JOACHIM GASQUET
CÉZANNE
PARIS
LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE
83, FAUBOURG SAINT-HONORÉ
1926
CÉZANNE
[Illustration]
CÉZANNE
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
LES ÉDITIONS BERNHEIM-JEUNE
83, FAUBOURG SAINT-HONORÉ
1926
_A LOUIS VAUXCELLES_
PREMIÈRE PARTIE
CE QUE JE SAIS OU J’AI VU
DE SA VIE
I
LA JEUNESSE
Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit-on,
donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et
d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne
splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le
froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches
des amandiers, Paul Cézanne vit le jour--exactement le 19 janvier 1839.
Lui aussi, enfant de vieille souche, dans l’hiver de son art devait
apporter les premiers frissons d’un printemps.
Le pays, qu’eût adoré Poussin, avec ses groupes d’arbres, la ligne
intelligente de ses collines, ses horizons tout émus d’air marin, est,
quand les yeux le parcourent d’ensemble, une terre classique. L’Olympe
de Trets le garde. La chaîne de l’Etoile, qu’on aperçoit des fenêtres du
Jas où travaillait Cézanne, découpe un profil de montagnes antiques. La
vallée de l’Arc, toute frissonnante de peupliers et de saules, par mille
détours descend nonchalamment, coupée de routes blanches, à travers
l’émeraude des vignes, les grands carrés jaunes de blés, les vergers
poussiéreux d’amandiers, vers les étangs et les salins de Berre, par
delà les labours roses et les rampes de Roquefavour. Un cyprès
solitaire, un figuier près d’un puits, un brusque et dru laurier, çà et
là, l’ennoblissent d’une pensée ou d’un sourire austère. Un ravissement
virgilien, une mansuétude bleue partout l’apaisent et le fortifient.
Mais au nord de la ville le sol devient sauvage, comme tumultueux, la
gorge des Infernets ouvre, au-dessus du Tholonet, son chaos de roches
géantes, les plateaux de Vauvenargues prolongent la désolation de leurs
buissonneuses pierrailles, l’horizon se fait âpre, et l’angoisse ne se
dissipe que lorsque, au détour d’une sente, tout d’un bloc apparaît et
rayonne le mont Victoire comme un autel d’azur.
C’est au pied de cet autel, dans les champs de Pourrières, _campi
putridi_, que se joua jadis, entre les hordes des Barbares et les
légions de Marius, le sort de la civilisation. Aujourd’hui encore, dans
cette campagne engraissée des cadavres de l’immense rencontre, la
charrue heurte sous les herbes des tronçons de glaives, des débris de
squelettes et d’armes, des médailles rouillées. Cézanne aimait à le
rappeler.
Je le revois, au Louvre, en arrêt devant la _Bataille des Cimbres et des
Teutons_, évoquant, sous les tons maussades de la toile enfiévrée de
Decamps, cette ruée de peuples peut-être, peut-être en sa nostalgie
d’Aix l’entonnoir rugueux, les pentes tragiques des Infernets où Decamps
établit sa mêlée, ou encore, plus probablement, juxtaposant aux valeurs
du vieux peintre sa vision et ses soucis à lui, ce tourment de rendre,
avec son métier direct et précis, ce grand frisson du passé qui le
secouait. C’est ce que Zola appelait son romantisme, Zola, qui eut une
si forte influence sur toute la jeunesse et la carrière de Cézanne, mais
que l’histoire n’émut jamais.
Je le revois, dans la salle des Etats, se retournant brusquement vers
moi avec son visage de narquois enthousiasme.
«--Hein! le bougre, comme il a peint ça sombre et chaud... Vous savez ce
qu’il a dit, Decamps, en arrivant sur notre colline des Pauvres, devant
tout ça?... «Qu’est-ce que je suis allé fiche en Orient?...» Oui. Je
tiens le propos d’Emperaire... N’empêche que ça chante bien, chez nous,
d’un dramatique autrement clair!... La poussière ensoleillée, la sueur
des chevaux, l’odeur du sang, toute votre littérature, nous peintres,
nous devons l’enfoncer dans nos tons... Qu’on ne me dise plus que ce
n’est pas possible. Tenez, regardez...» Et il m’entraîna devant
l’_Entrée des Croisés à Constantinople_.
Ce goût des vibrantes évocations, qu’il mit toujours une sorte de
sainteté à étouffer en lui par horreur de l’à peu près et soumission
parfaite de son art à la totale vérité, il le tenait sans doute de sa
race.
Aix, lorsqu’il naquit, s’endormait de son sommeil déchu d’antique
capitale de la Provence et rêvassait du roi René. Les vieux hôtels des
parlementaires bordaient encore le Cours, aux fontaines moussues, planté
d’ormeaux, sans que les vitres d’une seule boutique, sur l’allée des
Nobles, vinssent souiller l’ombre des hauts balcons, les cariatides du
grand siècle, les grilles ventrues, les clédats à fleurs de lys. Toute
la cité, dans sa ceinture de couvents, entre ses vieux remparts encore
debout, sous ses mille jardins, ses façades dorées que Puget dessina,
ses plafonds décorés par Mignard, ses portes, où Torro tordit
d’opulentes guirlandes, entre ses meubles d’Italie et ses tapisseries
des Flandres, dans ses rues somnolentes, embaumées, à la Fête-Dieu, par
les jonchées triomphales devant les processions, brusquement éveillées,
au carnaval, par la fantaisie burlesque, la gaieté des danses et des
cavalcades, toute la bonne ville, autour de son palais de justice, dans
son peu de vie cléricale et universitaire, égayée le jeudi par les cris
du marché, rabâchait ses souvenirs d’aïeule,--dans l’ignorant dédain de
toute idée nouvelle, sans souci de cette autre Révolution, qui grondait
là-bas, du côté de Paris.
A peine dans quelques salons parlait-on de ce petit Thiers qui avait
fait son droit à la Faculté, qu’on se souvenait d’avoir vu passer sur le
cours, discutaillant et pauvre, et de ce Félicien David qui chantait à
la maîtrise, devenu saint-simonien et qu’on reçut à coups de pierres,
lorsqu’avant de s’enfuir au désert il voulut revoir la boulangerie de
son père. Cézanne, sur ses vieux jours, quand il vint au milieu des
siens réfugier sa grande âme obsédée, connut la même incompréhension et
les mêmes mépris. Farouche, le carnier au dos, le chapeau sur les yeux,
rasant les murs, il finit, devant l’insulte appuyée des regards, par
éviter le cours Mirabeau où demeurait sa mère pourtant, ces classiques
façades qu’il aimait et qui lui rappelaient son enfance et son père, ce
père qu’il a tant vénéré.
J’ai connu la mère de Cézanne, mais je ne sais de son père que le culte
reconnaissant qu’il lui avait voué. Il tenait de ce vieil Aixois
pratique et goguenard ce fond d’ironie qui échappa à la plupart de ceux
qui l’approchèrent, mais qui donnait à certains de ses mots mâchonnés
sous la moustache, à ses clins d’yeux aigus sous une brume tendre, une
si particulière saveur. La bonhomie provençale du père tempéra souvent
le lyrisme emporté du fils. Il en a peint dans une plénitude fervente un
portrait magnifique qui trôna longtemps dans la vaste pièce à peu près
démeublée, entre les quatre Saisons signées Ingres, au-dessus du divan,
au fond du salon du Jas de Bouffan.
«--Le papa!» me dit-il brusquement, avec une tendresse bougonne,
lorsqu’il me poussa pour la première fois devant l’émouvante effigie.
Entre les quatre allégories, le brave homme en casquette, dans une pose
familière, était assis, lisant son journal. Son visage empourpré, sa
chair tendue, ses fortes épaules disaient, malgré l’âge, l’être robuste
et l’âme saine que le fils avait contemplés. Il l’avait peint, en pleine
pâte, large, solide, comme s’il eût voulu, dans les couleurs, mieux
maçonner son hymne filial. Il l’avait établi, d’une exactitude brutale,
comme s’il eût craint, en cette œuvre de tendre piété, de trahir son
autre religion, sa passion de l’art, dans la peur que sa main
tremblante se fût confusément contentée du sentiment que la moindre
émotion satisfait. Tout d’une masse ainsi, l’échine un peu ployée, mais
la face épaisse et subtile, baignée d’autorité madrée, penché sur son
journal, où enfonçaient ses mains terriennes, le vieux banquier, quand
les fenêtres étaient ouvertes, riait au cœur de son domaine,--et l’ombre
des marronniers, l’odeur des troupeaux et des blés, le murmure des
bassins, la caresse des branches venaient, autour d’un repos bien gagné,
lui apporter l’hommage de ses champs.
Cette vaste propriété, en effet, ces hectares de prairies et de blés,
ces hautes allées, ces pièces d’eau gardées par de bons lions moussus,
la familière majesté de ces pleines façades, ornées de médaillons,
noblement éclairées de larges fenêtres dans le goût du <small>XVIII</small>ᵉ siècle,
cette toiture à la génoise, et ces fermes là-bas sous les mûriers, toute
cette richesse rustique que le fils a peinte si souvent, le père l’avait
gagnée à la sueur de son intelligence, la devait à sa roublardise
honnête, à son sens romain de la famille et du négoce. Chapelier
d’abord, il avait loué, puis acheté ce Jas de Bouffan, pour le
sous-louer, les jours de marché, aux campagnards qui amenaient leurs
troupeaux de moutons et de bœufs à la ville. Puis, quand la vente des
bestiaux chômait, il prêta à la petite semaine, donnait un coup d’épaule
à l’un, un bon conseil à l’autre. Lentement, mais sûrement, son champ
d’affaires s’étendit. Probe, débrouillard, il gagna la confiance de son
quartier, puis de la région. Un beau jour il s’établit banquier.
Paul Cézanne suivait alors les leçons du petit pensionnat Saint-Joseph.
Il n’alla que plus tard au collège Bourbon, le lycée actuel. Mais déjà
sa saine joie était de fuir les rues endormies de la ville et, au grand
effroi de sa mère, de se glisser entre les maquignons, parmi les paysans
et les bœufs, de plonger sa petite main dans la toison laineuse des
brebis, de se rouler sur la paille des litières et de l’aire,--de suivre
entre deux blouses bleues, devant une bouteille de vin de Palette
quelque partie de cartes où, parmi les jurons et les rires, s’écroulait
avec les gros sous tout le travail, le gain d’une semaine[1].
Toute sa vie, il garda la hantise de ces jours heureux, de ces robustes
échappées en plein peuple et en pleine nature. Constamment il revint à
l’étude des paysans, des rustres à foulard rouge, au bleu massif des
blouses, à l’éclat gouailleur du vin noir dans les verres. Le vin, le
pain, dans ses natures mortes, s’endimanchent souvent, sur la nappe
biblique, de ces reflets d’églogue. Les sujets bucoliques le
passionnaient. Sur ses albums, vingt fois, je le vis copier le faucheur,
le semeur de Millet.
Un des projets qui le possédèrent le plus longtemps et qu’il réalisa,
après tant d’ébauches et d’études multipliées, ce fut, dans une ferme du
Jas, sous le manteau de la cheminée commune, d’asseoir autour d’une
bouteille, sur des chaises campagnardes, quelques frustes joueurs de
cartes qu’une fillette--était-ce sa jeunesse en robe claire?--servait et
contemplait. C’est une de ses plus belles toiles, celle où il a serré de
plus près cette «formule» qui le fuyait[2]. Toute l’humble gloire du
Jas, toute l’âme virgilienne du peintre y dialoguent à jamais.
Lorsque, d’accord avec ses sœurs, il dut, par arrangement de famille,
laisser vendre ce Jas, vers la fin de sa vie, je me souviens de ses
hésitations, de ses luttes et de son désespoir. Je me souviens surtout
de sa pathétique arrivée, un soir, de sa face muette, de ce sanglot qui
l’étranglait et de ces brusques larmes qui le soulageaient, ce
crépuscule où, sans l’avertir, tandis qu’il peignait, on avait
niaisement brûlé les anciens meubles, conservés comme des reliques, de
la chambre paternelle.
«--Je voulais les emporter, vous comprenez... Ils n’ont pas osé les
vendre, ils étaient ennuyés... Des nids à poussière, de pauvres
choses!... Alors, ils les ont brûlés, sur l’aire... Sur l’aire!...»
Ses yeux malgré lui repeignaient le tableau.
«--Et moi, qui les conservais comme la prunelle de mes yeux... Ce
fauteuil où papa faisait la sieste... Cette table, toujours la même
depuis sa jeunesse, où il a aligné tous ses chiffres... Ah! il a eu
l’œil, celui-là, de me gagner des rentes... Qu’est-ce que je serais
devenu, dites, sans ça?... Vous voyez ce qu’on fait de moi... Oui, oui,
comme je le dis à Henri, votre père, quand on a un fils artiste, il faut
lui gagner des rentes. Il faut aimer son père... Ah! jamais je n’aimerai
assez la mémoire du mien... Je ne le lui ai pas assez montré... Et voilà
qu’on me brûle tout ce qui me restait de lui...
--Ses portraits? Son portrait du moins demeure.
--Ah! oui... son portrait...»
Et il eut ce geste de suprême indifférence qui l’ennoblissait d’une
humilité magnifique, dès qu’on parlait d’une de ses toiles devant lui.
Ce soir-là, il ne voulut pas nous quitter, il dîna à la maison, puis,
toute la soirée, nous errâmes dans les rues muettes de son enfance. Sa
jeunesse lui remontait au cœur...
«--Comme tout ça a changé», me disait-il.
Mais sa mémoire, qui était prodigieuse, peuplait l’ombre de mille
souvenirs, êtres et choses évoqués au hasard d’une rencontre, d’un coin
de façade, d’une enseigne, d’un passant.
«_Objets inanimés, avez-vous donc une âme_
_Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?_»
murmurait-il.
Mais sa grande émotion fut devant le lycée.
«--Les salauds... Ce qu’ils ont fait pourtant de notre vieux collège...
Ah! nous vivons sous la coupe des agents-voyers. C’est le règne des
ingénieurs, la république des lignes plates... Est-ce qu’il y a une
seule ligne droite dans la nature, dites? Ils mettent tout, tout au
cordeau, la ville comme la campagne... Où est Aix, mon vieil Aix de Zola
et de Baille, les bonnes rues du vieux faubourg, l’herbe entre les
pavés, les lampes à pétrole... Oui, l’éclairage au pétrole, _li fanau_,
au lieu de votre électricité crue qui viole le mystère, alors que nos
anciennes lampes le doraient, le cuisaient, l’habitaient, à la
Rembrandt... Nous donnions des sérénades aux filles du quartier...
Ecoutez un peu, je jouais du piston, Zola, lui, plus distingué, de la
clarinette... Quelle cacophonie!... Mais les acacias pleuraient
par-dessus les murailles, la lune bleuissait le portail de Saint-Jean,
et nous avions quinze ans... Nous croyions manger le monde à cette
époque!... Au collège, figurez-vous, Zola et moi passions pour des
phénomènes. Je torchais cent vers latins en un tour de main... pour deux
sous... J’étais commerçant, bigre! quand j’étais jeune... Zola, lui, ne
foutait rien... Il rêvassait... un sauvage têtu... Un souffreteux
pensif!... vous savez, de ceux que les gamins détestent... Pour un rien,
on le fichait en quarantaine... Et même notre amitié vient de là...
d’une tripotée que toute la cour, grands et petits, m’administra, parce
que, moi, je passais outre, je transgressais la défense, je ne pouvais
m’empêcher de lui parler quand même... Un chic type... Le lendemain, il
m’apporta un gros panier de pommes. Tiens, les
[Illustration: LES JOUEURS DE CARTES]
pommes de Cézanne!...» fit-il en clignant d’un œil gouailleur, «elles
viennent de loin... Mais ce sale lycée, lui, n’a rien gardé de cette
époque.»
En ce temps-là, en effet, au lieu des mornes bâtisses qui composent le
lycée actuel, au milieu des vergers le collège provincial adossait ses
jardins et son lierre aux vieux remparts du tour de ville, le long de la
cheminée du roi René. Des ormes, des pins séculaires,--ces grands pins
aux branches tordues que Cézanne devait plus tard balancer au premier
plan de ses paysages,--au lieu des platanes administratifs, ombrageaient
les cours. Les salles voûtées, les classes un peu lézardées ouvraient
sur des pelouses et des massifs de buis, s’emplissaient, au printemps,
d’un murmure ensoleillé, d’un bourdonnement continu de guêpes et de
feuilles, de pépiements d’oiseaux. Dans ses roseaux où flûtaient les
grenouilles, la nuit, la tapageuse piscine était fameuse sous l’ombre
verte de ses chênes moussus, mais, des fenêtres du dortoir, on pouvait
contempler, sous la lune, le paysage délicat, les tendres prairies qui
dévalaient vers les saules de l’Arc. La maison était paternelle...
C’était un bon couvent transformé en école. Et même, la chapelle était,
dit-on, du vieux Puget. C’est là qu’au sortir du pensionnat
Saint-Joseph, jugé insuffisant pour le fils d’un banquier entrant dans
sa treizième année, le chapelier enrichi, le propriétaire du Jas de
Bouffan envoya son héritier.
Cézanne, d’après ceux de ses camarades d’alors que j’ai pu interroger,
fut un élève excellent, timide, rêveur, un peu farouche, qui mordait
admirablement aux classiques, un «écorché», me dit l’un, et qui,
souligne un autre, «promettait pour le dessin bien plus qu’il n’a tenu».
Il faisait aussi des vers français, inspirés plutôt de Musset, et quant
aux vers latins, on n’avait qu’à lui soumettre un sujet, sa plume
galopait sur le papier, une heure durant, sans s’arrêter. Sa mémoire
était inouïe.
Jusqu’à la fin, il a gardé cette merveilleuse mémoire, mémoire de l’œil
et de l’oreille, de l’esprit comme du cœur. Je me souviens de ma
stupeur, lorsque, retrouvant mon père, qu’il n’avait plus revu depuis
trente ans, il lui rappela le coin de rue où il l’avait quitté, les mots
insignifiants qu’ils avaient alors échangés, la bonne femme en caraco
gris qui les regardait d’une fenêtre où caquetait un perroquet, et le
bariolage d’un rideau qui se détachait sur un mur derrière elle.
Dans ses vieux jours, perclus de travail, travaillé de douleurs,
harassé, il ne lisait presque plus. Que de fois pourtant, devant quelque
horizon, à la campagne ou à Paris, devant une étude en train, à
l’atelier, rythmant les syllabes de son pinceau levé, lui ai-je entendu
réciter des vingtaines de vers de Baudelaire[3] ou de Virgile, de
Lucrèce ou de Boileau. En parcourant le Louvre, il savait, à une année
près, la provenance des toiles, et dans quelle église, quelle galerie,
on pourrait trouver leurs répliques. Il connaissait admirablement les
musées d’Europe. Comment? Lui, qui ne les avait jamais visités, n’ayant
presque pas voyagé? C’est, je crois, qu’il lui suffisait de lire, de
voir une chose une fois, pour s’en souvenir à jamais. Il regardait, il
lisait très lentement, presque douloureusement; mais la date, le morceau
du monde qu’il arrachait à la terre ou au livre, il les emportait,
gravés, enfouis en lui, sans que rien désormais les en pût déraciner.
Sa mémoire, ses sensibilités farouches, voilà ce qui, dès le collège,
frappait ses camarades. Cézanne était un enfant frémissant[4]. Il
souffrait déjà, en son naissant génie, de ce sens dramatique, cette
sorte d’hallucination passionnée qui lui faisait, malgré lui, douer tous
ceux qui l’approchaient d’une vie intérieure pareille à la sienne, et
qui torturait son imagination à chercher les motifs que pouvaient bien
avoir les êtres à dissimuler, pensait-il, leur enthousiasme ou leur
frénésie. Il se croyait alors au milieu des autres un naïf. Il leur
prêtait, pour attenter à son bien, à son art, des sournoiseries
tragiques. «On veut me mettre le grappin dessus,» criait-il... Il avait
des colères subites, de brusques fuites. Il fallait, par exemple,
prendre garde de l’effleurer, même d’un doigt distrait: il se cabrait
tout de suite. Quelqu’un qui, devant moi, lui frappa, un jour,
familièrement sur l’épaule reçut une telle poussée que le téméraire en
perdit l’équilibre. Une misanthropie, trop souvent justifiée, et dont il
étouffait et rougissait parfois jusqu’au malaise, mêlait une âpreté à
cette sorte de native pudeur qui défend les âmes d’exception de
l’approche des sots.
Dans la _Correspondance_ d’Emile Zola, on peut, quand on a connu
Cézanne, suivre, dans les lettres de jeunesse à Baille, l’histoire d’une
de ces soudaines attaques de méfiance, une brouille sans cause entre
Baille et lui, que Zola finit par arranger. «Tu sais bien qu’avec mon
caractère comme ça, avoue Cézanne, je ne sais trop ce que je fais, et,
donc, si j’ai envers lui quelques torts, eh bien! qu’il me les
pardonne...» C’est bien là tout ce cœur farouche, mais gonflé de
tendresse, cette sensibilité d’«écorché», mais affamé de justice.
Cette amitié entre Zola, Baille et lui fut la grande ivresse,
l’émerveillement de son adolescence. Zola, dans les premiers chapitres
de l’_Œuvre_, a essayé de nous en donner le frisson[5]. Il nous les
montre dès quatorze ans, isolés, enthousiastes, ravagés d’une fièvre de
littérature et d’art:
«Ils écoutaient en lui [Musset] battre leur propre cœur, un monde
s’ouvrait plus humain, qui les conquérait par la pitié, par l’éternel
cri de misère qu’ils devaient désormais entendre monter de toutes
choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle
gloutonnerie de jeunesse, un furieux appétit de lecture, où
s’engouffraient l’excellent et le pire, si avides d’admirer, que souvent
des œuvres exécrables les jetaient dans l’exaltation des purs
chefs-d’œuvre.»
Le goût de Cézanne, je crois, dès cette époque, était plus pur. Virgile,
Alfred de Vigny, les grands méditatifs, le retenaient déjà. Il avait
pris Hercule comme sujet d’un poëme. C’était lui, «le vieux», qui
dirigeait la bande.
«Toi qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse...», lui écrit
plus tard Zola. Celui-ci, d’après ses lettres, affectait d’ignorer
Virgile et le latin. C’étaient les passionnés, Michelet, George Sand,
qui le secouaient «de frissons d’enthousiasme», _Jacques_, qu’il ne
pouvait feuilleter sans pleurer. Tout ceci a son importance.
Si par sa mère qui avait, m’a-t-on dit, des origines créoles, Cézanne
hérita d’une imagination toute enflammée et chaotique, de son père et de
la famille des siens, venus d’Italie en France au dix-huitième siècle,
il reçut ce sens rassis, ces fortes prédispositions latines qui, dès son
adolescence, le tournaient déjà vers cet art d’expression réaliste et
classique qu’il mit toute sa vie à conquérir. Zola, qui devait
amicalement lui reprocher cette exaltation, cette gangrène romantique
dont plus tard fut tant déchirée sa sensibilité tourmentée, peut, je
crois, en très grande partie, durant ces jours de leur jeunesse ardente,
en être rendu responsable. Mais, don plus précieux que tout, il apporta
par compensation à «son frère» Cézanne la croyance en lui, la foi en
son génie et en son art; il fit boire à cette âme naturellement
hésitante ce vin puissant, ce cordial que rien ne remplace,
l’enthousiasme vrai dans l’amitié sincère. Jusqu’à son dernier soir
Cézanne qui, ainsi que tous les grands, considéra toujours l’amitié
comme la plus haute vertu, se souvint avec attendrissement de celle que
Zola et lui s’étaient vouée dans les cours du collège et sur les routes
d’Aix.
Quelle vie naïvement héroïque était alors la leur! Ils se préparaient
passionnément, innocemment, aux hauts destins vers lesquels ils se
sentaient appelés. Ils méprisaient les cafés, avaient les rues en haine,
professaient l’horreur de l’argent et de tous préjugés. Ils fuyaient les
cités, «déclamant des vers sous des pluies battantes, sans vouloir
d’abri, nous raconte Zola. Ils projetaient de camper au bord de la
Viorne [l’Arc], d’y vivre en sauvages, dans la joie d’une baignade
continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus, qui auraient suffi à
leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils avaient des
timidités, des maladresses, qu’ils érigeaient en une austérité de gamins
supérieurs.»
On les appelait les trois inséparables. Baptistin Baille, qui devint
plus tard professeur à l’Ecole polytechnique, était plus réservé,
représentait dans le trio l’esprit pondéré, le bon sens volontaire, le
parti plus pratique des mathématiques. C’est lui qui, indirectement
peut-être, donna à Zola ce goût un peu court de la philosophie
naturelle, ce culte laborieux de la science qui orienta son génie,
immense mais confus et naïf, vers une littérature d’expression plus
exacte et, le détachant du romantisme, où il penchait, le tourna vers ce
qu’il devait appeler «le roman expérimental».
Baille eut-il aussi quelque influence sur Cézanne? J’en doute. Je me
suis même demandé si cette haine intransigeante des ingénieurs et de «la
ligne droite» que le vieux maître manifestait à tout bout de champ ne
lui venait pas, à lui, d’esprit si tenace, de quelques lointaines et
terribles discussions brusquement surgies, dans sa trop fidèle mémoire,
au détour d’une route, à l’odeur d’un buisson.
Car tous ces chemins d’Aix, où il s’enfonçait, haut vieillard, la boîte
à couleurs toujours à l’épaule, toute cette campagne que dans son âge
mûr il magnifiait sur ses toiles d’une humilité si glorieuse,
adolescent, le havre-sac au dos, il les avait parcourus, battus en tous
sens avec ses deux inséparables. Avec Zola surtout. Ils partaient le
jeudi, lui, un album déjà, son ami, quelque bouquin dans le carnier. Ils
s’exaltaient de lumière, de poëmes et de grand air. La plaine et les
collines, la rivière et le mont, Hugo, Lamartine, Musset, les roches
rouges, les horizons pierreux, dans le frissonnement bleuté des coteaux
et des arbres, toute la santé de la terre, toute l’humanité des vers,
sur la route craquante où brûlaient leurs souliers, par les midis trop
roses au fond de champs torpides comme par les crépuscules où
s’allongeaient les ombres virgiliennes, la nature et la vie leur
entraient dans l’âme, les pétrissaient d’émoi et de soleil, au rythme
fraternel des syllabes, à l’amitié du jour façonnaient leur imagination,
cadençaient leur destin.
Parfois, dans la débauche des vacances, ils partaient pour plusieurs
journées, faisaient un vrai voyage, «parcouraient le pays tout entier».
De frustes provisions, mêlées à l’album et aux livres, dans le carnier
qui leur battait les reins, dont la courroie sciait délicieusement les
flancs, ils couchaient, la nuit, sur quelque aire, dans l’odeur étoilée
des blés, soupaient, le soir, dans quelque bastidon en ruines, sur un
lit de genêts et de thym où ils s’endormaient à la dernière bouchée, la
tête bourdonnante de paysages et de vers.
Partout, bleue le matin comme une prière de vierge, flamboyante à midi,
rose au couchant des ivresses cuvées du jour, sous son chapeau de
nuages ou sa couronne de soleil, étageant sur ses pentes les nappes d’un
autel encensé par le soir ou dressant au levant les chevaux de pierre de
son bas-relief assyrien, partout, à l’horizon de toutes les plaines,
dans la fuite de tous les chemins, Sainte-Victoire dominait, de coteaux
en coteaux, entrait dans les yeux d’enfant de Cézanne. Sainte-Victoire,
et le barrage du Tholonet, et les collines de Saint-Marc, et tous ces
«motifs», qu’il devait adorer jusqu’à y mourir, les rampes rouges, les
balcons de rochers qui surplombent les carrières des Pauvres, les frises
tendres du Pilon du Roi à travers les roseaux de Gardanne, les pinèdes
de Luynes, les bastides de Puyricard, le château de Galice, toutes ces
aires, tous ces clos, tous ces champs du Jas de Bouffan où, par delà les
nobles marronniers de l’allée centenaire, s’écaillait la terre,
rayonnaient pâlement les moissons.
Blancs de poussière, les trois buissonniers dégringolaient les rues
brûlées des villages, buvaient avec les paysans de Palette un verre de
vin cuit, pesaient au cabestan du moulin d’huile des Pinchinats,
triaient les amandes dans les mas de Venelles, poussaient parfois
jusqu’à Berre, Saint-Chamas ou Martigues, pour voir les pêcheurs retirer
leurs filets de l’étang. Ils étaient fous de soleil et de sèves,
inconsciemment peuplés de beaux gestes rustiques. Le sain travail des
hommes entrait en eux avec l’air bleu des champs. Leur âme n’avait que
des simplicités de pain blanc et d’eau pure. Comme les bergers de la
Crèche, ils ne buvaient la nature que dans des coupes de buis.
Mais leur suprême joie, leur lyrisme dernier, leur orgie presque
religieuse, c’était les baignades dans l’Arc, les lectures mouillées,
les discussions en caleçon sous les saules. La rivière était à eux. Dès
la fin du printemps, ils s’en emparaient, en faisaient leur domaine, y
pataugeaient, s’y ébrouaient, les jours de liberté, de l’aube au
crépuscule, fouillant les herbes, suivant la vie poissonneuse de l’eau,
les jeux miroitants des reflets et des ombres, découvrant dans le monde
éphémère des insectes et des gouttes le drame universel de l’infiniment
grand sous le fuyant petit. Souvent pour une épithète, une nuance de
soleil ou d’idée, quelque affirmation paradoxale, ils s’empoignaient aux
cheveux, roulaient sur le sable et avec de longs rires se relevaient en
s’embrassant. Comme des bohémiens, ils cuisaient leurs côtelettes sur
des sarments brasillants, ils mettaient la bouteille à fraîchir dans la
source. Ils campaient. Ils vivaient. Jamais cerveaux d’artistes fiévreux
n’eurent éclosion plus naturelle. Leurs imaginations trempaient en
pleine vérité. Toute leur vie, ils devaient en garder, même aux pires
moments, l’élan païen ou l’angoisse sacrée. Comme on comprend ce mot dit
plus tard par Cézanne à un ami: «Peindre d’après nature, ce n’est pas
copier l’objectif, c’est réaliser des sensations.»
De sensations, ces journées de plein air en avaient, pour toute leur
existence, gorgé les deux amis. Ils en étaient saturés au point que le
pays avait passé en eux. D’après nature! Cézanne jamais ne devait
pouvoir bien peindre autrement. Déjà il crayonnait, s’essayait à
l’aquarelle. Son père lui avait donné sa première boîte à couleurs
trouvée dans un lot de vieilles ferrailles. Et le futur compagnon des
impressionnistes, celui qui devait être un moment le plus farouche des
coloristes, s’appliquait alors à fixer en une teinte délicate un profil
de coteau, une coulée de rivière, un frisson d’arbre ou de nuage sur le
ciel. J’ai vu, chez son beau-frère, une de ces premières toiles, un
petit âne, d’un dessin naïf, d’une gaucherie adorable, tendre et gris,
mais autour de qui flotte on ne sait quel vague panthéisme, souffle
déjà, balbutie un lyrisme étonné.
Il allait au musée. L’exemple de Granet, un pauvre maçon d’Aix,
recueilli et poussé par Ingres, l’enflammait. Il en admirait les
quelques toiles qu’il pouvait voir, d’une honnêteté appliquée, d’une
conviction, d’une bonhomie toute populaire sous leur tension académique,
les études plus directes que Granet avait rapportées de Rome. Il y a
dans certains de ces tableautins comme un pressentiment de Corot.
Cézanne me le fit un jour remarquer. Il trouvait même que, dans le
vivant portrait, gloire du musée d’Aix, qu’Ingres a peint de son élève,
et où Granet, les yeux impérieux, se détache si magnifiquement, avec ses
dures mèches de marbre noir, sur un ciel d’orage qui menace Rome, il
trouvait que dans les fonds--un pin, une haute façade--Ingres, en grand
psychologue, s’assimilant et portant à la perfection la manière
tâtonnante du peintre qu’il était en train d’immortaliser avait d’un
bond atteint, pour une fois, Corot.
«--L’amitié, concluait-il, a de ces récompenses... Et ce Corot, lui,
quel portrait il a peint de Daumier! Tout le cœur des deux peintres y
respire... Tandis qu’Ingres, oui, malgré lui, a flatté, voyez,
transfiguré son modèle... Comparez-le à ses autres portraits, ses
croûtes qui lui ressemblent.»
Cézanne, lui, fit-il un portrait de son ami? Il en commença un, dans ses
premières années de Paris, mais trop tôt; il s’y acharna, le gratta, le
recommença, puis finit par le crever. Plus il aimait, plus il était
bourré de scrupules, plus son métier hésitait devant son cœur. Puis, à
cette époque, il se cherchait encore... Il se chercha toute sa vie.
Un autre portrait qu’il contemplait souvent, au musée d’Aix, et qui dut
l’impressionner dans sa jeunesse, c’était celui, tout pensif, du vieux
Puget désabusé, qui s’est peint lui-même, regardant tristement ses
rêves, sa palette à la main.
«--Hein! faisait Cézanne, nous sommes loin du «mélancolique empereur»,
mais regardez ce vert dans les tons de la joue... Rubens, hein?... Comme
il y a tout Delacroix dans son aquarelle du Centaure, à Marseille, cette
_Education d’Achille_ que je préfère à ses marbres, oui!... avec son
couple dans le repli des terres, son emportement, l’héroïsme envolé de
l’enfant, les tragiques teintes, la violence de mistral qui bouscule et
tonifie les tons... oui, oui. Je le dis souvent, il y a du mistral dans
Puget.»
Et à côté, il tombait en arrêt devant les _Joueurs de cartes_ attribués
à Lenain.
«--Voilà comment je voudrais peindre!...»
Il me ramenait souvent devant ce tableau, où, dans un corps de garde,
quelques soldats, un vieux qui serre sa bourse, un autre, tout jeune et
blond, en cuirasse, dans une pose apprêtée, achèvent une partie autour
d’une bouteille.
«--Voilà comment je voudrais peindre!...»
Y avait-il une ironie naïve sous ces paroles du vieux peintre devant une
toile qui m’apparaissait médiocre, lui qui avait assis, dans sa claire
cuisine de ferme, des joueurs de cartes aussi, mais autrement massifs,
solides et vivants, et d’une couleur, en face de ces tons enfumés,
autrement vive, sentie et pénétrante? Ne fallait-il y entendre qu’un
touchant ressouvenir, un enthousiasme d’enfance pieusement prolongé et
peut-être, joint aux jeudis du Jas, inspirateur d’un sujet analogue? Il
y avait en Cézanne un tel mélange de foi et de goguenardise,
d’emballement sincère et de scepticisme enjoué, qu’il serait bien
difficile de le démêler. Ah! il était bien provençal, le vieux maître!
Et comme il le savait...
«--Ecoutez un peu, disait-il, le _Forcés pas_ de nos pères n’est que la
traduction familière du _Rien de trop_, gravé sur le fronton de
Delphes.»
Et il souriait de lui-même alors, lui tout pétri d’élans, torturé d’une
sorte de romantisme mystique que sa claire raison, sa lucidité latine
d’observateur n’arrivaient pas à maîtriser. Oui, la plus frémissante
sensibilité aux prises avec la raison la plus théorique, je serais bien
tenté de définir ainsi le drame de sa vie. Il était bien parfois ce
«visionnaire affolé, que le tourment du vrai jetait à l’exaltation de
l’irréel», tel que nous l’a décrit Zola.
Et ce tourment venait de loin. Dès sa jeunesse il s’en voulait,--c’est
encore Zola qui le souligne, et j’aime à le citer, car il a été le
témoin, sans nuances peut-être mais combien enthousiaste, sa dédicace de
_Mon Salon_ en fait foi et l’_Œuvre_ a été écrite durant un séjour de
Cézanne à Médan, avec Paul Alexis, il a été, dis-je, le témoin des
débuts de Cézanne--«dès sa jeunesse, il s’en voulait de s’être intéressé
à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui
repoussait quand même en lui: c’était son mal peut-être, l’idée fausse
dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne...»
Toute sa vie ne fut qu’une lutte contre ce mal; tout son art, son
observation austère, son réalisme pieux, sa soumission aimante n’en
furent que les remèdes. Sa raison passionnée mettait son humble héroïsme
à dégager une sainteté de tout, et c’était ce romantisme abhorré, mais
tenace, qui gonflait d’une force michelangesque le torse de ses
baigneurs comme la grasse tristesse de ses académies de femmes, qui
allongeait, à la Greco, certaines nudités, rapetissant les têtes,
enfiévrant d’un bleu fou, d’un vert hagard, les hanches et les cuisses,
qui gorgeait d’une sève douloureuse ses bouquets de fleurs
artificielles. C’était lui qui pullulait en mille sujets de ripailles,
de noces au bord de rivières, de festins sous les arbres, tels qu’on les
voit dans la collection Pellerin; ce fut lui qui flamba en une semaine
d’enthousiasme, lorsque le poète Gilbert de Voisins proposa au vieux
maître d’Aix d’illustrer, à sa fantaisie, la _Tentation de Saint
Antoine_ de Gustave Flaubert. Deux dessins en furent commencés. Et
c’était lui encore qui, même à la fin, lorsqu’il s’en croyait tout à
fait guéri, lui faisait empiler, en de bleues natures mortes, ces crânes
de squelettes verlainiens sur de riches tapis. Jadis il peignit, dans
une toile chaude et sombre, empâtée, pathétique comme un Rembrandt, une
tête de mort sur une serviette rugueuse, en face d’un pot au lait, et
sortant des profondeurs d’on ne sait quelle cave de cimetière, d’on ne
sait quel soupirail du néant.
A ses derniers matins, il clarifiait cette idée de la mort en un
entassement de boîtes osseuses où le trou des yeux mettait une pensée
bleuâtre. Je l’entends encore, me récitant un soir, le long de l’Arc, le
quatrain de Verlaine:
_Car dans ce monde léthargique
Toujours en proie au vieux remords
Le seul rire encore logique
Est celui des têtes de morts._
Je l’entends, dans son atelier de la rue Boulegon, murmurer, avec une
voix étrange d’écolier et de prêtre, «la Charogne» de Baudelaire ou me
demander de lui lire «Un Pouacre» dans _Jadis et Naguère_.
«--Allons, lisez «Un Pouacre» à votre vieux goutteux», car il avait avec
ses intimes la coquetterie de son érudition et, comme il disait,
«pouacre, vilain, venait de _podragum_, goutteux».
Un jour, dans une haute toile, il se décida à ramasser toutes ces idées,
ce «motif» de la tête de mort, qui le hantait, il peignit son _Jeune
homme et la Mort_. Se détachant sur une opulente draperie à ramages,
celle de ses natures mortes, il assit simplement un jeune homme, vêtu de
bleu, devant une table de bois blanc et devant lui une tête de mort. On
ne peut atteindre à un pathétique plus direct, à une réalité plus
attendrie. Tout son romantisme est là, mais joint cette fois, réduit à
sa véritable expression, classique. Poésie et vérité; c’est le lyrisme
exact, la beauté des grandes œuvres... Il aimait cette toile, c’est une
des rares dont il me parla quelquefois après qu’il l’eut quittée.
Dans cet enfant de paysan,--c’était le fils du fermier qu’il avait fait
poser,--en contemplation devant ce mystère osseux, dans cette rubiconde
tête apâlie, toute penchée devant son ignorance, dans cet insoupçon de
la vie dans la mort, qu’avait-il mis de sa jeunesse, des lointaines
rêveries de sa sortie de collège? Son baccalauréat passé, son père le
fit inscrire à la Faculté d’Aix comme étudiant en droit. Il suivit les
cours de ci de là, mais il faisait surtout des vers, des vers «d’une
sombre tristesse». Lorsqu’il ne mettait pas le Code en distiques, il
griffonnait sur la fuite du temps des métaphores sentimentales, des
suites d’images banales, mais où brusquement saillissait une expression
crispée, un cri de douleur vrai, un raccourci populaire d’émotion. Il se
sentait seul. Son génie le travaillait. Ses immenses lectures ne
comblaient plus sa faim d’aimer et de savoir. Quelques amourettes
platoniques,--une petite chapelière suivie de loin, sous les arbres des
Minimes, puis tendrement abordée, le long des aires de Saïnt-Roch, avec
des mots qui effrayèrent la pauvrette, tant une passion inaccoutumée,
flambante et naïve, débordait de ce grand garçon barbu, coiffé d’un
feutre calabrais et dont les petits yeux brûlaient,--deux ou trois
aventures provinciales, où il se donnait tout, le replièrent, le
confirmèrent dans son culte de l’_Amour_ de Michelet, qu’il avait dévoré
plusieurs fois sur les conseils de Zola. Zola était à Paris, Baille
préparait l’Ecole polytechnique au lycée de Marseille. Les vagues
étudiants qu’il coudoyait, ses anciens camarades du collège étaient sans
flamme, ne songeaient qu’à tripoter des cartes ou à «ingurgiter des
bocks». Il se vit différent, solitaire, marqué du signe. Il eut peur...
Alors elle vint.
La consolatrice et la désespérante, la passion de sa vie, sa tyrannie et
son extase, l’unique, l’inévitable, celle pour qui il était né et par
qui il devait mourir, la Peinture vint. Il se donna à elle avec son âme
farouche d’enfant, la virginité de ses yeux, la sève innocente, la
puissance, l’emportement de sa foi. Il quitta tout. Il se voulut seul,
tout entier avec elle. Son ami Baille, qui vint, à ce moment, passer
quelques jours de vacances à Aix, le trouva sec, muet, fermé devant lui.
Il ne comprit pas ce bonheur angoissé, cette face nouvelle de son ami,
comme Cézanne ne comprenait plus la joie bénigne des pipes fumées en
discutant, des causeries perdues, des heures amicales. Il fuyait tout ce
qui eût pu le détourner de son art naissant. Il eut dans la flambée
imaginative de la jeunesse la flambée passionnée du travail. Tout ce
monde nouveau de couleurs et de lignes qui lui brûlaient le crâne, il
voulut le répandre sur des toiles, des murs, du carton, du papier, au
hasard du crayon, des pinceaux, du fusain. Et devant lui, sur les
feuilles salies, sur les châssis brouillés, toutes ces visions si nettes
sous ses paupières n’étaient plus qu’un informe grouillis, un gâchis
pluvieux, sans figures ni rayons, ou, le pire, quelque image parfois
d’une effroyable banalité. Il s’acharna. Les poings crispés, il pleura
devant son rêve mutilé, traîné dans les couleurs boueuses. Il se crut
impuissant. Sombre, des jours entiers, sous la pluie, dans le mistral,
au soleil, il battit les routes, fuyant sa maîtresse,--car il l’adorait,
cette inexorable, cette peinture, comme un amant l’être qui le torture.
Il refit tous les chemins de son enfance, en escalada les sentiers,
courut de nouveau le pays... Alors, devant un couchant, un écoulement de
roches empourprées, une caresse d’arbre, un frais regard de source, une
espèce de honte le prenait. Des espoirs lui revenaient. Il courait
s’enfermer chez lui. Il se barricadait. Avec des doigts tremblants, un
respect, une adoration de tout l’être, il recommençait le labeur. Sage,
fervent, pieux, il s’appliquait. C’était une religion. Il s’était
raisonné en venant. Il faut apprendre. Il faut. Puis, cette grande âme
dramatique, toute secouée de sanglots, toute gauche d’extase, ne
comprenait pas, ne pouvait pas comprendre cette hésitation de la main,
quand tout le cerveau crée, quand les yeux voient et peindraient eux,
semble-t-il, s’ils pouvaient, tout ce qu’ils touchent avec tant de
certitude et d’amour. Pourquoi la matière rebelle, le métier révolté?
«La forme ne suit pas l’idée!» criait-il. Pourquoi? Il lançait ses
pinceaux au plafond. Il pleurait...
Il essaya d’un maître. Non. D’un professeur. Un ami de son père, un
brave homme de peintre, un nommé Gilbert, qui léchait le morceau et,
lui, par exemple, faisait tout ce qu’il voulait de ses doigts. Il
pouvait tout exprimer, avait une manière, des recettes pour tout. Mais
voilà, le malheur était qu’il n’avait rien à dire. Un de ces petits
grands hommes de sous-préfecture qui jugent sans appel de tout ce qu’ils
ignorent, un de ceux qui, à Aix, aux «Amis des Arts» ou autour d’un
bock, au café Raphaël, osent encore déclarer: «Delacroix?... Un verre
d’eau sale.» Cézanne, un soir, devant moi, entendit ce propos. Je vois
encore sa fureur rentrée, ses yeux brusquement injectés de sang et le
geste hagard avec lequel il prit son chapeau pour sortir.
Son professeur mit l’emballé à l’académie, lui fit copier des plâtres,
l’initia progressivement à tous les secrets tripotages de sa petite
cuisine. Tout n’alla que plus mal. Cézanne avait déjà suivi les cours de
l’école des beaux-arts, avait même obtenu un second prix de dessin, en
concurrence avec son camarade Villevieille, qu’il devait l’an d’après
retrouver à Paris. Mais, pas plus que son prix, Gilbert ne lui servait
de rien. Ce n’est pas qu’il méprisât le travail, dédaignât, comme on l’a
sottement prétendu, l’étude et le dessin. Jusqu’à son dernier jour,
chaque matin, comme un prêtre lit son bréviaire, il dessina, peignit,
une heure durant, sous toutes ses faces, l’écorché de Michel-Ange, et je
me souviens avec quel respect il évoquait souvent l’image du père Ingres
allant au Louvre, sous son parapluie, à soixante ans passés, et disant:
«Je vais apprendre à dessiner...»
Mais les professeurs n’enseignent que ce qu’ils savent, et ils ne savent
rien. Des trucs, des procédés, l’art n’a que faire avec ça, les vrais
maîtres n’en ont pas. Cézanne, et c’est un des malheurs du temps, n’a
pas eu de maître. Il s’est cherché tout seul. Il y a perdu sa vie.
Toutes ces leçons vécues, corporatives, cette tradition qui jusqu’à
David passa d’un atelier à l’autre depuis Sienne et Florence, depuis les
Vénitiens, il dut la retrouver tout seul. Il s’y martyrisa.
«--Et dire, me disait-il un jour, que toute cette expérience est
vaine... Je meurs sans élèves... Je touche au but, j’ai rattrapé le
grand courant... Personne là, pour me continuer. Ah! moi, moi, si
j’avais eu un maître! On ne saura jamais ce que Manet doit à Couture...»
Son pédagogue à lui, au lieu de l’envoyer à Paris, de le pousser au
Louvre, et, «ignorant comme un maître d’école», de respecter au moins
toute l’éclosion de ses dons, le retenait à Aix, et, sincèrement, le
jugeait un peu fou. Il en causait avec le père.
«--La peinture est un art d’agrément, que diable!... Votre fils a un
joli brin de crayon, ça le délassera, car il a un bel avenir devant lui,
s’il pioche bien son droit et dirige un jour, en bon avoué, en avocat
qui sait, la banque du papa, hé! hé!...»
Qu’est-ce qui pouvait donc l’enrager à ce point? Ils découvrirent.
Toutes ces lettres que Paul recevait de Paris, de ce petit écrivailleur,
pilier d’estaminet, qui gaspillait les quatre sous de sa mère avec des
créatures, devaient être bourrées de fièvre et de mauvais conseils.
Voilà d’où partait la contagion. Tout le mal venait de Zola. Il faut,
dans la correspondance de celui-ci, de Cézanne et de Baille, suivre
toute l’histoire. Elle est banale, mais d’autant plus angoissante,
lorsqu’on sait quel destin s’y jouait.
Lorsque Cézanne, étouffant dans Aix, supplia son père de l’envoyer à
Paris, le vieux banquier fut inflexible. Il ne croyait pas à la peinture
de son fils. Il craignait pour lui, si droit et si candide, les
fréquentations, les rues dangereuses, les rencontres de la grande ville.
Il voulait en faire son successeur sérieux dans sa banque prospère.
Toutes ces idées d’art lui faisaient mal d’ailleurs, sa mère le voyait
bien, encore qu’elle essayât de le soutenir, et finiraient par attaquer
sa santé, nuire à son corps, comme elle minaient déjà sourdement sa
belle intelligence. Ce fut une lutte d’autant plus pénible que le père
et le fils s’adoraient et que chacun dans sa tendresse, le bourgeois,
enraciné dans sa vertu, l’artiste, illuminé par son instinct, sentait la
raison avec lui, ne pouvait pas céder. Renoncer à la peinture? Cézanne
en serait mort. Bon comme il l’était, il aurait tant voulu effacer des
yeux des siens ce constant souci qu’il y lisait. Les repas de famille
devenaient lugubres. Il s’enfonçait dans la mélancolie. Son travail s’en
ressentait. Il lâchait tout. Il en tombait malade. Paris, là-bas, lui
apparaissait comme le salut, la certitude, la réalisation. Oui, c’était
bien le lieu de toutes les orgies, mais ses orgies à lui n’étaient que
de labeur, d’étude et de liberté. Il verrait le Louvre, Rembrandt,
Titien, Rubens, cette fontaine aux nymphes de Jean Goujon qu’une lettre
de Zola reçue le matin venait de lui décrire. Il apprendrait, autrement
que par les collections du _Magasin Pittoresque_, comment on met le
monde en page; car une de ses passions, le soir, sous la lampe, était de
feuilleter les illustrés, revues d’actualité et même journaux de modes,
pour y regarder se mouvoir des femmes sous les arbres, des passants dans
les rues, et avec ces images de villes, de champs et de maisons, ces
mouvements d’êtres de toutes sortes, de recréer, de composer en rêvant
d’immenses toiles irréalisables, mais qui le mordaient de désir de la
nuque au talon.
Il s’essaya même à matérialiser certaines de ces fantaisies en
coloriant quelques réunions de jeunes femmes élancées ou en crinoline,
prises presque telles quelles dans les gravures de modes qu’il
feuilletait. Plus tard, dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs en
promenade dans un parc, quelque chose est resté de ce _style_,--est-ce
volontairement? mais les attitudes, la toilette des deux femmes, un
petit drapeau dans le ciel, un vase dans les feuillages, la recherche
ironique de naïve élégance, tout l’air du tableau sont visiblement
inspirés par ces imaginations, ces rêveries de cette époque. Toujours
les images l’amusèrent.