Cependant, il avait tiré au sort. Son père lui avait payé un remplaçant.

Le droit traînait. Il fallait prendre une décision. Cette situation

tendue, pénible à tous, devait cesser. «Tu veux quand même aller à

Paris... Tu dis que ce n’est que là qu’on travaille... Tu veux préparer

les Beaux-Arts... La peinture ne nourrit pas son homme... Je veux que tu

tâtes un peu de la vache enragée... Peut-être, en te serrant le ventre

d’un cran, reviendras-tu à de meilleurs sentiments, et puis, comme ça,

au moins, tu ne pourras pas faire de trop grosses bêtises... Va...»

Il partit avec une pension de cent vingt-cinq francs par mois, sur

laquelle il devait manger, se loger, se vêtir, s’acheter des couleurs,

vivre, mais il débordait de force, de projets, de santé et de foi. Sa

passion l’inondait. Zola, le Louvre l’attendaient. On était en 1861, il

avait vingt-deux ans. Il était heureux.

II

PARIS

Toute la vie de Cézanne ne fut qu’une alternance d’immenses élans et de

découragements profonds, de ferveurs enthousiastes suivies d’abattements

noirs. Chaque matin, en se levant, il partait à la conquête du monde, il

égalait sa fièvre et sa volonté à son art; le soir, en se couchant, il

se désespérait de vivre et se maudissait d’avoir peint. Une seule chose

le consolait, son travail, et quand le travail «ne marchait pas» il

souffrait le martyre. Il sombrait dans un découragement sans bornes. A

quelqu’un qui le trouva dans cet état, un soir, et qui lui demanda à

quoi il pensait ainsi, il répondit, modifiant un verbe du vers de Vigny:

_Seigneur, vous m’aviez fait puissant et solitaire,_

_Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre._

Son arrivée, son existence, ses débuts à Paris furent, comme tous ses

jours, délicieux et atroces, traversés de certitudes, assombris de

désespoirs. Il avait le mal de la perfection, le tourment de l’absolu.

Sa vie tout de suite fut très réglée, vouée tout entière au labeur. Il

n’avait qu’une méchante chambre dans un hôtel meublé de la rue des

Feuillantines, mais, le matin, il allait à l’académie Suisse; il

déjeunait sommairement, il fut toujours très sobre, aimant de loin en

loin un repas plantureux et fin, une bonne «ribote»; l’après-midi, il

retournait dessiner, chez son camarade d’Aix, Villevieille, qui l’avait

précédé à Paris et qui avait un atelier, ou au Louvre. Il soupait, se

couchait de bonne heure. En dehors de Villevieille et de Zola, il ne

voyait presque personne. Il travaillait.

Il n’était jamais content de lui, ni de ce qu’il peignait. Il se

réfugiait alors dans d’interminables soliloques théoriques, où il se

contentait, dont on ne pouvait le tirer. Chez Suisse, on était assez

libre. On payait sa «masse», le modèle était là, chacun ébauchait,

barbouillait, bâtissait à son gré. Les camarades s’extasiaient ou

pouffaient. Mais les autres n’eurent jamais grande prise sur Cézanne.

«Il est fait, écrit à Baille Zola à cette époque, il est fait d’une

seule pièce, raide et dur sous la main; rien ne le plie; rien ne peut en

arracher une concession.»

C’est à l’atelier Suisse qu’il connut Emperaire, un autre aixois. Un

nain, mais une tête de cavalier magnifique, à la Van Dyck, une âme

brûlante, des nerfs d’acier, un orgueil de fer dans un corps contrefait,

une flamme de génie dans un foyer déjeté, un mélange de Don Quichotte et

de Prométhée. Comme Cézanne, dont il me parla souvent et me rapporta les

propos, il est venu mourir à Aix, très vieux, mais croyant toujours à la

beauté du monde, à son génie, à son art; à soixante et dix ans, crevant

de faim, mais dans son galetas se pendant encore à un trapèze, une heure

par jour, dans une obstination enragée d’«allonger» et de vivre. Il a

laissé de très belles sanguines, et chez un gargotier du passage Agard

une amazone monticellesque et deux natures mortes, une surtout,

hallucinante, tragique, du gibier, un perdreau, un canard près d’un gros

bol de sang, et qu’aimait Cézanne au point d’aller parfois manger la

ratatouille infâme du restaurant où elles étaient accrochées pour

pouvoir les mieux contempler à son aise. Il aurait voulu les acheter,

mais n’avait pas osé, me confia-t-il, le jour où, le restaurateur ayant

fait faillite, le fonds fut vendu sans que le vieux maître en eût été

averti.

Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant, la lourde tête du nain se

détachant sur les fleurs rouges d’une housse à ramages, les petites

jambes, dans le haut fauteuil, ne touchant pas le sol, soutenues par une

chaufferette. Roulé dans sa houppelande, l’être grêle sort du bain. Tout

décharné, caricatural, exaspéré à la fois et affaissé de vivre,

pathétique, ses longues mains pendantes, il tend sa belle face

douloureuse, emmanchée, semble-t-il, à quelque armature de volonté

tragique; et au-dessus de lui comme une affiche ironique, une promesse

amicale de gloire, Cézanne en grosses lettres d’écriteau a inscrit le

nom: Achille Emperaire.

Il en parlait souvent, il ne tarissait pas d’anecdotes sur lui, il le

trouvait «très fort». Un jeudi, Cézanne et moi, nous le rencontrâmes au

musée d’Aix et en parcourûmes ensemble les galeries. Rien ne fut plus

touchant que de voir Cézanne abordant le petit bonhomme, lui prodiguant

les attentions affectueuses, épousant tout de suite ses imaginations de

vieillard, ses illusions de nabot illuminé, lui donnant une grande heure

de joie à lui faire toucher, vivre comme réalisé, son rêve de maîtrise

inconnue et de gloire qui pousse au soleil de la mort.

«--Il y a du Frenhofer en lui», me souffla-t-il dans l’oreille.

Emperaire était radieux.

Je n’oserais l’affirmer, mais je crois que, plus âgé, plus informé aussi

à cette époque, il eut, à l’atelier Suisse, une certaine influence, non

sur l’art, mais sur les théories de Cézanne. En tout cas, je lui ai

souvent entendu développer, sur les Vénitiens et Rubens notamment, des

vues très proches parentes de celles de Cézanne et en des termes presque

analogues. Ce qui, par contre, devait indigner Cézanne, il détestait

Delacroix qu’il écrasait sous Tintoret, mais il avait sur l’héroïsme

naturel des grandes nudités de Titien ou de Giorgione, sur l’aisance

princière de Véronèse, sur le ronsardisme de Rubens, des mots qui

sûrement ont dû ravir le vieux maître du Jas de Bouffan. Ont-ils couru

ensemble le Louvre, en sortant de chez Suisse? Cézanne, affamé de

peinture, voyait tout, églises, musées, salons, expositions. Il y

traînait Zola, dont il fit ainsi l’éducation artistique et qui s’en

souvint quelques années plus tard, en écrivant ses brochures sur Manet

et les Salons. Il adorait aussi galoper dans Paris, se planter sur les

ponts, descendre les Champs-Elysées, contempler la Concorde. Il lisait

Flaubert, Taine, Stendhal, suivait les _Lundis_ de Sainte-Beuve. Il

ignorait encore Courbet, dont le nom, la légende le hantaient, mais dont

il n’avait pu contempler une toile, ce Courbet dont il devait dire plus

tard: «C’est un objectif. Il a l’image toute faite dans son œil...» mais

dont il rêvait alors comme d’un gigantesque révolutionnaire, une sorte

d’énorme Renaissant.

Les emportements, les improvisations passionnées, les éclats théoriques

auxquels il se livrait avec le fougueux Emperaire étaient tempérés par

l’application, l’esprit plus bourgeois, la sagesse de Villevieille.

Celui-ci avait épousé une jeune fille charmante, «rose, potelée,

enjouée», et le bonheur paisible de l’honnête ménage inclinait parfois

Cézanne à rêvasser des joies du foyer. Il se plaisait dans cette

atmosphère. Il en garda un souvenir attendri... Lorsque, quarante ans

après, il perdit sa mère, c’est Villevieille qu’il fit appeler pour en

avoir un dessin pris au chevet de la morte, par un de ces retours

mystérieux où il s’efforçait de mettre d’accord sa sensibilité avec

certains regrets, de vagues intuitions et ce qu’il appelait le point

d’appui de la morale et des principes.

Entre Emperaire, un peu exalté, un peu détraqué, romantique, et

Villevieille qui l’apaisait, Zola mettait sa force calme, sa volonté

continue, son robuste génie, mais Cézanne maintenant en avait un peu

peur. Dans les milieux de peintres on disait, et non sans raison, le

tort que la fréquentation de Proudhon portait aux récentes œuvres de

Courbet. L’artiste ne doit pas avoir de visées sociales. Son œuvre,

pourvu qu’elle soit d’un beau métier, fructifie d’elle-même. Les

préoccupations du peintre, si elles sont nourries de méditation et de

vie, paraissent toujours assez. Ce n’est pas le choix populaire des

sujets qui enseigne le peuple, mais la vérité, l’ordre, le noble

agencement des couleurs et des lignes qui, harmonisées, portent avec soi

la morale et toute justice... Cézanne se méfiait en Zola du littérateur.

Il le vit un peu moins. Il venait d’échouer à l’examen d’admission à

l’école des Beaux-Arts. Ses accès de découragement se multiplièrent. Et

comme à Aix il rêvait de Paris, à Paris il rêva d’Aix.

Il se disait que l’air de Provence lui rendrait sa vigueur. Il voulait

retravailler sur nature. Il lui semblait maintenant que les pins, les

rochers bien établis, les plans si nets des collines de l’Arc, les

terres rouges du Tholonet le soutiendraient. Il fit quelques essais dans

les environs de Paris, avec son camarade Guillaumin il peignit dans

l’ancien parc d’Issy-les-Moulineaux, puis à Marcoussis, mais ces fuites

d’arbres délicates, ces rives grasses, ces sèves tendres ne convenaient

pas à ses yeux enflammés. Il ne rêvait que de force et de violence. Le

fantôme bleuté de la Sainte-Victoire flottait au bord de sa pensée et

marchait avec lui à l’horizon de tous les paysages. Toujours dans ces

tourments de la perfection qui, dès ses débuts, le déchirèrent, il

imagina que de changer de pays, de toile, de motifs serait une aide à

son effort. Zola l’a bien vu. «Par un phénomène constant, dit-il de

Lantier en parlant du Cézanne de cette époque, son besoin de créer

allait ainsi plus vite que ses doigts; il ne travaillait jamais à une

toile sans concevoir la toile suivante. Une seule hâte lui restait, se

débarrasser du travail en train dont il agonisait: sans doute ça ne

vaudrait rien encore, il en était aux concessions fatales, aux

tricheries, à tout ce qu’un artiste doit abandonner de sa conscience;

mais ce qu’il ferait ensuite, ah! ce qu’il ferait, il le voyait superbe

et héroïque, inattaquable, indestructible.»

Et ce qu’il voyait ainsi héroïque et indestructible, c’était alors son

pays d’Aix, un renouvellement du paysage bitumeux par un coup de clarté

du midi, la terre et la mer, le ciel entrant dans les tableaux, avec

leur véritable lyrisme; c’était de grands êtres nus se mouvant en pleins

champs, frustes comme des arbres, mais humains comme un vers de Virgile;

c’était un empâtement de couleurs soutenues par une ardente liberté de

lignes, c’était tout son futur génie encore embourbé dans trop de

matière peut-être, dans les crasses de la palette que le mistral

balaierait là-bas, dans les pluies de Paris, qui lui embrumaient l’œil

vite nettoyé, il en était sûr, par la première averse du soleil sur

l’étang et les oliviers, passé Avignon. Il fallait qu’il partît...

Zola, pour le retenir, trouva un subterfuge. Il lui demanda de faire son

portrait. Cézanne bondit sur cette idée. Il se mit à la besogne. Tout

marcha bien d’abord. L’ébauche était magnifique. Une fièvre

d’enthousiasme, un élan d’amitié le soutenaient. Puis les séances

traînèrent, s’espacèrent. Le sujet, vraiment, excédait ses forces. Il

avait entrepris une œuvre au-dessus de ses moyens. Il s’en rendait

compte. Travailler, travailler! Il en avait besoin. Il balbutiait à

peine, et l’aboutissement de l’art, devait-il déclarer, c’est la figure.

Avant d’aborder l’expression terrible à arracher des lignes d’un visage,

il fallait, plus aisément, avoir donné vie à un geste d’arbre, à un

regard de source, à un profil de roche. L’été, là-bas, autour des

bastides d’Aix, sur les aires, par les champs moissonnés, brûlait dans

toute sa magnificence, étendait son grand visage ensommeillé à l’ombre

bleue des collines nettes... Un jour, Zola, en venant prendre la pose,

trouva les malles faites, le chevalet vide:

«--Et mon portrait?

--Je l’ai crevé.»

On était en septembre 1862. Il n’y avait guère plus d’un an que Cézanne

était arrivé à Paris. Le soir, il repartait pour Aix.

Il y passa un an. Après un automne de travail, la joie d’avoir retrouvé

la campagne, les êtres et les choses de Provence, les marronniers du

Jas, les rues tranquilles et les fontaines d’Aix, ses hésitations le

reprirent. Les scrupules s’abattirent sur lui. Cette fois son

découragement fut si profond, qu’il paraît, pour quelque temps, avoir

renoncé à la peinture. Il ne se remit pas au droit, mais, dans les

bureaux de son père, il fit un peu de banque. Fut-ce pour ne plus

contrarier les siens, essayer de les contenter après son échec aux

Beaux-Arts? Fut-ce une amertume dernière, un pessimisme abandonné de

tout? Il me regarda d’un tel visage farouche, une fois que j’osais

aborder ce sujet dans une minute d’abandon, que jamais je ne fus tenté

d’y revenir. Blessé ainsi, on l’imagine, en pleine sève, traînant sa

résignation, rongeant son frein sous les platanes du cours Mirabeau. Il

n’y put tenir. Il griffonne sur le grand-livre, au chapiteau d’une

colonne de chiffres, ces vers gouailleurs qui résument le drame et

l’élan de sa vie d’alors:

_Cézanne le banquier ne voit pas sans frémir

Derrière son comptoir naître un peintre à venir._

Pour se débarbouiller de toute cette comptabilité qui lui noircissait le

cerveau, il nettoyait sa boîte, achetait des couleurs, fourbissait son

chevalet de campagne. Il rôda de nouveau autour de la ville. Il déserta

le bureau, passa ses journées, vautré dans l’herbe, sous les cyprès, au

clos du Jas. Un matin il s’en va dans les terres. Il était repris. Ce

fut un beau printemps d’espoirs.

Au fond du salon, dans la plupart des bastides provençales, un grand

divan circulaire s’enfonce sous une grotte d’ombre où, au gros de l’été,

on fait, après dîner, des siestes délicieuses. Le Jas de Bouffan, comme

toute maison de campagne qui se respecte, avait le sien. Cézanne, dans

un coup de joie, voulut le décorer. Il dressa sur la haute muraille

quatre jeunes femmes, élancées, primitives, dansantes, l’une, l’Automne,

courant sous sa corbeille et sa charge de fruits, l’autre, estivale, les

bras brillants de fleurs, l’Hiver, accroupie près d’un feu et qui fait

penser à quelque naïf mais prodigieux Chavannes réalisé; et dans un

éclat de gaminerie, un rire de rapin, il signa, en longues lettres

insolentes, du nom d’Ingres ces _Quatre Saisons_ qui font plutôt songer

à quelque gauche fresque d’un étrange quattrocentiste travaillant pour

Epinal, tant il y a, sous ces fantaisistes figures, de vie sobre déjà et

de sérieux charmant. Tout le grand Cézanne des natures mortes perce sous

les fleurs, les gerbes de blé et les fruits des paniers; un noble sens

décoratif baigne toute la composition.

Il ne reste malheureusement pas d’études de paysages, d’ébauches de

cette époque. Elles seraient passionnantes à consulter. J’ai su, par

Solari et Emperaire, qu’il chargeait alors ses toiles de couleurs,

empâtant largement, au couteau à palette, assombrissant plutôt les tons,

peut-être malgré lui.

C’était le moment où, sans se connaître, Monticelli à Paris, Gresy,

Guigou, Aiguier, Loubon, Engalière, à Aix, à Toulon et à Marseille,

cherchaient dans le même sens et, le long de la mer et de la vallée de

la Durance, constituaient une école provençale. Cézanne, qui, mieux

qu’eux tous, exprima la Provence, était, lui,--comme Monticelli,--un

peintre universel. Dans la Provence, c’était le monde qu’il voyait et

peignait, par delà la Victoire et le pays d’Aix, c’était l’horizon de la

terre. Il eût pu, se renfermant dans sa ville morte, être comme un

Aubanel ou un Mistral de la peinture. De plus hauts destins

l’attendaient. En confrontant les paysages de sa naissance avec les

paysages de sa vie, il atteignit, dans plus de précision, le lyrisme

même de son pays, il en dégagea, en en dégageant l’humanité, l’âme même

fondue en celle de l’univers. Dès qu’il se sentait fort, armé, nourri de

sève par sa terre natale et d’idées par ses méditations et ses lectures,

sa retraite en pleins champs ne lui suffisait plus. En 1863, il repartit

pour Paris.

Nous touchons, je crois, à la période la plus heureuse de sa vie. C’est

le moment où moins de doute le mine et le déchire, plus de foi l’exalte.

Pissarro lui révèle Courbet, Guillemet le conduit chez Manet. Il lâche

sa verve. Il peint, avec excès, dit Mottez, un de ses professeurs aux

Beaux-Arts, il peint, en poëmes emportés, toute cette série de fêtes,

ces orgies, ces vagues mythologies naturalistes qui l’apparentent aux

Vénitiens. Il a vingt-cinq ans, une santé admirable, un cœur et un sang

chauds, une abondance d’idées qui le roulent dans un fleuve de sujets,

de lignes, de couleurs dont il a l’audace de se sentir le maître. Plus

rien ne l’arrête. Son métier même paraît lui obéir. Sa frénésie de

pensée est telle, qu’il crie un jour à Huot, en plein Salon carré: «Il

faut brûler le Louvre.» Sur un feuillet d’album, il crayonne ces lignes

d’_Emile_: «Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’âme:

un bon serviteur doit être robuste. Plus le corps est faible, plus il

commande; plus il est fort, plus il obéit. Un corps débile affaiblit

l’âme.» Et dessous, de sa grosse écriture, il souligne: «Je suis

robuste. J’ai l’âme forte...» Sur le mur de son atelier, il charbonne:

«Le bonheur est dans le travail.»

Cet atelier n’est qu’une mansarde vitrée, flamboyante. «Les jeunes

peintres du plein air, écrit Zola, devaient tous louer les ateliers dont

ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le soleil visitait

de la flamme vivante de ses rayons.» Cézanne n’y manqua pas. Il vivait,

près de la Bastille, dans sa sorte de serre, en une nappe de soleil,

presque sans argent, mais dans un débordement joyeux de tous ses sens,

une plénitude de tout l’être où son génie s’épanouissait en ébauches

fougueuses, en toiles chargées de pensées fauves, gorgées de sensations,

tendues jusqu’à craquer sous l’épaisse couche des tons radieux. Il

peignait tout ce qui lui tombait sous les mains et les yeux.

«--Est-ce qu’une botte de carottes, oui, une botte de carottes!

criait-il, étudiée directement, peinte naïvement, dans la note

personnelle où on la voit, ne vaut pas les éternelles tartines de

l’Ecole, cette peinture au jus de chique, honteusement cuisinée d’après

les recettes? Le jour vient où une seule carotte originale sera grosse

d’une révolution.»

Ces paroles rapportées dans _l’Œuvre_, Philippe Solari m’a affirmé les

avoir entendu plus de vingt fois sortir telles quelles de la bouche de

Cézanne[6]. Ils vivaient presque ensemble. Camille Pissarro et surtout

Solari étaient ses deux nouveaux amis. Il fit vers la même époque la

connaissance de Renoir. Avec Solari, bohème délicieux, sculpteur dont il

adorait les maquettes, toute sa vie il resta lié. C’est à ma

connaissance le seul de ses amis avec qui son caractère farouche et ses

brusques accès de misanthropie n’eurent jamais à se manifester. Solari

était si tendre, si respectueusement camarade avec lui. Et il fallait

entendre le vieux Cézanne murmurer en clignant de l’œil: «Philippe!...»

Toute son ironie aimante, toute la richesse de son cœur passaient dans

sa voix. C’étaient peut-être ses lointaines années de Paris qui lui

remontaient à la mémoire.

Philippe, médaillé de l’école des Beaux-Arts d’Aix, envoyé à Paris aux

frais de la ville pour y préparer le prix de Rome, s’enrôla tout de

suite, vivant et ardent comme il l’était, dans la libre bande des

révolutionnaires. Il mangeait très vite ses petites mensualités. Les

deux amis alors cuisinaient ensemble, fumaient aux mêmes pipes le même

paquet de tabac, faisaient bourse, existence communes. Une semaine

d’extrême misère, n’ayant qu’un habit sortable à eux deux, l’un, m’a

raconté Solari, s’en alla prendre l’air, pendant que l’autre restait

couché. Ils adoraient s’allonger et dormir, au Luxembourg, sur les bancs

des terrains vagues: c’était pour eux comme une débauche de campagne. Un

autre régal, tout un hiver, fut une bonbonne d’huile envoyée du Jas dans

laquelle on trempa des mouillettes si somptueuses qu’on s’en lippait les

doigts jusqu’au coude. Ce fut cet hiver-là que Zola, un matin, mena

Manet visiter la boutique transformée en atelier où Solari préparait son

envoi au Salon.

C’était un grand nègre luttant contre des chiens, le même qui posa à

Cézanne le fameux nègre en pantalon bleu que possède Monet. Manet,

Cézanne et Zola tournaient autour de la gigantesque maquette. «--La

guerre de l’Indépendance,» disait Solari, ravi. On grelottait. Il fit du

feu. Alors une chose terrible arriva. L’armature de la statue faite de

vieux bâtons de chaise et de manches à balai craqua sous la chaleur. Le

nègre s’effondra... Solari dut l’envoyer au Salon, toujours mordu par

les chiens, mais couché. Il eut un grand succès. Albert Wolff le loua

dans le _Figaro_. Un marchand de guano acheta l’Indépendant crépu et,

passé au vernis noir, il en fit, ô muses! sa marque de fabrique. Le

nègre, dans _l’Œuvre_ où Zola raconte l’anecdote, est devenu une

bacchante.

«--Ces réalistes, concluait Cézanne lorsqu’au Tholonet, avec Solari, il

me fit en riant d’émotion le récit de l’histoire, ces réalistes n’en

font jamais d’autres... Hein, Mahoudeau?»

Timide, farouche, Cézanne ne vit que très peu Manet. Il lui voua, de

loin, une sorte de culte, encore qu’il lui reprochât parfois de s’être

trop laissé aller à la manie du morceau, d’avoir préféré le musée à la

nature et d’être, au fond, «pauvre de sensations colorantes». Mais

l’_Olympia_ le ravissait complètement. Il m’en apporta un jour une

grande photographie.

«--Tenez, mettez ça quelque part, devant votre table de travail. Il faut

toujours avoir ça sous les yeux... C’est un état nouveau de la peinture.

Notre Renaissance date de là... Il y a une vérité picturale des choses.

Ce rose et ce blanc nous y mènent par un chemin que notre sensibilité

ignorait jusqu’à eux... Vous verrez.»

Il parlait aussi avec une grande émotion de la _Sortie de l’Opéra_ qu’il

avait admirée, un jour, avec Solari, dans l’atelier de Manet.

«--L’héroïsme de la vie moderne, faisait-il alors, comme a dit

Baudelaire... Manet l’avait entrevu. Mais, ajoutait-il, ce n’est pas

encore ça... Je voyais plus large.»

Qu’entendait-il par là? Sa fièvre de recherches l’avait repris, dès son

arrivée à Paris. Il s’était lié avec Camille Pissarro, «l’humble et

colossal Pissarro», ainsi qu’il l’appela plus tard. Celui-ci le ramenait

à une vision plus directe, plus proche de la nature, plus terre à terre

aussi. Il le tirait de ses mythologies lyriques vers les pommiers et les

labours, les villages de l’Ile de France. Il lui commentait Courbet dans

un sens naturaliste qui rejoignait, au vrai cœur de lui-même, sous son

apparent romantisme d’alors, le vieux fond réaliste que son hérédité

latine avait mis en Cézanne. Au Salon des Refusés, ils reçurent ensemble

le coup de soleil du _Déjeuner sur l’herbe_. Ils s’exaltèrent. Ils

allèrent peindre «sur nature», dans la banlieue, le long de la Marne, et

même ils plantèrent parfois leur chevalet en plein Paris. Mais Cézanne,

bouleversé, revenait de ces séances plus torturé encore. Le contact de

la bonne terre et des purs horizons ne l’apaisait pas. Au contraire. Le

drame recommençait en lui.

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