failli périr, que Chateaubriand peindra plus tard,
au XIXe livre des _Martyrs_, le naufrage de
Cymodocée. On lit dans les notes qui accompagnent
ce livre: «Je ne peins dans ce naufrage que ma
propre aventure. En revenant de l'Amérique, je fus
accueilli d'une tempête de l'Ouest qui me
conduisit, en vingt et un jours, de l'embouchure de
la Delaware à l'île d'Aurigny, dans la Manche, et
fit toucher le vaisseau sur un banc de sable... _Je
regrette de n'avoir point la lettre que j'écrivis à
M. de Chateaubriand_, mon frère, qui a péri avec
son aïeul M. de Malesherbes. Je lui rendais compte
de mon naufrage. _J'aurais retrouvé dans cette
lettre des circonstances qui ont sans doute échappé
à ma mémoire_, quoique ma mémoire m'ait bien
rarement trompé.»--Ne convient-il pas de voir dans
ce regret une nouvelle preuve de ce constant souci
d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand,
même lorsqu'il écrivait ses poèmes, à plus forte
raison lorsqu'il écrivit ses _Mémoires_?]
APPENDICE (p. 441)
LA TOMBE DU GRAND-BÉ[504]
[Note 504: Ci-dessus, _Avant-propos_.]
Au mois d'août 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, écrivit à
Chateaubriand pour le prier d'appuyer auprès du Gouvernement la
demande de la ville, relative à l'établissement d'un bassin à flot.
L'auteur du _Génie du christianisme_, en même temps qu'il se mettait à
leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession, «à la
pointe occidentale du Grand-Bé, d'un petit coin de terre tout juste
suffisant pour contenir son cercueil». La réponse du maire au grand
poète fut peut-être un peu trop administrative: «Je ne crois pas,
disait-il, qu'il soit difficile d'obtenir la concession d'une portion
de terrain dans le flanc occidental de cette île, et si votre
seigneurie le _juge à propos_, j'informerai _en son nom_ M. le
commandant du génie à Saint-Malo de son désir en le priant de le faire
connaître à M. le ministre de la guerre auprès duquel votre S.
_terminerait aisément_, je crois, cette affaire.»--Il ne pouvait
convenir à Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de
faire des démarches auprès du ministre. L'affaire en resta là. (p. 442)
Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune poète,
M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requête, le Conseil municipal
décida de demander à l'État les quelques pieds de terre nécessaire à
la sépulture du grand écrivain; il se chargerait de plus des frais de
la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la délibération
du Conseil, Chateaubriand répondit par la lettre suivante:
Il me serait impossible de vous exprimer l'émotion que j'ai
éprouvée en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire. Avant d'entrer dans quelques détails, je
m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la
reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les
plus sincères à MM. les membres du conseil municipal et
d'agréer vous-même dans ces remerciements la part qui vous est
si justement due.
Je n'avais jamais prétendu et je n'aurais jamais osé espérer,
Monsieur, que ma ville natale se chargeât des frais de ma
tombe. Je ne demandais qu'à acheter un morceau de terre de
vingt pieds de long sur douze de large, à la pointe occidentale
du Grand-Bé. J'aurais entouré cet espace d'un mur à fleur de
terre, lequel aurait été surmonté d'une simple grille de fer
peu élevée, pour servir non d'ornement, mais de défense à mes
cendres. Dans l'intérieur je ne voulais placer qu'un socle de
granit taillé dans les rochers de la grève. Ce socle aurait
porté une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription,
ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant à ses pieds
était un chrétien: cela suffira à ma mémoire.
Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanément en France; il
est probable que je mourrai en terre étrangère[505]. Si la
ville qui m'a vu naître m'octroie le terrain dont je
sollicitais la concession, ou si elle maintient la résolution
si glorieuse pour moi, de s'occuper de ces soins funèbres,
j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprès
de mon berceau, quel que soit le lieu où il plaise à la
Providence de disposer de ma vie. Dans le cas où mes
concitoyens persisteraient dans leur dessein généreux, je les
supplie de ne rien changer à mon plan de sépulture et de faire
bénir par le curé de Saint-Malo le lieu de mon repos, après
l'avoir préparé.
Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette
lettre, l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous (p. 443)
prier encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je
transcris ici les noms avec un respect tout religieux: MM.
Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle,
Villalard, Béhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel,
Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel père,
Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize,
Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier.
[Note 505: Chateaubriand s'était alors fixé à
Genève.]
Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont donc pouvoir
marcher vite... Mais, si elles marchaient vite, à quoi servirait
l'Administration? à quoi serviraient les Bureaux? Huit années se
passeront avant que l'affaire aboutisse. Besoin sera que M. La
Morvonnais fasse encore démarches sur démarches, mette en mouvement
des députés, et non des moindres, M. Eugène Janvier et M. de
Lamartine. Ce dernier lui écrivait:
Personne ne sera plus fier que moi d'avoir porté ma pierre au
tombeau de notre plus grand poète. Le peu de poésie qui est dans
mon âme y a découlé de la sienne: mon hommage n'est que de la
reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualité
de notre temps qui fera, je l'espère, attendre longtemps notre
prévoyance.
Je serai à Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre
pour lui exposer vos motifs: j'espère qu'il se montrera digne de les
entendre.
Enfin, en 1839, le département de la guerre consentit à céder «les
quelques pieds de terre»,--non sans faire d'ailleurs d'expresses
réserves et spécifier que l'érection du tombeau de M. de Chateaubriand
ne devait être considéré que comme une simple «tolérance». Voici la
déclaration que le maire de Saint-Malo était obligé de signer:
L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous
soussigné Louis-François Hovius, maire de Saint-Malo, dûment
autorisé par le conseil municipal, en vertu de sa délibération du
trois août mil huit cent trente-six, dont l'expédition a été
adressée à M. le chef du Génie le huit septembre mil huit cent
trente-sept, reconnaissons, conformément à la lettre de (p. 444)
M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil
huit cent trente-six, que c'est par _tolérance_ du département de
la guerre qu'un tombeau a été érigé pour M. de Chateaubriand sur
l'île du Grand-Bé, et que cette construction ne pourra jamais
faire acquérir à la commune aucun droit de propriété sur cette
île qui appartient au département de la guerre, et que ceux de ce
dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plénitude.
Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Morvonnais était resté sur
la brèche. Son zèle et son pieux dévouement ne devaient pas rester
sans récompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la
lettre qu'on va lire:
_Paris, le 15 mai 1836._
Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi
qu'à mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que je
ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans
ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une
petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer.
Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse.
Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma
naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les
souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je
tâcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller
visiter quelque jour mon dernier asile.
Je suis charmé que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin à flot
auquel je m'étais intéressé pendant mon ministère. Le projet du
bassin entre la ville et le Grand-Bé me plairait, surtout parce
qu'il accroîtrait la ville de ce côté.
Offrez, je vous prie, à toutes les personnes qui se sont
intéressées à ma tombe, mes remerciements les plus sincères.
Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous
offrir. J'espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de
vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrès du monument:
le temps me presse, et j'aimerais à apprendre bientôt que mon lit
est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir
sommeil.
CHATEAUBRIAND.
A quelques mois de là, M. La Morvonnais écrivit au grand poète, de
Combourg même, que bientôt il allait donner le premier coup de (p. 445)
bêche à sa tombe. Chateaubriand lui répondit:
_Paris, 15 août 1836._
J'ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de _Combourg_, et
j'ai trouvé, Monsieur, qu'elle était de vous et qu'il s'agissait
de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur, et Dieu soit loué!
La chose est donc finie! tout est bien pourvu que je sois sur un
point solitaire de l'île, au soleil couchant, et aussi avancé
vers la pleine mer que le _génie militaire_ le permettra. Quand
ma cendre recevrait, avec le sable donc elle sera chargée,
quelques boulets, il n'y aurait pas de mal: Je suis un vieux
soldat.
Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais pensé
qu'elle pourrait être prise dans le rivage; mais s'il y a
quelques objections, on peut la prendre partout où l'on voudra:
Je cherche surtout le bon marché, afin d'éviter à ma ville natale
les frais dont elle veut bien se charger. Vous savez, Monsieur,
qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun
nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix
de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce
monde. Autour de cette pierre un mur à fleur de sable, muni d'une
grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les
animaux sauvages et domestiques.
Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les
hommes qui ont eu la bonté de s'occuper de cette affaire de mort,
puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe posé et
l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse
le lieu de mon futur repos; car avant tout, je veux être enterré
en terre sainte; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez
longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma
tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes
adieux.
Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je
les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les
écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite.
Si vous avez l'extrême bonté de me tenir au courant du travail et
de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d'obligation.
La nuit _me presse_, comme dit Horace, et je n'ai guère le temps
d'attendre.
En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la _Thébaïde des Grèves_ et en
fit hommage à Chateaubriand, qui lui répondit en ces termes:
Je commence par vous demander pardon, Monsieur, d'être (p. 446)
obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce
que le long voyage que je viens d'achever[506], quoiqu'il m'ait
fait du bien, ne m'a pourtant point guéri de la goutte que j'ai à
la main droite.
Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous
êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon
tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit;
j'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse
seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille: mais enfin,
si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas
aperçu de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse
de sable, ce qui surtout est mon but. J'espère aussi que la
grille de fer n'aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les
chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à
la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances
chrétiennes ont bien voulu veiller.
Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions
dernières est parvenu jusqu'à Mme de Chateaubriand: vous jugez,
Monsieur, combien elle en a été troublée. S'il était donc
possible qu'il ne fut plus question de ma tombe, à laquelle le
public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la
bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence,
vous me rendriez un vrai service. J'ai déjà fait part de mes
inquiétudes à M. L..., de Dinan, qui m'a envoyé de fort beaux
vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme.
Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvénient. J'ai déjà
parcouru le volume _Aux amis inconnus_[507]. J'y ai retrouvé la
tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m'a toujours
rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort,
Monsieur; je voudrais dans votre _Thébaïde_, parmi les rochers au
bord des flots, entendre à la fin de ma vie
Ce chant qui m'endormait à l'aube de mes jours[508].
Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant
compatriote que vous m'annoncez.
Agréez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma
reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considération très
distinguée.
CHATEAUBRIAND.
_Paris, le 4 septembre 1838._
[Note 506: Chateaubriand venait de faire un voyage
dans le Midi de la France.]
[Note 507: Épigraphe de la _Thébaïde des Grèves_.]
[Note 508: Vers du même recueil, extrait de la
pièce intitulée: _une Soirée de Février_.]
On a parfois reproché à Chateaubriand d'avoir trop «soigné» son (p. 447)
tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, d'un sentiment si chrétien,
répondent suffisamment à ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le
noble poète, avait tort de s'y associer, lorsqu'il écrivait à la
vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine: «Chateaubriand n'a-t-il pas
assez _soigné_ d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a été
le saule pleureur toute sa vie? _Il lui faisait de tendre visites sur
le bord de la mer_, et l'un de ses plus naïfs admirateurs me disait un
jour, comme un trait d'originalité charmant: «Monsieur, il est allé
cet été, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas
allé faire visite à sa soeur âgée, pauvre et malade, qui demeure
quelque part sur cette route-là. On me contait cela dans la voiture
noire où je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade[509].»
C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny répétait là à sa
petite-cousine. La vérité est que pas une seule fois, en son vivant,
Chateaubriand n'a fait visite à son tombeau. Il était de notoriété à
Saint-Malo, en 1848, à l'époque de ses funérailles, qu'il n'avait pas
revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et
consciencieux archiviste de Saint-Malo, écrivait en 1850, dans ses
_Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à
la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand_: «Peu de temps
après son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec
sa femme et ses soeurs Lucile et Julie. Depuis cette époque, _il ne
revit plus sa ville natale_, quoiqu'il en eût manifesté maintes fois
le désir: il remettait ce voyage d'année en année.»--Quant à sa soeur,
Mme de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte au couvent de la
Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l'oubliait point, et il
ne cessa de lui écrire jusqu'à la fin, lui qui, dans ses dernières
années, n'écrivait plus à personne. J'ai sous les yeux (p. 448)
quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand à sa soeur, écrites
parfois à peu de jours de distance, l'une par exemple à la date du 9
septembre 1845, et l'autre à la date du 15 du même mois. De cette
correspondance j'extrairai seulement la lettre suivante, où il est
parlé de la tombe du Grand-Bé; elle est signée de ce prénom de
_François_, qui rappelait au frère et à la soeur les lointaines années
de Combourg:
_Paris, le 15 mars 1834._
J'ai porté, chère soeur, ta lettre et la lettre qu'elle
renfermait à Louis[510], il ne comprend grand'chose à l'affaire,
mais il te répond aujourd'hui même. Chaque année je forme le
projet d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir
avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une
bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en
m'écrivant, et je t'écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu
sais que j'ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo
m'accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La
ville a la bonté d'élever mon tombeau à ses frais; tu vois que je
ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup
cependant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime.
Dis mille choses à Caroline[511] et à toute notre famille.
Ton frère,
François.
[Note 509: _Lettres inédites d'Alfred de Vigny_,
dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
1897.]
[Note 510: Son neveu, le comte Louis de
Chateaubriand.]
[Note 511: Caroline de Bedée, cousine-germaine de
Chateaubriand.]
II
LE MANUSCRIT DE 1826[512]
[Note 512: Ci-dessus, p. 4.]
Sous ce titre: _Esquisse d'un maître_: _souvenirs d'enfance et de
jeunesse de Chateaubriand_[513], Mme Charles Lenormant a publié, en
1874, le texte primitif des trois premiers livres de _Mémoires (p. 449)
d'outre-tombe_, d'après un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce
manuscrit, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire dans
l'_Introduction_ de l'édition actuelle, est à peu près tout entier de
la main de Mme Récamier qui se fit seulement aider dans sa copie (pour
un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons là le premier jet,
l'expression spontanée la plus pure et la plus simple de la pensée de
son auteur. Cette rédaction première, Chateaubriand, depuis 1826, l'a
profondément remaniée. Il y a beaucoup ajouté; il y a fait aussi des
suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que,
dans sa version dernière, il a fait disparaître tout le début du livre
premier. Et pourtant ces pages, littérairement très belles, avaient en
outre l'avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels
sentiments l'animaient au moment où il entreprenait d'écrire les
Mémoires de sa vie[514]. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces
pages supprimées:
Je me suis souvent dit: Je n'écrirai point les mémoires de ma
vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la
vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi,
révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne
sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.
Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières
lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et
pour me faire illusion, voici comment je pallie mon
inconséquence.
D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel
de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui
concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte
de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n'ai jamais
atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui
tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel
était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement
le fond de mon coeur: la plupart des sentiments y sont (p. 450)
restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que
comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je
regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au
sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de
mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon
inexplicable coeur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma
plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En
rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des
illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au
milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger.
Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des
études pénibles, et quand je me sentirai las de tracer les
tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant
l'histoire de mes songes.
Je considère ensuite que, ma vie appartenant au public par un
côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à
tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier
ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai
eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon
temps, j'ai démasqué des hommes, blessé une multitude d'intérêts;
je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des
ennemis littéraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me
peindre à leur manière; et ne l'ont-ils pas déjà fait! Dans un
siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les
haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les
bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus
grandes calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de
légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit,
pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on
puisse le juger.
Mais avec cette idée, je vais peut-être me montrer meilleur que
je ne suis? J'en serai peut-être tenté? A présent, je ne le crois
pas, je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends
d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt
que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de
mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de
bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de
mes préventions personnelles.
[Note 513: Un volume in-18. Michel Lévy frères,
éditeurs.]
[Note 514: C'était le titre que Chateaubriand avait
d'abord projeté de donner à ses récits. On lit à la
première page du Manuscrit de 1826: _Mémoires de ma
vie, commencés en 1809_.]
III (p. 451)
LE COMTE LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRÈRE CHRISTIAN[515]
[Note 515: Ci-dessus, p. 9.]
Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand écrivain et
arrière-petit-fils de Malesherbes, naquit à Paris le 13 février 1790.
Il était le fils aîné de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte
de Combourg, et d'Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis
Le Peletier de Rosambo, président à mortier au Parlement de Paris, et
de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812, à l'âge de
vingt-deux ans, il épousa Mlle Henriette-Félicité-Zélie d'Orglandes,
qui en avait à peine dix-sept. Le mariage eut lieu au château du Ménil,
près de Mantes, chez Mme de Rosambo, tante de Mlle d'Orglandes.
Chateaubriand composa en l'honneur des jeunes époux ce gracieux
épithalame:
L'autel est prêt; la foule t'environne:
Belle Zélie, il réclame ta foi.
Viens; de ton front est la blanche couronne
Moins virginale et moins pure que toi.
J'ai quelquefois peint la grâce ingénue
Et la pudeur sous ses voiles nouveaux:
Ah! si mes yeux plus tôt t'avaient connue
On aurait moins critiqué mes tableaux.
Mon cher Louis, chez la race étrangère
Tu n'iras point t'égarer comme moi:
A qui la suit la fortune est légère;
Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi.
Cher orphelin, image de ta mère
Au Ciel pour toi je demande ici-bas
Les jours heureux retranchés à ton père
Et les enfants que ton oncle n'a pas.
Fais de l'honneur l'idole de ta vie: (p. 452)
Rends tes aïeux fiers de leur rejeton,
Et ne permets qu'à la seule Zélie
Pour un moment de rougir à ton nom.
Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des _Martyrs_. A
peu de temps de là, il écrivait à sa jeune nièce cette charmante
lettre:
Oui, ma chère nièce, je ferai tout ce que vous voudrez cette
année, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux
pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition
à notre traité: c'est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs
dames de Chateaubriand ont été célèbres de diverses manières.
L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on avait cru tué par
les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre séduisit le coeur d'un
grand roi; une troisième fut mère ou aïeule de ce duc de
Montausier, si connu par l'austérité de ses vertus. Vous êtes
belle comme cette haute dame qui charma le coeur de François Ier;
vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme
la mère de Montausier. Voilà un petit conte qui sent tout à fait
son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez à souffrir.
Songez que je suis le plus proche parent de Louis; il n'a point
de père, je n'ai point d'enfant, vous ne pouvez éviter d'être ma
fille.