Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paraître sensible à

notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (m'étant

attiré la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je (p. 476)

ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui

parler; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller.

J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de

son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines

recherches pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie

que d'apprendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand

je le connus, je n'étais pas alors ce que je suis: je rendais

alors des services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des

liaisons passés avec des riches, lorsque je suis tombé dans

l'infortune. Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur

les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver

le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout

ce que je sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses

soeurs étaient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont

le coeur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T...;

cependant mon ami avait dans les yeux une arrière pensée que je

ne lui aurais pas voulu.»

Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de

l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes

suivantes:

Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme

voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philosophe,

que j'eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du

propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été

plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais été comme

émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est

point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il

est devenu vieux comme moi; il n'a plus _d'arrière-pensée_ dans

les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.

XII

JOURNAL DE VOYAGE[534]

[Note 534: Ci-dessus, p. 402.]

Dans son _Voyage en Amérique_ (_OEuvres complètes_, tome VI),

Chateaubriand a donné quelques fragments de son _Journal de (p. 477)

route_. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand

peintre qu'il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve _(Chateaubriand

et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. I, p. 126), rien ne rend

mieux l'impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons

du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.»

Voici quelques-unes de ces notes.

Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui

fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines

taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des

convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de

bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes

les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure

que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux

points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes,

tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on

aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables,

où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet

oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est

embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le

Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant

sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent

ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que

les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur

cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la

société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre

origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous

soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de

votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un

mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le

sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes

solitudes; pas un seul battement de mon coeur ne sera comprimé,

pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre

comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui

alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main

fit rouler tous les mondes.

_Sept heures du soir._

Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur;

les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre (p. 478)

voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de

forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables:

l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant,

le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l'azur,

lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins

éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du prisme; loin

de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient

et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient

ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail,

d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arrondissaient en

boule, d'autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se

contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.

_Midi._

Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut

maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer

notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos

fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.

_Trois heures._

Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts

aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la

création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant

d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la

profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui

donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut

franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres

générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces

solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les

herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des

débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée

par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre;

l'oeil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se

succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en

s'éloignant: l'idée de l'infini se présente à moi.

_Six heures._

J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers

elle. Me voilà au point de lumière: triste champ plus

mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un

ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette

double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où

j'aimasse mieux dormir pour toujours.

_Sept heures._ (p. 479)

Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La

réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous

par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les

troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes

de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la

lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles

fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.

_Minuit._

Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se

rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts; on

dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche

vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui

décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il

se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voilà

l'homme.

_Minuit et demie._

Le repos continue: mais l'arbre décrépit se rompt: il tombe. Les

forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits

s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque

imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert.

_Une heure du matin._

Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en

passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui

se brise tristement sur le rivage.

Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie,

Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des

sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court

silence succède: la musique aérienne recommence; partout de

douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d'autres

murmures; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin

d'herbe rend une note particulière.

Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille

qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de

la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs

chants monotones: on croit ouïr des glas continus, ou le

tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée

de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION. ......................................................... V

PRÉFACE TESTAMENTAIRE.............................................. XLIII

AVANT-PROPOS.......................................................... LI

PREMIÈRE PARTIE

LIVRE PREMIER

Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au monde.--Plancoët.--Voeu.

--Combourg.--Plan de mon père pour mon éducation.--La Villeneuve.

--Lucile.--Mesdemoiselles Couppart.--Mauvais écolier que je suis.--Vie

de ma grand'mère maternelle et de sa soeur, à Plancoët.--Mon oncle,

le comte de Bedée, à Monchoix.--Relèvement du voeu de ma nourrice.

--Gesril.--Hervine Magnon.--Combat contre les deux mousses............. 1

LIVRE II

Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon éducation.--Printemps

en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes Pélagiennes.--Coucher de la

lune sur la mer.--Départ pour Combourg.--Description du château.

--Collège de Dol.--Mathématiques et langues.--Trait de mémoire.

--Vacances à Combourg.--Vie de château en province.--Moeurs féodales.

--Habitants de Combourg.--Secondes vacances à Combourg.--Régiment de

Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux

soeurs aînées.--Retour au collège.--Révolution commencée dans mes idées.

--Aventures de la pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan.

--Rentrée au collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de

Chateaubriand.--Première communion.--Je quitte le collège de Dol.

--Mission à Combourg.--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.

--Limoëlan.--Mariage de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest

pour subir l'examen de garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve

encore Gesril.--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg.................... 63

LIVRE III

Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je

reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon

donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Dernières lignes

écrites à La Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie.

--Fantôme d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères.

--Mes joies de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je

crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment

dans ma ville natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations

de mon enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec

mon père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg.................... 123

LIVRE IV

Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma

soeur, la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme

de Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort

de mon père.--Regrets.--Mon père m'eût-il apprécié?--Retour en

Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris.

--Premier souffle de la muse.--Manuscrit de Lucile.--Ma vie solitaire

à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi............. 169

LIVRE V

Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile

et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille

Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition

et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en

Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution

des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en

Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste

pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère

retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le

revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection.

--Saint-Riveul, mon camarade de collège est tué.--Année 1789.--Voyage

de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi

de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection

générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur

la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance

du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à Paris.

--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée nationale.

--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je faisais au milieu

de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle Monet.--J'arrête avec

M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique.--Bonaparte et moi

sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de la Rouërie.--Je m'embarque à

Saint-Malo.--Dernières pensées en quittant la terre natale........... 213

LIVRE VI

Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe

Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île

Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril.--J'aborde

en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers.--Tulloch.

--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de Washington et de

Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston.--Mackensie.

--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift.--Départ pour la

cataracte de Niagara avec un guide hollandais.--M. Violet.--Mon

accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et le renard canadien.--Rate

musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes.--Montcalm et Wolfe.--Campement

au bord du lac des Onondagas.--Arabes.--Course botanique.--L'Indienne

et la vache.--Un Iroquois.--Sachem des Onondagas.--Velly et les

Franks.--Cérémonie de l'hospitalité.--Anciens grecs.--Voyage du lac

des Onondagas à la rivière Genesee.--Abeilles, défrichements.

--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes enchanté.--Cataracte de

Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au bord de l'abîme.--Douze

jours dans une hutte.--Changement de moeurs chez les sauvages.--Naissance

et mort.--Montaigne.--Chant de la couleuvre.--Pantomime d'une petite

Indienne, original de _Mila_.--Incidences.--Ancien Canada.--Population

indienne.--Dégradation des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la

religion.--Fausse civilisation introduite par le commerce.--Coureurs

de bois.--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des

compaynies.--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions

françaises en Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis

Conyngham.--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte

de canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée

des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et Siminoles.--Notre

camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les

demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps

mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis.

--Retour en Europe.--Naufrage........................................ 315

APPENDICE

I. La tombe du Grand-Bé.......................................... 441

II. Le manuscrit de 1826.......................................... 448

III. Le comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian........ 451

IV. Le comte René de Chateaubriand, armateur....................... 454

V. Chateaubriand et le collège de Dinan........................... 456

VI. Récits de la Veillée........................................... 457

VII. Le cousin Moreau et sa mère.................................... 460

VIII. M. de Malesherbes.............................................. 465

IX. La cléricature de Chateaubriand................................ 468

X. Le baron Billing et l'ambassade de Londres..................... 469

XI. Francis Tulloch................................................ 472

XII. Journal de voyage.............................................. 476

Table.......................................................... 481

Paris.--E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 42 / 42 段