en qualité de colonel au 4e chasseurs, la campagne d'Espagne en 1823.
Le 23 décembre de cette même année, une ordonnance du roi Louis XVIII
l'institua héritier présomptif de la pairie de son oncle, l'auteur du
_Génie du christianisme_. En 1830, après avoir suivi jusqu'à Cherbourg
Charles X partant pour l'exil, il quitta l'armée, en même temps que
son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journées de
juin 1848, il se montra un des plus énergiques volontaires de l'ordre,
au service duquel il mit son épée. Peu de jours après, le 18 juillet,
il avait l'honneur, comme chef de la famille, de ramener à Saint-Malo
le cercueil de Chateaubriand. En 1870, à quatre-vingts ans, il
s'enferma dans Paris et se fit inscrire au nombre des défenseurs (p. 453)
de la capitale assiégée. Il mourût au château de Malesherbes le 14
octobre 1873, survivant de peu à sa femme, morte le 27 septembre
précédent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand
_avait fait de l'honneur l'idole de sa vie_.
Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry),
Louise-Françoise (marquise d'Espeuilles), Marie-Antoinette-Clémentine
(comtesse de Beaufort) et Marie-Adélaïde-Louise-Henriette (baronne de
Carayon-Latour).--Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, né le
25 janvier 1828, mort au château de Combourg le 8 novembre 1889, n'a
laissé que deux filles: Marie-Louise-Mélanie, née en 1858 d'un premier
mariage avec Joséphine-Marie-Mélanie Rogniat, qui a épousé en 1881
Gérard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin; et Georgette-Marie-Sybille,
née en 1876 d'un second mariage avec Françoise-Marie-Antoinette Bernou
de Rochetaillée.
Le château et le parc de Combourg appartiennent aujourd'hui, pour la
nue-propriété, à Mlle Sybille de Chateaubriand, et, pour l'usufruit, à
sa mère, Mme la comtesse Geoffroy de Chateaubriand.
Christian-Antoine de Chateaubriand, frère cadet du comte Louis, était
né à Paris le 21 avril 1791, Chevau-léger garde du Roi le 1er mai
1814, il suivit Louis XVIII à Gand. Lieutenant en second de la garde
royale le 10 octobre 1815, il fut breveté capitaine le 1er juillet
1818 et fit la campagne d'Espagne en 1823. Démissionnaire le 5 mars
1824, il entra dans la compagnie de Jésus à Rome le 30 avril de la
même année. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D'une
lettre qu'a bien voulu m'écrire un des Pères de la Compagnie,
j'extrais ces lignes: «Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi
nous d'une réputation de grande vertu. Il s'était exilé en Italie pour
un motif d'humilité.»
IV (p. 454)
LE COMTE RENÉ DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR[516]
[Note 516: Ci-dessus, p. 17.]
Le père de Chateaubriand--comme on l'a vu dans le texte des
_Mémoires_--ne pouvait compter que sur un chétif avoir. Tout au plus
devait-il lui échoir, à la mort de sa mère, une rente de quelques
centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux îles
d'Amérique avec son frère, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y
chercher fortune. Il en revint avec un pécule modeste encore, mais
qu'il saura faire fructifier.
Marié en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille,
puisqu'il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le
commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à
Saint-Malo. En 1757, le navire la _Villegenie_, armé par MM. Petel et
Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand
y prit un grand nombre d'actions. Le fort intérêt qu'elles
représentaient lui permit d'obtenir pour son frère, M. du Plessis, le
commandement du navire. On était alors au début de la guerre de
Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre;
mais, en cas d'heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient
considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui
couvraient les mers, le _Villegenie_ effectua avec succès sa double
traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de
l'expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait
incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de
commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette
première opération fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup (p. 455)
de fortune.
Encouragé par ce succès, il n'hésita pas en 1759, à armer le même
navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la
première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi
heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore.
En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma
trois corsaires: le _Vautour_, l'_Amaranthe_ et la _Villegenie_, ce
dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais
quelques navires marchands, la _Villegenie_ fut capturée par le
vaisseau de guerre l'_Antilope_; mais au tour que venaient de lui
jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin: il
arma deux nouveaux corsaires, le _Jean-Baptiste_--qui portait le nom
de son fils aîné--et la _Providence_.
Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités
entre la France et l'Angleterre, la paix donna un nouveau
développement aux opérations commerciales de M. de Chateaubriand.
Outre le _Jean-Baptiste_, il arma pour Terre-Neuve le _Paquet
d'Afrique_, l'_Apolline_ (du nom de sa femme) et l'_Amaranthe_. Ce fut
à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En
1764, le _Jean-Baptiste_ partit pour Saint-Domingue, et l'_Amaranthe_
pour les côtes de Guinée, pendant que l'_Apolline_ et le _Paquet
d'Afrique_ retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises
d'armement jusqu'en 1772: à partir de cette époque, il se retira peu à
peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu'un seul navire, le
_Saint-René_, qu'il expédia à l'île de France et à l'île Bourbon sous
le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du _Saint-René_ mit fin
à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand[517]. Son but était
atteint. La fortune de la famille était relevée. Le 3 mai 1761, (p. 456)
il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur
Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très
puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse
de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le
principal domaine de ses ancêtres. Sur l'acte de baptême de sa fille
Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763,
il put signer: René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le
petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de
416 livres, était, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron
d'Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'Épine, du Boulet, de
Malestroit-en-Dol et autres lieux.
[Note 517: Charles Cunat. _Recherches sur plusieurs
des circonstances relatives aux origines, à la
naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand._]
V
CHATEAUBRIAND ET LE COLLÈGE DE DINAN[518]
[Note 518: Ci-dessus, p. 128.]
Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son _Mémoire sur la
captivité de Mme la duchesse de Berry_. Cet écrit, qui se terminait
par la fameuse apostrophe: «Illustre captive de Blaye, _Madame!...
Votre fils est mon Roi!_» eut un immense retentissement et valut à son
auteur des lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses
anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz,
ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la
suite des journées de Juillet, Chateaubriand lui répondit, le 1er
février 1833:
Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je
m'occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront
qu'après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon
de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire
revivre des images presque effacées par le temps. François (p. 457)
regrette _Francillon_, ses petits camarades et les heures de
l'enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes
de l'avenir. Hélas! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les
reverrai jamais! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la
chose est probable, j'ai demandé et obtenu que mes os fussent
rapportés dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre
Armorique où j'ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur,
que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la
gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles
années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de
barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un
jour que j'ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette
rivière? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour
jamais oublié mon nom: voilà comme la Providence dispose de
chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit
de ma propre main: aujourd'hui j'ai la goutte à cette ancienne
jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma
lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je n'ai jamais
pu apprendre à écrire, et c'est toujours comme si je barbouillais
la matière d'un thème latin sous la dictée de l'abbé Duhamel.
Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après
expérience, ma seigneurie, qui n'a point prêté serment et qui n'a
trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège,
bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle
j'aurais l'honneur d'être,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
CHATEAUBRIAND.
VI
RÉCITS DE LA VEILLÉE[519]
[Note 519: Ci-dessus, p. 136.]
Après avoir dit que «les gens du château étaient persuadés qu'un
certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,
apparaissait à certaines époques», Chateaubriand ajoute: «_Ces récits_
occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma soeur: (p. 458)
elles se mettaient au lit mourantes de peur...» Ces _récits_, on les
cherche en vain dans l'édition de 1849 et dans les éditions suivantes,
et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des _lectures_ de
1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834: «Le
coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire
dans son donjon. Alors, il y a un court moment d'explosion de paroles
et d'allégement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle
entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de
chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de
Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue
créée, inouïe[520].»--Jules Janin disait de son côté, dans la _Revue
de Paris_: «Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa
chambre; on prêtait l'oreille et on l'entendait marcher là-haut: son
pied faisait gémir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait,
et alors la mère, le fils, la soeur, poussaient un cri de joie... Ils
se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y
en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mémoires_, et qui
sera un jour citée comme un modèle de narration.
[Note 520: _Revue des Deux-Mondes_, du 15 avril
1831.--_Portraits contemporains_, par C. A. Sainte
Beuve, t. I, p. 37.]
«Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du
revenant de M. de Chateaubriand:
«La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend
frapper à sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le moine hésite
à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre: c'est un pèlerin qui
demande l'hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se
repose sur le sien; mais à peine est-il endormi que tout à coup
il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le
suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l'église s'ouvre et se
referme derrière eux. Le prêtre, à l'autel, célébrait les saints
mystères. Arrivé au pied de l'autel, le pèlerin ôte son (p. 459)
capuchon et montre au moine une tête de mort: «Tu m'as donné une
place à tes côtés, dit le pèlerin; à mon tour, je te donne une
place sur mon lit de cendres![521]»
[Note 521: _Revue de Paris_, mars 1834.]
Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra ces merveilleuses
histoires, la légende du _Moine et du Pèlerin_, et celle du _Sire de
Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac_? A leur défaut, voici du moins
deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a
très heureusement conservées:
Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile,
la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait
quelques années que mes quatre soeurs, alors fort jeunes, se
trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient
occupées à lire ensemble la mort de Clarisse; déjà tout effrayées des
détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme
dans l'escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était
une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se
précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur
chambre, on s'arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s'engage
dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père;
quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l'antichambre,
et le bruit des pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du
château.
Mes soeurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles
craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui
avait voulu les surprendre. Il les mit à l'aise en leur demandant si
elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était venu à la porte
de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'eût ouverte sans un
coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en
sursaut, il avait pris ses pistolets; mais, le bruit cessant, il avait
cru s'être trompé et il s'était rendormi. Il est probable qu'on avait
voulu l'assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques.
Il est certain qu'un homme à qui le château eût été inconnu, n'aurait
pas pu trouver l'escalier dérobé par où l'on descendait dans la
chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de
décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On
ouvre une porte derrière lui; il tourne la tête et aperçoit un (p. 460)
homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon
père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer
les quartiers d'arbres dans le foyer; armé de ces tenailles rougies,
il se lève: l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour
intérieure, se précipite sur le perron et s'échappe à travers la nuit.
VII
LE COUSIN MOREAU ET SA MÈRE[522]
[Note 522: Ci-dessus, p. 176.]
Vers 1866--ou, pour être tout à fait exact, en 1867--M. Alexandre
Dumas fils a publié avec grand succès, un roman intitulé l'_Affaire
Clémenceau_. Se doutait-il qu'un siècle auparavant, en 1766, au plus
fort de la querelle de La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre
«affaire Clémenceau» avait été lancée à Rennes, et que le roman
chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre d'Alexandre
Dumas avait pour second titre: _Mémoire à consulter_. Or, j'ai sous
les yeux quelques-uns des nombreux écrits publiés à Rennes et à Paris
sur l'affaire de 1766, et l'un d'eux a de même pour titre: _Mémoire à
consulter pour le sieur Clémenceau_. Je vais essayer de résumer aussi
brièvement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser tout
particulièrement la mère de Chateaubriand, puisqu'aussi bien, nous le
savons, elle s'était «jetée avec ardeur dans l'affaire La Chalotais»,
et qu'elle retrouvait, parmi les personnages dont il était question
dans le _Mémoire à consulter_, sa propre soeur et l'un de ses neveux.
Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, avait écrit à M.
de Saint-Florentin[523] une lettre anonyme fort injurieuse. (p. 461)
Soupçonné d'en être l'auteur, arrêté et conduit à la Bastille, il
avoua que la lettre était de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait
avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre
son affaire à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes.
Il devait y être incarcéré aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du
Parlement; mais les préparatifs nécessaires pour le recevoir n'étant
pas complètement terminés, on le déposa, pour une nuit, dans l'hôpital
de Saint-Méen, maison de force semblable à celle de Charenton.
[Note 523: Le comte de Saint-Florentin (1705-1777)
était fils de L. Philippeaux, marquis de La
Vrillière, ministre de la maison de Louis XV. Il
occupa lui-même, pendant cinquante-deux ans,
différents ministères, notamment celui de la maison
du roi et celui de l'intérieur. Louis XV le créa
duc en 1770.]
Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de Clémenceau. Il
avait été jésuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c'est-à-dire
depuis plus de vingt-cinq ans, il était sorti de la «Société». Il
garda, durant une nuit, l'accusé Bouquerel, et quand celui-ci,
transféré aux Cordeliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clémenceau
que l'autorité militaire fit venir.
Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rapports avec un
officier de dragons du nom de des Fourneaux, qui se trouvait préposé à
la garde de Bouquerel. C'était un homme très brave, qui avait sauvé
son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reçu,
disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait gardé
l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se
vit en présence d'un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son
entrée aux Cordeliers, avait des accès de folie réels ou simulés. M.
Clémenceau lui demanda s'il voulait se charger de la malle de
Bouquerel et d'une bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le
prêtre dut alors s'adresser à l'intendant, qui l'autorisa à déposer
l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement.
Voilà les faits tels qu'ils furent racontés par Clémenceau et admis
par le Parlement qui, après enquête, les reconnut vrais. De ces faits
très simples allait sortir tout un roman.
Très inquiet d'être le gardien d'un homme dont l'affaire avait (p. 462)
de la connexité avec le procès La Chalotais, M. des Fourneaux prétexta
sa mauvaise santé, et il obtint qu'on le débarrassât de Bouquerel. Il
n'en resta pas moins obsédé de terreur, à la pensée qu'il avait attiré
sur sa tête la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les
Chalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour prendre ses
quartiers à Blain, il fit là une grave maladie. Dans un accès de
fièvre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint
les propos les plus extravagants, disant qu'il était Jésus-Christ, et
parlant en même temps d'un prisonnier d'État menacé d'empoisonnement.
Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune homme de dix-huit
ans, Annibal Moreau, fils d'un procureur au Parlement et soldat au
même régiment que des Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du
lieutenant et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une
véritable légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire
souvent parlé de poison; il s'était dit circonvenu pour tuer un
prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu'il entendait
lire le _Tableau des Assemblées_[524], il avait frémi au nom de M.
Clémenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas même
son existence, s'était dit que le prisonnier dont le souvenir (p. 463)
torturait des Fourneaux devait être M. de La Chalotais; de là à
supposer que l'empoisonnement dont parlait son officier avait dû être
conseillé par «l'ex-jésuite» Clémenceau, il n'y avait qu'un pas, et ce
pas Annibal l'avait franchi.
[Note 524: _Le Tableau des Assemblées secrètes et
fréquentes des Jésuites et leurs affiliés à
Rennes_, était un libelle anonyme répandu par les
partisans de La Chalotais. On y dévoilait les
horribles détails de la grande conspiration
«Jésuitique», tramée contre de «vertueux
magistrats». On y montrait les Jésuites préparant
tout dans leurs assemblées clandestines, rédigeant
les chefs d'accusation, sollicitant les témoins,
dénonçant les parents, les amis, les conseils des
accusés, choisissant les espions qu'ils voulaient
distribuer dans toute la province. Une information
fut ordonnée contre les auteurs, complices et
distributeurs de l'écrit anonyme, aussi bien que
contre ceux qui avaient pu former quelque part des
assemblées illicites. Plus de cent témoins furent
entendus. Pas un fait ne fut articulé qui pût
donner créance aux affirmations de la brochure, et
un arrêt ordonna que le _Tableau des Assemblées_
fût «lacéré et brûlé».--Voy. _La Chalotais et le
duc d'Aiguillon_, par _Henri Carré_, professeur
d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers.
1893.]
Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui en parlèrent à
d'autres. Mme Moreau, d'ailleurs, ne se faisait pas faute d'embellir
les récits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors
qu'il résidait à Rennes, lui avait un jour demandé une fiole de lait
qui pût servir de contre-poison. Les imaginations s'enflammèrent sur
ce sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et d'émotions
violentes, eut vite fait de voir «l'ex-jésuite» Clémenceau se dressant
devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une
main, une bourse pleine d'or dans l'autre.
La poire était mûre: il ne restait plus aux Chalotistes qu'à la cueillir.
Ils avaient précisément sous la main l'homme qu'il leur fallait, un
procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et très avant dans
l'intimité de Mme Moreau, homme de moeurs suspectes, de fortune mal
aisée, friand de scandales et doué d'une imagination hardie. Il reprit
à son compte tous les récits d'Annibal Moreau et de sa mère et en déposa
en justice, les exagérant encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit
tenir des Moreau que le projet d'empoisonnement de La Chalotais avait
été l'un des objets des «assemblées secrètes», et jamais ils n'avaient
rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l'affaire
des assemblées à l'affaire Clémenceau, pour que les menées des Jésuites
en parussent mieux combinées, selon un plan plus vigoureux. Très
satisfait du reste de son rôle, enivré du bruit qui se faisait autour
de son nom, il se plaisait à répéter et à faire sien le vers du poète:
Victrix causa Diis placuit, sed victa _Canoni_.
Une instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit (p. 464)
de nombreux interrogatoires et fut confronté avec les principaux
témoins. Il déclara n'avoir jamais parlé d'un ecclésiastique lui
présentant du poison et de l'or. Il soutint aux Moreau qu'il ne les
avait jamais entretenus d'aucune tentative faite sur lui pour le
corrompre; il n'avait jamais, dit-il, prononcé devant eux le nom de La
Chalotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet
s'évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le seul fait
que des Fourneaux avait été le gardien non pas de La Chalotais, mais
de Bouquerel; devant cet autre fait également certain que La Chalotais
était dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à
Rennes. Cependant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux
partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le procès dura très
longtemps. Ce fut seulement le 3 mai 1768 que la Cour rendit son
arrêt. Jean Canon fut banni à perpétuité «hors du royaume».
Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau, et Annibal
Moreau, son fils, furent condamnés «en mille livres de dommages et
intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clémenceau
seulement, applicables à l'hôpital de Saint-Méen; ladite somme
supportable, savoir: six cents livres par Canon, deux cents livres par
Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bedée[525]».
[Note 525: Henri Carré, _La Chalotais et le duc
d'Aiguillon_.]