douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La
Chalotais, on n'en continua pas moins à dire et à écrire que le
«complot du poison» avait réellement existé. Des pamphlets
chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres
de nos historiens.
Dans le dispositif de l'arrêt du 5 mai 1768, le lecteur n'aura
pas été sans remarquer cette ligne: «Julie-Angélique de _Bedée_, (p. 465)
épouse de Jean-François Moreau...» La dame Moreau, qui fut si
déplorablement mêlée à l'affaire Clémenceau, n'était rien moins, en
effet, que la tante propre de Chateaubriand, une soeur de sa mère,
celle-là même dont il dit dans ses _Mémoires_: «Une soeur de ma mère
qui avait fait un assez mauvais mariage.» Fille d'Ange-Annibal de
Bedée, seigneur de la Boüétardais, et de Bénigne-Jeanne-Marie de
Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée avait
épousé, le 14 avril 1744, «noble Me Jean-François Moreau, procureur au
Parlement, noble échevin de la ville et communauté de Rennes». Leur
fils _Annibal_ était donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de
tous les personnages de l'affaire Clémenceau, il vivra, grâce aux
_Mémoires_ où son glorieux parent a tracé de lui cet inoubliable
portrait: «Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente,
approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et un de mes cousins,
fils d'une soeur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage...
Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de
tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié
tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les
antichambres et les salons».
VIII
M. DE MALESHERBES[526]
[Note 526: Ci-dessus, p. 235]
Un des chapitres de l'_Essai sur les Révolutions_ (Seconde partie,
chapitre XVII) a pour titre: _M. de Malesherbes_. _Exécution de Louis
XVI._ Sur cet exécrable attentat, sur ce crime que la postérité, (p. 466)
faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, LE GRAND
CRIME[527], Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par
exemple: «Fions-nous en à la postérité, dont la voix tonnante gronde
déjà dans l'avenir; à la postérité qui, juge incorruptible des âges
écoulés, s'apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des
hommes de mon siècle.» Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré,
le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes
du défenseur de Louis XVI:
[Note 527: Au mois de février 1793, Joseph de
Maistre, envoyant à Mallet du Pan le manuscrit de
son _Adresse à la Convention nationale_, lui
écrivait: «Combien il m'en a coûté d'adresser la
parole à cette Convention française! A chaque
instant, je croyais me souiller en lui parlant et
je l'ai perdue de vue autant qu'il m'a été
possible, vous l'apercevrez en me lisant. _Depuis
le grand crime_, toute ma philosophie
m'abandonne.»--Lettre inédite, publiée par M.
François Descostes, dans son ouvrage sur _Joseph de
Maistre pendant la Révolution_.]
Ce que l'on sent trop n'est pas trop toujours ce que l'on exprime
le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l'aurais
désiré du défenseur de Louis XVI. L'alliance qui unissait ma
famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher
de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en
présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption
des cours, avait su conserver dans un rang élevé l'intégrité du
coeur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la
dernière entrevue que j'eus avec lui. C'était un matin: je le
trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me
parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que
trop. Je n'oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien
condescendre à me donner des conseils, et me disant: «J'ai tort
de vous entretenir de ces choses-là; je devrais plutôt vous
engager à modérer cette chaleur d'âme qui a fait tant de mal à
votre ami (J. S.). J'ai été comme vous, l'injustice me révoltait;
j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la
reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des
choses; moi j'ai peu de temps à vivre.» Je supprime ce que
l'épanchement d'une conversation intime et l'indulgence de son
caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions
une seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le
déchirement de coeur que j'éprouvai en le quittant me (p. 467)
semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.
M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne
l'avait empêché de le paraître. Ce qu'il y avait de très étonnant
en lui, c'était l'énergie avec laquelle il s'exprimait dans une
vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses
yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de
bonté, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages
peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la
corde sensible, il se levait comme l'éclair, ses yeux à l'instant
s'ouvraient et s'agrandissaient: aux paroles chaudes qui
sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous
aurait semblé voir un jeune homme dans toute l'effervescence de
l'âge; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de
dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce
contraste redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa
conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des
neiges et des glaces de l'hiver.
M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; mais le
défenseur de Louis XVI n'a pas été moins admirable aux autres
époques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si
glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui
doit l'_Émile_, et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le
maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement
aimé. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; lui seul
refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sortit par
des places où tant d'autres avaient laissé leur vertu.
Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu'on appelle
_les principes du jour_. Si par principes du jour on entend haine
des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à
moi, j'avouerai que s'il n'eût été qu'un bon et franc
gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en
appeler à son épée plutôt qu'à sa raison, je l'eusse sincèrement
estimé, mais j'aurais laissé à d'autres le soin de faire son
éloge.
Je me propose d'écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle
je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage
embrassera ce qu'il y a de plus intéressant dans le règne de
Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat mêlé
dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la
cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra
au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra
écrivant d'un côté aux ministres sur des matières d'état, de
l'autre entretenant une correspondance de coeur avec (p. 468)
Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par
la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur
l'échafaud avec son souverain.»
IX
LA CLÉRICATURE DE CHATEAUBRIAND[528]
[Note 528: Ci-dessus, p. 254]
Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d'obtenir son
agrégation à l'ordre de Malte, s'est fait donner par l'évêque de
Saint-Malo la première tonsure cléricale. Sur un registre de l'ancien
évêché de Saint-Malo, destiné à enregistrer les dispenses, démissions,
lettres d'ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et
généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l'évêché,
on trouve à la date du _16 décembre 1788_, cette mention: _Lettre de
tonsure pour M. de Chateaubriand_. Suit le texte de la lettre:
_Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanctæ sedis
apostolicæ gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus
quod nos die datæ præsentium in sacello palatii nostri dilectum
nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand,
filium Renati-Augusti et dame Apollinæ-Joannæ-Suzannæ de Bedée
conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo
matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad
primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus.
Datum maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri
suscriptione, anno Domini millesimo septingentesima octogesimo
die vero decembris decima sexta._
G. Epus Macloviensis.
DE MANDATO.
Met, _secrét._
Voici la traduction: (p. 469)
Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la
grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc.
Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes
lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure
cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils
noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de
René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son
épouse, laïque de la ville, et paroisse de Saint-Malo, procréé de
légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine.
Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la
signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur mil sept cent
quatre-vingt-huit, le 16e jour de décembre.
_Signé_: G., évêque de Saint-Malo.
PAR MANDEMENT:
Met, _secrétaire_.
X
LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES[529]
[Note 529: Ci-dessus, p. 317.]
En 1834, à l'époque où, dans le salon de madame Récamier, eurent lieu
les lectures des _Mémoires_, le baron de Billing était chargé
d'affaires de France à Naples. C'est de cette ville qu'après avoir lu,
dans la _Revue de Paris_, le premier article de Jules Janin; il lui
écrivit pour lui signaler un de ces actes de générosité dont
Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa détresse
comme aux heures de sa prospérité. Parce qu'il a plu à Chateaubriand
de toujours se taire sur ces actes-là, ce nous est peut-être une
raison d'en faire connaître au moins quelques-uns. Par l'anecdote
qu'elle rappelle, par les détails qu'elle contient, la lettre de M.
Billing est, d'ailleurs, comme une page tombée des _Mémoires_; il
sied, je crois, de la leur restituer.
Voici cette lettre. (p. 470)
_Naples, ce 30 avril 1834._
Monsieur Jules JANIN, à PARIS,
Vous nous avez donné, dans la _Revue de Paris_, un admirable
article sur M. de Chateaubriand; vous nous en promettez un
second, et c'est à cette occasion que je vous adresse la présente
lettre.....
Vous savez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son
ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non
seulement m'honorer d'un intérêt, dont j'ai plus tard éprouvé les
effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa
confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait
représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes
mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu'il
recevait de l'intérieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles
qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne,
il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent
particulièrement mon attention; un certain parfum de femme me fit
hésiter longtemps d'en pénétrer le contenu, car je craignais
quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle
du père Aubry, n'avait pas toujours été chauve. Enfin, il me
sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et
d'innocence. Je l'ouvris: c'était une de ces lettres charmantes
telle que Clarisse l'aurait écrite avant d'avoir rencontré
Lovelace. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune
femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue
de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du
génie!) conservait encore le nom poétique, dont il l'avait
baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de
sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque,
elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune
_Clergyman_ une union qui faisait la félicité de son existence.
Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui
présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses
vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des
bienfaits dont l'auteur pauvre, et _alors_ ignoré, de l'_Essai
sur les Révolutions_, les avait jadis comblés: «Vous ne pouvez
avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la
détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez
vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles
hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au
jour!»
Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et (p. 471)
que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à
cette jeune femme pour qu'elle accomplit le devoir dont elle
avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de
cette confusion enfantine que vous lui connaissez: il était
confus que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris
un nouveau trait de son admirable caractère!
Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu
de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste
assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux
calmes et confiants sur le timide représentant d'un grand empire,
rougissant de cette sorte de _flagrante delicto_, où il se
trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son
saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le
bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de
Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes
diplomatiques, troublé, éperdu, balbutiant quelques mots
d'anglais, de cette voix dont je n'ai retrouvé l'harmonie que
dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars;
pour étouffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que
pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille
plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui!
Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un drame
admirable, par une distraction bien naturelle à M. de
Chateaubriand, n'aura pas été omis des _Mémoires_, dont il est si
fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a semblé
que c'était surtout à vous qu'il appartenait de réparer cet
oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas
tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de
touchant!
Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer
dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en
la tirant de l'oubli, témoigné à l'homme illustre qui en est
l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a
inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son
infortune, qu'alors qu'il était assis parmi les puissants de la
terre!
Recevez, monsieur, l'assurance de mon dévouement et de mes
sentiments tout particuliers.
A. BILLING.
XI (p. 472)
FRANCIS TULLOCH[530]
[Note 530: Ci-dessus, p. 334.]
Il y a de tout dans l'_Essai sur les Révolutions_, «cette tour de
Babel», comme l'appelle quelque part Chateaubriand[531]. Les Trente
Tyrans d'Athènes y coudoient les membres du Comité de salut public et
du Comité de sûreté générale. Critias y donne la main à Marat, et
Tallien y donne la réplique à Théramènes. Aux massacres d'Eleusine
répondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite à
la campagne de l'an III de la soixante-douzième olympiade, et la
campagne de 1794 est comme un décalque de la campagne de l'an 479
avant notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et celle de
Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de
Platée et la victoire de Fleurus. Voici, accouplés à tout bout de
champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg,
Darius et l'empereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et
Robespierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrtée et
l'Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins! Au milieu de ce
chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a des pages de
Mémoires; l'une d'elles est relative à ce Francis Tulloch, que
Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amérique.
Cette page, qui confirme d'ailleurs pleinement le récit des _Mémoires
d'Outre-tombe_, est des plus intéressantes, et il me semble bien
qu'elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre LIV de (p. 473)
sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateaubriand s'exprime en
ces termes:
[Note 531: Dans la préface de l'édition de 1823.]
Manquant d'eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au
printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que
nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors
en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émigraient
à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St..., M. N...
(l'abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quelques
étrangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune
Anglais d'une excellente famille, qui s'était nouvellement
converti à la religion romaine.
Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses relations
avec le futur auteur du _Génie du christianisme_, qui, passionnément
épris, à cette date, des idées philosophiques de Rousseau, cherche à
le mettre en garde contre «les prêtres» et s'efforce de le détacher de
«la religion romaine». L'épisode est curieux. On va le lire:
L'histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n'être pas
racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intéresser
plusieurs. J'invite le lecteur à la parcourir avant de continuer
la lecture du chapitre.
M. T... était né d'une mère écossaise et d'un père anglais,
ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain des
démarches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir
oublié les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, où son
mérite l'eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre,
musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissait
aux avantages d'une taille élevée et d'une figure charmante les
talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.
M. N..., supérieur de Saint..., étant venu à Londres, je crois,
en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A
l'esprit rusé d'un vieux prêtre, M. N... joignait cette chaleur
d'âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d'une
imagination aussi vive que celle de T... Il fut donc résolu que
celui-ci passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc
de Richmond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans
les ordres, suivrait M. N... en Amérique. La chose fut exécutée;
et T..., en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiraient des
larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde.
Un de ces hasards qui décident de notre destinée m'amena (p. 474)
sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas
longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles
qui l'environnaient; et j'avoue que je ne pouvais cesser de
m'étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et
bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T..., de son
côté, s'aperçut que je l'entendais; il me recherchait, mais il
craignait M. N..., qui marquait de moi une juste défiance, et
redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple.
Cependant notre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu encore
nous ouvrir l'un à l'autre. Une nuit, enfin, nous restâmes seuls
sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui
représentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que
la protestante, je n'avais rien à dire à cet égard; mais que
d'abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir
à l'autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me
paraissait une insigne folie dont il se repentirait amèrement. Je
l'engageai à rompre avec M. N...: comme il lui avait confié son
argent, et qu'il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis
que nous partagerions ma bourse; que mon dessein était de voyager
chez les sauvages aussitôt que j'aurais remis mes lettres de
recommandation au général Washington; que, s'il voulait
m'accompagner dans cette intéressante caravane, nous reviendrons
ensemble en Europe; que je passerais par amitié pour lui en
Angleterre, et que j'aurais le plaisir de le ramener moi-même au
sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d'écrire à sa
mère, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T..... me
promit tout, et nous nous liâmes d'une tendre amitié.
T... était comme moi, épris de la nature. Nous passions les nuits
entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le
vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart;
que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d'une
lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'étendait autour
de nous dans les ombres, et répétait l'illumination magnifique
d'un ciel chargé d'étoiles. Nos conversations alors n'étaient
peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous
avions sous les yeux; et il nous échappait de ces pensées qu'on
aurait honte d'énoncer dans la société, mais qu'on serait trop
heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces
belles nuits, qu'étant à environ cinquante lieues des côtes de la
Virginie, et cinglant sous une légère brise de l'ouest, qui nous
apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour une
romance française, un air qui exhalait le sentiment entier (p. 475)
de la scène qui l'inspira. J'ai conservé ce morceau précieux, et
lorsqu'il m'arrive de le répéter dans les circonstances présentes,
il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient
comprendre.
Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever
considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la
nécessité de faire une seconde relâche à l'île de
Saint-Pierre[532]. Durant les quinze jours que nous passâmes à
terre, T... et moi nous allions courir dans les montagnes de
cette île affreuse; nous nous perdions au milieu des brouillards
dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon
ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques: quelquefois,
errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant
les mugissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés
sur une bruyère laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui
roulait entre des rochers, T... s'imaginait être le barde de
Cona; et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à
déclamer des passages d'_Ossian_ pour lesquels il improvisait des
airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappelé le «_'t was like
the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the
soul_.» Je suis bien fâché de n'avoir pas noté quelques-uns de
ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et
les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une
après-midi à élever quatre grosses pierres en mémoire d'un
malheureux célébré dans un petit épisode à la manière
d'Ossian[533]. Nous nous rappelions alors Rousseau s'amusant à
lever des rochers dans son île, pour regarder ce qui était
dessous: si nous n'avions pas le génie de l'auteur de l'_Émile_,
nous avions du moins sa simplicité. D'autres fois nous
herborisions.
[Note 532: Sur la côte de _Terre-Neuve_. Ch.]
[Note 533: Il était tiré de mes _Tableaux de la
Nature_, que quelques gens de lettres connus et qui
ont péri comme je le rapporte ci-après. Ch.]
«Mais je prévis dès lors que T... m'échapperait. Nos prêtres se
mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se
monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à
chanter avec les autres. J'écrivis aussi de Saint-Pierre à la
mère de T... Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme
le gouverneur me l'avait promis; je désire qu'elle ait été
perdue, puisque j'y donnais des espérances qui n'ont pas été
réalisées.