Mais, en 1871, il a la mer. L’air salin le tonifie. Il cause avec de

vieux pêcheurs sans nouvelles de leurs fils, morts peut-être ou

prisonniers en Allemagne. La misère des hommes entre en lui. Un coup de

mistral courbe les voiles. Il se redresse. Il reçoit de ces simples un

secours qu’il ne soupçonnait pas. Il comprend ce qu’à de vrais yeux

d’artiste il peut rester d’humain dans l’amertume d’un couchant ou

l’espoir hésitant d’une aube sur les flots. Puis, à trente ans, même

dévasté de remords, l’aridité ne dure pas. Des doutes mêmes une force

vous naît. Un théorique comme Cézanne bâtit vite un système pour y

abriter sa sensibilité exaspérée. Il lui en vient plus tard une nouvelle

angoisse, mais ses agitations intérieures y ont trouvé un réconfort.

L’art vit de foi, si la réflexion ne mène qu’au doute. Cézanne avait de

soudaines illuminations qu’ensuite il ne pouvait soutenir et, tendu

ainsi à l’excès, il ne rencontrait jamais le repos. Il fut bien près de

l’atteindre à l’Estaque. Il le crut. Il se le dit.

Tout l’opprimait, le gâchait, l’obstruait à Paris. Qu’il s’appuie sur la

nature. Celle de son pays, qui est d’accord avec son sang. Ce n’est

qu’ici, en Provence, qu’il se débarrassera de ce romantisme qui le

disperse. Il peint devant la mer classique. Ces vagues ont apporté la

civilisation aux vieilles forêts celtiques, l’ordre, la mesure, la

sagesse. Ces routes sur lesquelles il s’en va, le chevalet au dos, on

les doit au grand réalisme de Rome. Il ne faut pas rêver, son pinceau à

la main, mais se mettre, comme Virgile, à l’école des choses. Lui aussi,

le positiviste platonicien, parmi les vétérans, brossa ses premières

églogues dans une race bouleversée. La campagne le remit d’aplomb. Rien

n’est beau que le vrai. La France, durant toutes ces années frénétiques

du second Empire, a vécu d’une ardeur chimérique. Elle a ri de Flaubert,

de Courbet, de Renan. Elle a condamné Baudelaire. Elle ignore Taine et

Claude Bernard. Tous ceux qui voient clair et net, solide et profond, sa

frivolité, son goût licencieux les hait. Voilà ce qui mène aux abîmes.

Quand on siffle Wagner, on applaudit la _Femme à barbe_. Quand on croit

Manet fou, on s’engoue de Thérésa et d’Emile Ollivier. Tout croule dans

l’artifice, le mensonge, tout s’avilit. Il n’y a plus à hésiter, il

n’est que temps d’agir. Pourquoi, comme Zola, ne se consacrerait-il pas,

selon ses stricts moyens, à l’immense tâche de toute une France à

refaire? D’autant plus que, dans l’affolement général, touché malgré lui

par l’erreur ambiante, il a déserté, sans savoir, son poste de combat.

Il voit net à présent. Toute sa vie, il réparera. Il faut être vrai. La

vérité est tout, en politique, en morale, en science, en art. Il n’a

qu’un outil, son pinceau. Il se mettra à l’ouvrage. Il ramènera la

Vérité en peinture. Il le sentait confusément, il le sait à présent:

c’est là sa mission, ses délices, sa volonté. C’est là son calvaire. Il

abandonnera les grands sujets faux. Il ne quittera plus la nature d’un

pas...

Se dit-il tout cela dans le plein jour de son intégrité et de

l’intelligence? L’élabora-t-il dans son inconscient, parmi les élans

contrariés de son rude tempérament et frénétique et de sa sensibilité un

moment maîtrisée? Nous ne le saurons jamais. Ce qui est sûr, c’est que,

toutes les dernières années de sa vie, il parla dans ce sens; il

m’affirma, par lambeaux, dans plusieurs conversations, avoir eu ces

idées depuis un bouleversement, un drame intérieur qu’il ne précisait

pas. Je soupçonne que ce fut après cette fuite à l’Estaque. Tout porte à

le croire[8].

Sa vie changea, comme son art, après la guerre. Il aima. Il eut un fils.

Il se maria. Il mit une unité dans son existence, parallèle à son

travail. Et même, à la fin, il alla, dans son besoin d’ordre, d’appui

traditionnel, jusqu’à la pratique suivie de ses devoirs religieux. Il

faisait reposer tous ses espoirs de relèvement social sur la tête de son

fils. Il le chérissait jusqu’à l’adoration. Mais rien ne le détournait

de la peinture. Toute cette édification de raison intime, ce

développement de sagesse passionnée, se passait, comme il le disait,

«dans son for intérieur». Il peignait.

Il peignait la mer, l’eau épaisse, la clarté humide, le ciel infusé. Il

la suspendait, à l’horizon, massive et bleue, comme elle apparaît

parfois des hauteurs de l’Estaque, lorsqu’entre la paroi des roches on

débouche brusquement devant elle. Il lui faisait surplomber le cadre

pierreux de ces roches comme un grand miroir renversé. Les collines de

Marseille-Veyre tremblaient par delà, «blanches de la chaleur et

molles». Les îles hésitaient, soulignées dans l’éblouissement bleuâtre.

Toute l’onde semblait durcir son cristal bleu. Il la peignait plate,

âpre, déserte... Et d’autres fois le paysage s’ensauvageait, n’était

plus qu’un éboulis de pierrailles dévalant par des ruisseaux buissonneux

vers une crique grise où un peu d’eau salée venait tremper un sentier de

genêts desséchés. Il lui faisait avec quelques pins un péristyle de

frustes colonnes, il la caressait à l’ombre basse des branches

écailleuses. Il l’encadrait de troncs rigides et de feuillages hauts.

Mais ce qu’il préférait, c’était, au premier plan, d’établir solidement

les pentes rugueuses des ravins où s’enfonce le tunnel de la Nerte,

d’amonceler en sillons, de tasser des ombres chaudes aux creux des

torrents roussâtres, le long de cette barre de piquer une toiture rouge,

le rire clair d’un bastidon et, comme une épaule arrondie par le vent,

d’y appuyer, en plein ciel, en pleine intensité, un morceau cru de mer.

Et surtout, au pied de la colline, parmi les chemins verts et les champs

moissonnés, de coucher le village, de blottir les masures carrées et les

jardins herbus entre les cheminées d’usine et les briqueteries pourpres,

tandis qu’un mince ciel, tout en haut de la toile, fluide et attendri,

léger comme un regard d’enfant, laisse pendre, accrochée aux îles, une

tapisserie lourde, un tapis moutonneux, où les courants marins ourlent

de salins frissons. Il peignait...

Deux ans après, dans son âme éternellement tourmentée, un autre rêve,

l’aube forestière des sentes se lève doucement. Il est fatigué de

l’aridité de la mer et des pierres. Ces grands rayonnements d’eaux, ces

dévalements de roches se stérilisent d’une trop immense insensibilité.

Les pins n’ont pas de feuilles. Il reveut l’ombre ailée, les remuements

limpides de l’Ile-de-France, l’horizon bref de la forêt, le cheminement

lent de la rivière et du soleil. La poussière l’ennuie. Ces trous

aveuglants dans le paysage font un vide, creusent sur la toile une

lividité que rien ne peut combler. Ses yeux souffrent. Le soir, il les

bassine à l’eau fraîche, tout injectés de sang. La fraîcheur continue

des bois les apaisera, le Nord tranquille les reposera de ces mornes

fureurs qui les gonflent et les brûlent. Un autre coin de la terre

l’attire. Il part.

En 1873, il est à Auvers-sur-Oise. «L’humble et colossal» Pissarro,

comme il l’appela plus tard, devient son intime. Ils passent une saison

ensemble, à Pontoise, installés à l’Hermitage. Mais bientôt, dans l’été

de 1874, Pissarro le quitte pour s’en aller en Bretagne. Il est de

nouveau seul. Il peint. Tantôt à Paris, tantôt dans les environs, sur

les bords de la Marne ou de l’Oise. Il peint. Il tente encore quelques

nus. Il étend des dormeuses au soleil, des torses en plein air. Sa

grande _Femme couchée_ a été refusée au Salon, comme toujours. Mais il

s’obstine. Chaque année il fait un envoi: il est repoussé chaque année.

Il ne va même pas retirer ses toiles. Il se sent persécuté. Un

printemps, il faut le dire, on fut particulièrement atroce. Son envoi

souleva une telle joie d’insultes, qu’une bande de rapins s’empara du

chef-d’œuvre, le hissa sur une échelle d’accrochage et, en procession,

le conspuant, hurlant un cantique-scie, dans une tempête de huées et de

rires, le promena de salle en salle, parmi les génuflexions grotesques

des uns, les mines de dégoût, la comédie méprisante des autres. Cézanne

était là... Jusqu’à sa mort ce sublime travailla, comme il le disait

avec un mélange de désespoir et d’ironie, pour le salon de M.

Bouguereau. Telle nature morte qui rayonne aujourd’hui au musée de

Berlin, tel paysage dont s’enorgueillit une collection de Florence

léguée aux Offices n’obtinrent jamais les honneurs de ce Salon.

A Auvers du moins, sous les bois, le long de l’Oise, il oubliait les

hommes. Il quitta les grands nus. Les feuilles, les frémissements

l’enveloppent. Impuissant encore à réaliser ses imaginations, il se

résigna robustement à copier. Il se fait un métier. De plus en plus il

s’enfonce dans la nature. C’est le moment où l’impressionnisme

s’affirme. Il a exposé à côté de Claude Monet, de Camille Pissarro,

d’Auguste Renoir; mais il a passé inaperçu. Théodore Duret, l’ami de

Manet, de Whistler, Arthur Chocquet, qui lui achètent quelques toiles,

presque seuls ont remarqué et signalé les débuts du grand peintre qui

naît. L’enthousiasme ancien de Zola hésite. Il n’écrit pas le décisif

article, la brochure retentissante qui eût pu imposer son ami et cet art

nouveau à la foule.

L’incompréhension ravage les plus forts. L’artiste ne peut pas vivre

seul. Il outre tout, quand un air, si impalpable soit-il, un avant-goût

de gloire, un regard, un mot d’ami ne vient pas soutenir son effort.

Comme de pain, il vit d’admiration. Il a besoin de certitude.

Cézanne au plus fort de sa lutte, au plein de sa vie, en fut totalement

sevré. Depuis longtemps, il sentait bien que son art étonnait ses

intimes. Lui, que les doutes labouraient, plus que tout autre en fut

atteint. Impératif comme il l’était, il se renferma. Il apparut de plus

en plus rude et bizarre. Il souffrait. Cet idéaliste forcené se

meurtrissait au contact du réel,--ce réel qu’il croyait adorer. Il eût

voulu l’étreindre, le serrer, en le transfigurant par sa seule véracité

pieuse. Ses amis ne reconnaissaient plus sur la toile les objets qu’il y

avait transportés dans une caresse de tout son être, un agenouillement,

une exactitude de toute sa foi.

«--Frenhofer, avoua-t-il un jour d’un geste muet en se désignant, un

doigt sur la poitrine, tandis qu’on parlait du _Chef-d’œuvre inconnu_

devant lui, Frenhofer, c’est moi[9].»

Oui, la mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de

l’exprimer! Il n’y a que le dernier coup de pinceau qui compte! Tout ce

que Balzac met dans la bouche de son vieux maître, Cézanne pouvait le

faire sien. Et la plupart, comme le jeune Nicolas Poussin du roman

devant les superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait chargé

toutes les parties de sa figure en voulant la perfectionner, la plupart,

sincèrement, devant les toiles de Cézanne, à cette époque pathétique de

sa vie où nous sommes arrivés, devant ses premiers chefs-d’œuvre, ne

voyaient qu’un chaos de couleurs, une espèce de brouillard sans forme.

Et quelques-uns, les plus sots, osaient le lui dire. Alors, eux partis,

il se troublait, exagérait son impuissance en exagérant ses moyens.

L’impossible l’irritait. Un torrent d’invectives s’échappait de cette

âme tendre. Il pleurait... Quand la gloire, l’amitié, la compréhension

vinrent, il était trop tard. Il en était dégoûté. Il voulut mourir seul.

En peignant...

Un soir, couverte d’un enchevêtrement de courbes, de carrés, de figures

géométriques bizarrement entrelacés, il me tendit une feuille à dessin,

au bas de laquelle de sa grosse écriture appuyée il avait souligné cette

phrase: «Use ta jeunesse aux bras de la muse... Son amour console de

tous les autres.» Plus haut, il avait écrit _Signorelli_ en gros

caractères d’imprimerie, et en petites lettres, _Rubens_. Un bleu

d’aquarelle légèrement teinté colorait un des carrés. Il me tendit le

papier.

«--C’est de Gautier...[10]. Travailler, il faut travailler,» dit-il.

Il me tourna brusquement le dos, bougonna: «L’art console de vivre.» Et

m’arrachant la feuille, il la déchira en petits morceaux et, jusqu’à ce

que je me retire, ne m’adressa plus une parole.

«--Ah! si je vous avais connu à Paris, me dit-il une autre fois... Mais

quand j’aurais eu besoin de vous, vous étiez en train de naître... Et

puis, il faut se méfier des littérateurs. Quand ils vous fichent le

grappin dessus, toute la peinture y passe.»

A quoi, à qui faisait-il ainsi allusion? Il ne fréquenta guère, comme

littérateurs, que Paul Alexis, Antony Valabrègue et M. Gustave Geffroy,

et il leur livra très peu de lui, autant que j’en puis juger par ce que

Paul Alexis me dit lui-même de Cézanne et par la sorte de haine

inexplicable que Cézanne voua, malgré ses articles et le prodigieux

portrait qu’il en a peint, à M. Gustave Geffroy, détestation qu’il

m’exprima souvent, soit par lettre, soit de vive voix. Il gardait par

contre un souvenir fervent d’une journée passée avec M. Octave Mirbeau

qu’il considérait comme le premier écrivain de ce temps.

Etait-ce peut-être à ses discussions avec Emile Zola qu’il voulait faire

allusion? Les théories naturalistes étaient les siennes, et s’il y eut

influence, ce fut plutôt Cézanne, comme nous avons essayé de le

démontrer, qui tira Zola de son romantisme. Zola nous le montre comme

très têtu, invulnérable. «Prouver quelque chose à Cézanne, écrit-il, ce

serait persuader aux tours de Notre-Dame d’exécuter un quadrille.» Un

jour, dans un dîner d’amis où l’avait entraîné Zola, il fit la rencontre

de «son pays» Alphonse Daudet. Il alla tout bonnement à lui, mais

l’autre essaya de le blaguer, sur son accent, sa peinture, ses idées.

Silencieux, farouche, durant tout le repas, il était une cible, une

proie facile. Mais brusquement, au dessert, comme me l’a raconté

Théodore Duret qui assistait à ce tournoi, il envoya Daudet par-dessus

les moulins, en un revers de bras, et une heure durant, le criblant à

son tour, mettant les rieurs de son côté, il le laissa terrassé, sans

riposte, pâle et abasourdi dans son coin. Pas plus que l’ironie

superficielle de Daudet la conversation plus nourrie de Zola ne devait

avoir, j’imagine, de prise sur Cézanne.

D’ailleurs, le peintre voyait de moins en moins le littérateur. Je

crois plutôt que, passionné lecteur, comme il l’était, de Stendhal, de

Sainte-Beuve et des Goncourt, il restreignait, à leur école, son immense

lyrisme. Il subissait son siècle, il en respirait l’air ambiant. Il

allait parfois jusqu’à faire l’éloge des _Bourgeois de Molinchart_ de

Champfleury, qui paraît l’avoir impressionné longtemps. On a parlé des

Japonais et des Chinois. Quand j’amenais la conversation sur eux:

«--Je ne les connais pas, disait-il. Je n’en ai jamais vu.»

Il n’avait lu que les deux volumes de Goncourt sur Outamaro et Hokousaï,

mais dans l’intelligence créatrice d’un peintre cent pages de texte ne

portent pas le témoignage d’un trait ou de deux coups de pinceau. S’il y

eut rencontre, ce que je suis loin de suggérer, détestant tous ces

rapprochements de hasard à l’usage des snobs, comme ces fameuses

comparaisons entre les paysages de Cézanne et les paysages des

tapisseries, s’il y eut rencontre, elle fut fortuite, et en tout cas

purement cérébrale. Il n’y eut pas échange, influence virtuelle. Les

assises de Cézanne furent toutes françaises et latines. Ce ne fut que

par le Flamand Rubens, au fond si latin lui-même, que les Hollandais

eurent quelque prise sur lui, et toute de surface. Il ne variait jamais

là-dessus. Poussin, Delacroix, Courbet, Rubens, les Vénitiens, voilà ses

dieux, et autour de ce temple, dans des chapelles particulières, pour

des motifs divers, les Lenain, Chardin, Monet, Zurbaran et Goya,

Signorelli et, tout à fait à part, Manet. Il était loin d’ignorer les

autres. Il ne parlait guère du Greco. Il n’aimait pas les primitifs, et

c’est avec une humilité bien plus profonde qu’on ne pense, qu’il a dû

prononcer le mot qu’on rapporte de lui:

«--Je suis le primitif de ma propre voie.»

Pour se frayer cette voie, atteindre plus sûrement par elle le but qu’il

se proposait, il se détourna des grands sujets qui l’enivraient.

Souffrant de ne pouvoir exprimer la forêt entière, il s’appliquait à

copier un arbre, mais la sève immense en faisait craquer les contours.

Il renonça au triomphe immédiat, aux joies du succès, des fréquentations

aimables, de l’amitié peut-être. Il s’enfonça dans la recherche de

l’absolu[11]. Il fut seul. Il travailla.

Il travailla. C’est le mot de toute sa vie, et qui la résume. Il

peignait. Son existence tient toute là. Il travailla, comme lui seul et

Flaubert le firent, jusqu’à l’extase, jusqu’à la douleur. Le reste de

ses heures ne compte pour ainsi dire plus. En 1879, il revient à Aix.

C’est le moment où les grands plans de la Sainte-Victoire, comme l’a

bien noté M. Elie Faure, solidifient sa vision, il les contemple, il

croit les voir pour la première fois, il y appuie sa pensée et son art,

ses recherches, sa volonté. Il se prend d’amour pour l’ossature de la

terre. Il en soupçonne la morale géologique. Il dissèque les paysages.

La composition du monde lui apparaît. Il maçonne encore en pleine pâte

les racines rocheuses de cet univers qu’il découvre, mais déjà une

fluidité lui vient. Sa palette s’éclaircit. Plus il se raffermit

intérieurement, plus ses toiles au contraire s’aèrent. Les premières

caresses bleues descendent se mêler à ses ombres. Le drame de l’air se

dessine au bord des perspectives. Déjà une clarté se lève à l’horizon

des collines, que lui seul traduira d’abord et qui désormais recule dans

une sorte de rhétorique magnifique même les Guardi, les Koninck et les

Gelée. Un pas est en train de se faire dans la vision sensible.

L’atmosphère de l’âme et des yeux s’élargit. Pour la première fois, cet

évanouissement progressif de la planète jusqu’à la nébuleuse primitive,

dont Laplace nous apporta le poème, la peinture le traduit et le fixe.

C’est le ciel de Renan, l’Axiome de Taine dont Cézanne atteint les

perspectives. Comme eux, ce grand positiviste de la peinture, mieux que

toute métaphysique, nous donne dans ses paysages le frisson ramassé de

la chose cosmique. Ce terrien a le goût de l’idéal. Il nous fait sentir

l’universel. C’est un lyrique exact.

Il touche, semble-t-il, à une heure de force heureuse. Il a quarante

ans. Il atteint le point vital de sa plénitude organique, de sa vigueur

physique. Une certitude le prend, qu’il n’a qu’à persévérer dans son

être pour donner à ses dons leur plein développement. Les doutes, les

découragements s’abattront encore, et de plus en plus, sur lui, mais il

ne s’écartera plus de la direction choisie une fois pour toutes. Sans

l’atteindre jamais, il voit désormais «la formule» qu’il cherche. Et il

sait qu’il est le plus grand peintre vivant.

Ce serait le moment où, d’après M. Emile Bernard, ayant vécu jusque-là

en bohème, Cézanne se serait repris, sentant qu’il perdait sa vie, et

voué au travail, sur l’exemple de Pissarro. Nous avons essayé de montrer

que cette intime révolution morale eut lieu dix ans plus tôt, à

l’Estaque, et sans l’exemple de personne. Il est sûr, en tout cas, qu’à

l’époque où nous arrivons, Cézanne touche à un sommet, il s’affirme à

lui-même sa propre vérité. Il ne change rien à sa vie. Il travaillait

déjà, de l’aube au soir, chaque jour que le soleil fait, et il continue,

debout dès l’aurore. Mais entre l’inspiration sans ordre, la recherche

au hasard, et le labeur conscient, le travail suivi, il a choisi, entre

l’invention et la soumission. «La soumission est la base de tout

perfectionnement[12].» Il copiera le monde. Il fera le portrait de la

terre. Il s’acharnera à suivre, sur un visage ou sur un meuble, le sourd

labeur du soleil qui les tient vivants. Il se soumettra à l’objet. Il ne

rêvera plus.

A peine, en s’appuyant sur Poussin, osera-t-il tenter son poème des

_Moissons_, en invoquant Lenain, essaiera-t-il de grouper les paysans

balzaciens de la _Partie de cartes_, et comme une sorte de débauche

olympienne, laissera-t-il constamment flotter, au-dessus de toutes ses

recherches, les grands corps sacrés, l’après-midi d’été, toujours

inachevée, son péché radieux, le _Bain des jeunes femmes_. Il pensera

aussi parfois à son _Apothéose de Delacroix_. Mais plus de ces scènes

d’assassinats, de ces triomphes, comme il en peignit dans sa jeunesse,

de ces descentes du Christ aux Limbes, de ces terrassements de la

Madeleine, dont les fragments superbes ont depuis été dégagés des murs

du Jas de Bouffan, plus de ces festins où il voulait, disait-il, donner

comme un pendant à l’orgie de la _Peau de chagrin_, plus rien désormais

que des natures mortes, des portraits obstinés et fidèles, des paysages

précis. Si une âme soulève les visages rèches, et choisis rèches exprès,

les fruits groupés, la terre ensoleillée, il ne l’a pas cherché, il ne

l’a pas voulu. Elle est là, s’avoue-t-il, par surcroît, et même n’est-ce

pas elle l’ennemie au fond qui, malgré lui, envahissant sa toile,

l’empêche de suivre, comme il voudrait, jusqu’à sa dernière nuance,

l’ombre de ce cil sur cette joue, de cette feuille sur cette herbe, de

ce couteau luisant sur la nappe assourdie? Il ne voudrait plus

qu’enserrer des tons justes dans des lignes exactes. Il ne voudrait plus

que juxtaposer des tons vrais sans autres limites que la rencontre et la

fusion des véritables valeurs. Son génie ne dépend plus de lui. Il ne

voudrait plus que coordonner des surfaces et agencer des plans. Il

voudrait avoir du talent... Pieuse obstination! divin suicide! si le

génie, même martyrisé, ne proclamait toujours, hors de sa foi, et par sa

propre loi, l’éternelle beauté sous la passagère raison qui le

persécute.

Je l’ai déjà dit, mais je voudrais que cette constatation revînt comme

un leit-motiv, la plus frémissante sensibilité aux prises avec la

raison la plus théorique, c’est tout le drame, toute l’histoire, toute

la vie de Paul Cézanne.

Vers la quarantième année, cette raison et cette sensibilité, il me

semble, s’équilibrent ou sont, en tout cas, bien proches de se fondre.

Il aimait trop l’absolu. Il poussait jusqu’à la folie le goût de la

perfection. Cette heure heureuse ne dure pas. Un désir subit de voyage

le prit. Eut-il peur de l’Italie? Il courut en Belgique, en Hollande,

vérifier ses hypothèses, chercher des confirmations. Chose étrange,

Rembrandt ne paraît pas l’avoir retenu. Ce fut Rubens qui l’éblouit

surtout. Il en resta extasié, jusqu’à la fin. Une photographie du groupe

des sirènes, dans le _Débarquement de Marie de Médicis à Marseille_ du

Louvre, le suivait dans tous ses déplacements. Il la fixait parfois,

avec une punaise, au mur de son atelier. C’est la seule image que j’y ai

jamais vu séjourner plus d’un mois, avec le _Sardanapale_ de Delacroix.

Quand on lui demandait: «Quel peintre préférez-vous?» invariablement il

répondait: «Rubens.» Il l’a écrit, même.

Fut-ce Rubens qui le troubla de nouveau, raviva, avec son opulent

lyrisme et sa vie luxueuse, les regrets que les petits maîtres

hollandais furent loin, avec leur vision mesquine et leur métier borné,

de combler dans cette âme obsédée et toujours en quête de l’impossible?

Il revint à Paris, se souvint de Zola, courut auprès de lui, qui

maintenant écrivait _Nana_, cette Nana que Manet allait peindre,

confirmer ses théories naturalistes, affirmer son réalisme, et se

l’affirmer à lui-même peut-être plus qu’aux autres. Il fit un séjour à

Médan. Il voit beaucoup Renoir, qui fait son portrait. L’an d’après, en

1881, il repartit pour Aix. Dès lors il partagea son travail et son

temps entre la Provence, Paris et l’Ile-de-France.

Quand les terres rougeâtres, les roches livides, les labours poussiéreux

fatiguaient ses yeux brûlés et, par périodes, vite

[Illustration:... _ces verdures traînantes où se reflètent toutes les

respirations de l’eau_... P. 75]

injectés de sang, il regagnait la Marne et Fontainebleau. Il

s’enfonçait sous les futaies ou revenait le long de la Seine. Il peignit

à Montigny, à Marlotte, à Barbizon. A Giverny il rencontrait Claude

Monet; il le fréquentait peu, pas plus que Pissarro, Renoir et Sisley,

les seuls dont il se souvint plus tard, «la bande impressionniste à qui

il a manqué un maître, des idées», avouait-il parfois. Toute une saison

pourtant il vécut côte à côte avec Renoir. Il n’aimait pas Degas. «Je

préfère Lautrec», disait-il. A Paris, il mangea quelquefois, chez le

même marchand de vins, avec Auguste Rodin dont, goguenardait-il, il

admirait plus la roublardise paysanne que l’art symbolique et sûr.

«--Il a du génie, faisait-il,... et un bas, un bon bas de laine. Il

venait, avec sa blouse plâtreuse, s’asseoir à côté des maçons... C’est

un finaud, il leur rivait leur clou; mais j’aime beaucoup ce qu’il fait.

C’est un intense... On ne le comprend pas encore, ou tout à contre-sens.

Il faut qu’il ait un rude tempérament pour résister à la pommade de tous

ces petits Mauclairs... A sa place, j’aurais une rude frousse... Il a de

la chance. Il réalise.»

Cézanne · 第 4 / 15 段