les yeux sanglants, dominateurs, qui s’emparaient tout de
suite du monde et ne vous lâchaient plus. Ce jour-là une jaquette de
bonne coupe lui enserrait le torse, un torse robuste de paysan et de
maître. Un col bas lui découvrait le cou. Sa cravate noire était
parfaitement nouée. Il négligeait parfois sa toilette, traînant en
sabots et en chapeau dépenaillé. Il était «bien mis» lorsqu’il y
songeait. Il avait dû, ce dimanche-là, passer la journée chez sa sœur.
Je n’étais rien, presqu’un enfant. J’avais vu dans une vague exposition
aixoise deux paysages de lui, et toute la peinture m’était entrée dans
les yeux. Ces deux toiles m’avaient ouvert le monde des couleurs et des
lignes, et depuis une semaine je m’en allais enivré d’un univers
nouveau. Mon père m’avait promis de me présenter à ce peintre, bafoué de
toute la ville. Je le devinai, là. Je m’approchai, je lui murmurai mon
admiration. Il rougit, se mit à bégayer. Puis il se redressa, me
déchargea un regard terrible qui me fit rougir à mon tour, me brûla
jusqu’aux talons.
«--Ne vous fichez pas de moi, mon petit, hein?»
Il ébranla le guéridon d’un formidable coup de poing. Les verres
tintèrent. Tout chavira. Je crois que je n’ai jamais eu une plus grande
angoisse. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses deux mains
m’empoignèrent.
«--Asseyez-vous là... C’est ton petit, Henri? dit-il en s’adressant à
mon père... Il est gentil...» Sa voix de colère traînait maintenant,
toute attendrie de bonté, et se tournant vers moi: «--Vous êtes jeune...
Vous ne savez pas, vous. Je ne veux plus peindre. J’ai tout lâché...
Ecoutez un peu, je suis un malheureux... Il ne faut pas m’en vouloir...
Comment puis-je croire que vous coupez dans ma peinture, pour deux
toiles que vous avez aperçues, alors que tous ces... qui pondent de la
copie sur moi n’y ont jamais vu goutte... Ah! ils m’en ont fait un mal,
ceux-là... C’est Sainte-Victoire surtout qui vous a tapé dans l’œil.
Voyez-vous ça? Elle vous plaît, cette toile... Demain, elle sera chez
vous... Et je la signerai...»
Il se retourna vers les autres.
«--Causez, vous. Moi, je veux bavarder avec le petit. Je l’emmène... Si
on soupait ensemble, dis, Henri?»
Il vida son verre, me prit sous le bras. Nous nous enfonçâmes dans la
nuit, sur les boulevards, autour de la ville. Il était dans un état
d’exaltation incroyable. Il m’ouvrit son âme, me dit son désespoir,
l’abandon où il se mourait, le martyre de sa peinture et de sa vie, ce
«sentiment profond», cette «unité» dont parle Renan et que je voudrais
rendre, et dont, ce soir-là, j’eus le frisson, plus loin que
l’admiration, jusqu’à l’extase. Je touchais son génie, du cœur. Il
m’était sensible. Je n’aurais jamais cru qu’on pût être si grand et si
malheureux, et je ne savais plus, lorsque je le quittai, si j’avais la
religion de sa souffrance humaine ou le culte de son don surnaturel.
Durant une semaine, je le vis chaque jour. Il me mena au Jas de Bouffan,
me montra ses toiles. Il fit de grandes courses avec moi. Il venait me
chercher le matin, nous ne rentrions que le soir, fourbus, poussiéreux,
mais vaillants, prêts à recommencer le lendemain. Ce fut une semaine
d’emportement où Cézanne avait l’air de se régénérer. Il était comme
ivre. Une même naïveté, je crois, unissait mon ignorante jeunesse à son
candide et plein savoir. Tous sujets nous étaient bons. Il ne parlait
jamais de lui, mais, au seuil de la vie où j’entrais, il aurait voulu,
me disait-il, me léguer son expérience. Il regrettait que je ne fusse
pas peintre. Le pays nous exaltait. Il m’en découvrait, il m’en
prolongeait toutes les beautés dans toutes les perspectives de son
lyrisme et de son art. Il renaissait, à mon enthousiasme. Ce que je lui
apportais n’était rien, qu’un souffle de jeunesse, une foi où il
rajeunissait. Mais dans cette grande âme tout ce qu’on jetait, le
moindre bruit, avait des échos immenses. Il voulait faire mon portrait,
celui de ma femme. Il commença celui de mon père. Il l’abandonna dès la
première séance, tenté par les escapades que nous faisions au Tholonet,
au pont de l’Arc, les repas ensoleillés, arrosés de vieux vin. C’était
au printemps. Il étreignait la campagne avec des yeux ravis. Les
premières verdures l’émouvaient. Tout l’attendrissait. Il s’arrêtait
pour voir fuir la route blanche ou se balancer un nuage. Il ramassait
une poignée de terre humide qu’il pétrissait comme pour la posséder de
plus près, la mieux mêler à son sang reverdi. Il buvait au creux des
ruisseaux.
«--C’est la première fois que je vois le printemps,» disait-il.
Toute sa confiance aussi refleurissait. Il finissait par me parler de
son génie. Un soir, dans un abandon de son être, il m’avoua: «Je suis le
seul peintre vivant.»
Puis il serra les poings, tomba dans un sombre silence. Il rentra
farouche. Comme si un désastre s’était abattu sur lui. Le lendemain, il
ne vint pas. Il ne me reçut pas au Jas. J’insistai vainement, durant
quelques jours. Puis je reçus ce billet:
«Cher monsieur, je pars demain pour Paris. Je vous prie d’agréer
l’expression de mes meilleurs sentiments et mes plus sincères
salutations.»