notre ancienne liaison, à ce que j'avais fait pour lui (m'étant
attiré la haine des prêtres), T... me quitta un matin et je (p. 476)
ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui
parler; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller.
J'ai été moins touché de l'ingratitude de ce jeune homme que de
son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines
recherches pour découvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie
que d'apprendre qu'il était heureux, et de me retirer; car, quand
je le connus, je n'étais pas alors ce que je suis: je rendais
alors des services, et ce n'est pas ma manière de rappeler des
liaisons passés avec des riches, lorsque je suis tombé dans
l'infortune. Je me suis présenté chez l'évêque de Londres et, sur
les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver
le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout
ce que je sais, c'est que T... avait un frère et que deux de ses
soeurs étaient placées à la cour. J'ai peu trouvé d'hommes dont
le coeur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T...;
cependant mon ami avait dans les yeux une arrière pensée que je
ne lui aurais pas voulu.»
Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de
l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes
suivantes:
Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme
voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'étais philosophe,
que j'eusse tous les caractères de ma secte: la fureur du
propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J'ai été
plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais été comme
émigré. J'ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est
point fait prêtre: il est resté dans le monde; il s'est marié; il
est devenu vieux comme moi; il n'a plus _d'arrière-pensée_ dans
les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.
XII
JOURNAL DE VOYAGE[534]
[Note 534: Ci-dessus, p. 402.]
Dans son _Voyage en Amérique_ (_OEuvres complètes_, tome VI),
Chateaubriand a donné quelques fragments de son _Journal de (p. 477)
route_. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand
peintre qu'il sera plus tard. «Rien, dit Sainte-Beuve _(Chateaubriand
et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. I, p. 126), rien ne rend
mieux l'impression vraie, toute pure, à sa source; ce sont les cartons
du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.»
Voici quelques-unes de ces notes.
Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui
fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines
taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des
convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de
bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes
les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure
que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux
points de vue; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes,
tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on
aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables,
où le soleil se joue comme à travers une dentelle.
Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet
oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est
embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le
Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant
sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent
ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que
les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur
cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la
société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre
origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous
soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de
votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un
mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le
sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes
solitudes; pas un seul battement de mon coeur ne sera comprimé,
pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre
comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui
alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main
fit rouler tous les mondes.
_Sept heures du soir._
Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur;
les bagages ont été rembarques; nous avons déroulé notre (p. 478)
voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de
forêts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables:
l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant,
le brun ardent sur le brun léger; le vert, le blanc, l'azur,
lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins
éclatantes. Près de nous c'était toute la variété du prisme; loin
de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient
et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmonisaient
ensemble leurs formes; les uns se déployaient en éventail,
d'autres s'élevaient en cônes, d'autres s'arrondissaient en
boule, d'autres étaient taillés en pyramide: mais il faut se
contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.
_Midi._
Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut
maintenant changer notre manière de voyager; nous allons tirer
notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos
fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.
_Trois heures._
Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts
aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la
création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant
d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la
profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui
donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut
franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres
générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces
solitudes; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les
herbes, les mousses, les lianes, et l'épais humus composé des
débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée
par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre;
l'oeil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se
succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en
s'éloignant: l'idée de l'infini se présente à moi.
_Six heures._
J'avais entrevu de nouveau une clarté et j'avais marché vers
elle. Me voilà au point de lumière: triste champ plus
mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un
ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette
double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où
j'aimasse mieux dormir pour toujours.
_Sept heures._ (p. 479)
Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La
réverbération de notre bûcher s'étend au loin; éclairé en dessous
par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglanté, les
troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes
de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la
lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles
fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.
_Minuit._
Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se
rétrécit. J'écoute; un calme formidable pèse sur ces forêts; on
dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche
vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui
décèle la vie. D'où vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il
se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voilà
l'homme.
_Minuit et demie._
Le repos continue: mais l'arbre décrépit se rompt: il tombe. Les
forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits
s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque
imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert.
_Une heure du matin._
Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en
passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui
se brise tristement sur le rivage.
Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie,
Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des
sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court
silence succède: la musique aérienne recommence; partout de
douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d'autres
murmures; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin
d'herbe rend une note particulière.
Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille
qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de
la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs
chants monotones: on croit ouïr des glas continus, ou le
tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée
de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION. ......................................................... V
PRÉFACE TESTAMENTAIRE.............................................. XLIII
AVANT-PROPOS.......................................................... LI
PREMIÈRE PARTIE
LIVRE PREMIER
Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au monde.--Plancoët.--Voeu.
--Combourg.--Plan de mon père pour mon éducation.--La Villeneuve.
--Lucile.--Mesdemoiselles Couppart.--Mauvais écolier que je suis.--Vie
de ma grand'mère maternelle et de sa soeur, à Plancoët.--Mon oncle,
le comte de Bedée, à Monchoix.--Relèvement du voeu de ma nourrice.
--Gesril.--Hervine Magnon.--Combat contre les deux mousses............. 1
LIVRE II
Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon éducation.--Printemps
en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes Pélagiennes.--Coucher de la
lune sur la mer.--Départ pour Combourg.--Description du château.
--Collège de Dol.--Mathématiques et langues.--Trait de mémoire.
--Vacances à Combourg.--Vie de château en province.--Moeurs féodales.
--Habitants de Combourg.--Secondes vacances à Combourg.--Régiment de
Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux
soeurs aînées.--Retour au collège.--Révolution commencée dans mes idées.
--Aventures de la pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan.
--Rentrée au collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de
Chateaubriand.--Première communion.--Je quitte le collège de Dol.
--Mission à Combourg.--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.
--Limoëlan.--Mariage de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest
pour subir l'examen de garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve
encore Gesril.--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg.................... 63
LIVRE III
Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je
reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon
donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Dernières lignes
écrites à La Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie.
--Fantôme d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères.
--Mes joies de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je
crains et refuse de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment
dans ma ville natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations
de mon enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec
mon père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg.................... 123
LIVRE IV
Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma
soeur, la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme
de Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort
de mon père.--Regrets.--Mon père m'eût-il apprécié?--Retour en
Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris.
--Premier souffle de la muse.--Manuscrit de Lucile.--Ma vie solitaire
à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi............. 169
LIVRE V
Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile
et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille
Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition
et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en
Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution
des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en
Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste
pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère
retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le
revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection.
--Saint-Riveul, mon camarade de collège est tué.--Année 1789.--Voyage
de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi
de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection
générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur
la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance
du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à Paris.
--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée nationale.
--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je faisais au milieu
de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle Monet.--J'arrête avec
M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique.--Bonaparte et moi
sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de la Rouërie.--Je m'embarque à
Saint-Malo.--Dernières pensées en quittant la terre natale........... 213
LIVRE VI
Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe
Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île
Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril.--J'aborde
en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers.--Tulloch.
--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de Washington et de
Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston.--Mackensie.
--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift.--Départ pour la
cataracte de Niagara avec un guide hollandais.--M. Violet.--Mon
accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et le renard canadien.--Rate
musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes.--Montcalm et Wolfe.--Campement
au bord du lac des Onondagas.--Arabes.--Course botanique.--L'Indienne
et la vache.--Un Iroquois.--Sachem des Onondagas.--Velly et les
Franks.--Cérémonie de l'hospitalité.--Anciens grecs.--Voyage du lac
des Onondagas à la rivière Genesee.--Abeilles, défrichements.
--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes enchanté.--Cataracte de
Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au bord de l'abîme.--Douze
jours dans une hutte.--Changement de moeurs chez les sauvages.--Naissance
et mort.--Montaigne.--Chant de la couleuvre.--Pantomime d'une petite
Indienne, original de _Mila_.--Incidences.--Ancien Canada.--Population
indienne.--Dégradation des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la
religion.--Fausse civilisation introduite par le commerce.--Coureurs
de bois.--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des
compaynies.--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions
françaises en Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis
Conyngham.--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte
de canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée
des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et Siminoles.--Notre
camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les
demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps
mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis.
--Retour en Europe.--Naufrage........................................ 315
APPENDICE
I. La tombe du Grand-Bé.......................................... 441
II. Le manuscrit de 1826.......................................... 448
III. Le comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian........ 451
IV. Le comte René de Chateaubriand, armateur....................... 454
V. Chateaubriand et le collège de Dinan........................... 456
VI. Récits de la Veillée........................................... 457
VII. Le cousin Moreau et sa mère.................................... 460
VIII. M. de Malesherbes.............................................. 465
IX. La cléricature de Chateaubriand................................ 468
X. Le baron Billing et l'ambassade de Londres..................... 469
XI. Francis Tulloch................................................ 472
XII. Journal de voyage.............................................. 476
Table.......................................................... 481
Paris.--E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.