Sans aimer la nature, les Américains se sont appliqués à l'étude de

l'histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru à

pied les régions qui séparent l'Atlantique de l'océan Pacifique, en

consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas

Say[491], voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a

donné un ouvrage sur l'entomologie américaine. Wilson[492], tisserand,

devenu auteur, a laissé des peintures assez finies.

[Note 491: Thomas _Say_, né à Philadelphie en 1787,

mort à New-Harmony en 1834. On lui doit une

_Entomologie américaine_ (1824) et une

_Conchyliologie américaine_ (1830).]

[Note 492: Alexandre _Wilson_ (1766-1813) était né

à Paisley, en Écosse, mais il passa de bonne heure

en Amérique. Tour à tour tisserand, maître d'école,

colporteur, il s'attacha à l'étude et à la

description des oiseaux. Son _Ornithologie_

(American Ornithology), parue de 1808 à 1813, et

formant sept volumes, est à la fois un monument

scientifique et, par la variété et la finesse des

peintures, une oeuvre littéraire d'une réelle

valeur.]

Arrivés à la littérature proprement dite, quoiqu'elle soit peu de

chose, il y a pourtant quelques écrivains à citer parmi les romanciers

et les poètes. Le fils d'un quaker, Brown[493], est l'auteur de

_Wieland_, lequel Wieland est la source et le modèle des romans de la

nouvelle école. Contrairement à ses compatriotes, «j'aime mieux, (p. 426)

assurait Brown, errer parmi les forêts que de battre le blé». Wieland,

le héros du roman, est un puritain à qui le ciel a recommandé de tuer

sa femme:

«Je t'ai amenée ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu:

c'est par moi que tu dois périr, et je saisis ses deux bras. Elle

poussa plusieurs cris perçants et voulut se dégager.--Wieland, ne

suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh!

grâce! grâce!--Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grâce

et secours.» Wieland étrangle sa femme et éprouve d'ineffables délices

auprès du cadavre expiré. L'horreur de nos inventions modernes est ici

surpassée. Brown s'était formé à la lecture de _Caleb Williams_[494],

et il imitait dans _Wieland_ une scène d'_Othello_.

[Note 493: Charles Brockden _Brown_, né à

Philadelphie le 17 janvier 1771, mort le 22 février

1810. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont le

meilleur est celui que cite Chateaubriand, _Wieland

ou la Transformation_.]

[Note 494: _Caleb Williams_, oeuvre dramatique et

puissante du romancier anglais William Godwin,

avait paru en 1794, un an avant le roman de Brown,

et son succès avait été aussi considérable en

Amérique qu'en Angleterre.]

A cette heure, les romanciers américains, Cooper[495], Washington

Irving[496], sont forcés de se réfugier en Europe pour y trouver des

chroniques et un public. La langue des grands écrivains de

l'Angleterre s'est _créolisée_, _provincialisée_, _barbarisée_, sans

avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge; on a été

obligé de dresser des catalogues des expressions américaines. (p. 427)

[Note 495: Fenimore _Cooper_ (1780-1851), le plus

célèbre des romanciers américains.]

[Note 496: Washington _Irving_ (1783-1859). De

nombreux voyages en Europe et surtout de longs

séjours en Espagne, où il revint enfin, comme

ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les

éléments de ses principaux ouvrages. Les plus

célèbres sont les _Contes d'un voyageur_ (1824),

_l'Histoire de la vie et des voyages de Christophe

Colomb_ (1828-1830), la _Chronique de la conquête

de Grenade_ (1829).]

Quant aux poètes américains, leur langage a de l'agrément, mais ils

s'élèvent peu au-dessus de l'ordre commun. Cependant, l'_Ode à la

brise du soir_, le _Lever du soleil sur la montagne_, le _Torrent_, et

quelques autres poésies, méritent d'être parcourues. Halleck[497] a

chanté Botzaris expirant, et Georges Hill a erré parmi les ruines de

la Grèce: «Ô Athènes! dit-il, c'est donc toi, reine solitaire, reine

détrônée!..... Parthénon, roi des temples, tu as vu les monuments tes

contemporains laisser au temps dérober leurs prêtres et leurs dieux.»

[Note 497: _Halleck_ (Fitz-Greene), poète

américain, né à Guilfort (Connecticut) en 1795,

mort en 1867. Ses _OEuvres complètes_, parues à

New-York en 1852, ont eu de nombreuses rééditions.

_Marco Botzaris_, épisode de la révolution grecque,

est son oeuvre la plus remarquable.]

Il me plaît, à moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de

l'Atlantide, d'entendre la voix indépendante d'une terre inconnue à

l'antiquité gémir sur la liberté perdue du vieux monde.

* * * * *

Mais l'Amérique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les

États ne se diviseront-ils pas? Un député de la Virginie n'a-t-il pas

déjà soutenu la thèse de la liberté antique avec des esclaves,

résultat du paganisme, contre un député de Massachusetts, défendant la

cause de la liberté moderne sans esclaves, telle que le christianisme

l'a faite?

Les États du nord et du midi ne sont-ils pas opposés d'esprit et

d'intérêts? Les États de l'ouest, trop éloignés de l'Atlantique, ne

voudront-ils pas avoir un régime à part? D'un côté, le lien (p. 428)

fédéral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque

État à s'y resserrer? D'un autre côté, si l'on augmente le pouvoir de

la présidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et

les privilèges du dictateur?

L'isolement des États-Unis leur a permis de naître et de grandir: il

est douteux qu'ils eussent pu vivre et croître en Europe. La Suisse

fédérale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu'elle est

petite, pauvre, cantonnée au giron des montagnes, pépinière de soldats

pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.

Séparée de l'ancien monde, la population des États-Unis habite encore

la solitude; ses déserts ont été sa liberté: mais déjà les conditions

de son existence s'altèrent.

L'existence des démocraties du Mexique, de la Colombie, du Pérou, du

Chili, de Buenos-Ayres, toutes troublées qu'elles sont, est un danger.

Lorsque les États-Unis n'avaient auprès d'eux que les colonies d'un

royaume transatlantique, aucune guerre sérieuse n'était probable,

maintenant des rivalités ne sont-elles pas à craindre? que de part et

d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des

enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trône: la

gloire aime les couronnes.

J'ai dit que les États du nord, du midi et de l'ouest étaient divisés

d'intérêts; chacun le sait: ces États rompant l'union, les

réduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d'inimitiés répandu

dans le corps social! Les États dissidents maintiendront-ils leur

indépendance? Alors quelles discordes n'éclateront pas parmi ces

États émancipés! Ces républiques d'outre-mer, désengrenées, ne (p. 429)

formeraient plus que des unités débiles de nul poids dans la balance

sociale, ou elles seraient successivement subjuguées par l'une d'entre

elles. (Je laisse de côté le grave sujet des alliances et des

interventions étrangères.) Le Kentucky, peuplé d'une race d'hommes

plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destiné à

devenir l'État conquérant. Dans cet état qui dévorerait les autres, le

pouvoir d'un seul ne tarderait pas à s'élever sur la ruine du pouvoir

de tous.

J'ai parlé du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une

longue paix. Les États-Unis, depuis leur émancipation, ont joui, à

quelques mois près, de la tranquillité la plus profonde: tandis que

cent batailles ébranlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en

sûreté. De là un débordement de population et de richesses, avec tous

les inconvénients de la surabondance des richesses et des populations.

Si des hostilités survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on

résister? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles à des

sacrifices? Comment renoncer aux usances câlines, au confort, au

bien-être indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies dans leur

mousseline, ont constamment subi la domination étrangère. Ce qui

convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix

modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé[498] de paix. Les

Américains ont déjà porté trop longtemps de suite la couronne (p. 430)

d'olivier: l'arbre qui la fournit n'est pas naturel à leur rive.

[Note 498: L'adjectif _attrempé_ est un terme de

fauconnerie pour désigner un oiseau qui n'est ni

gras, ni maigre. Chateaubriand l'emploie ici dans

le sens de _mitigé_. C'est un emprunt qu'il fait à

la langue italienne, _attemperato_, comme il a déjà

fait de nombreux emprunts à la langue latine,

_fragrance_, _effluences_, _cérulés_, _diluviés_,

_vastitude_, _blandices_, _rivulaires_, _obiter_.]

L'esprit mercantile commence à les envahir; l'intérêt devient chez eux

le vice national. Déjà, le jeu des banques des divers États s'entrave,

et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la liberté

produit de l'or, une république industrielle fait des prodiges; mais

quand l'or est acquis ou épuisé, elle perd son amour de l'indépendance

non fondé sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et

de la passion de l'industrie.

De plus, il est difficile de créer une _patrie_ parmi des États qui

n'ont aucune communauté de religion et d'intérêts, qui, sortis de

diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol différent et

sous un différent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Français de

la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un

Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de

la Géorgie, tous réputés Américains? Celui-là léger et duelliste;

celui-là catholique, paresseux et superbe; celui-là luthérien,

laboureur et sans esclaves; celui-là anglican et planteur avec des

nègres; celui-là puritain et négociant; combien faudra-t-il de siècles

pour rendre ces éléments homogènes?

Une aristocratie chrysogène[499] est prête à paraître avec l'amour des

distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il règne (p. 431)

un niveau général aux États-Unis: c'est une complète erreur. Il y a des

sociétés qui se dédaignent et ne se voient point entre elles; il y a

des salons où la morgue des maîtres surpasse celle d'un prince allemand

à seize quartiers. Ces nobles plébéiens aspirent à la caste, en dépit

du progrès des lumières qui les a fait égaux et libres. Quelques-uns

d'entre eux ne parlent que de leurs aïeux, fiers barons, apparemment

bâtards et compagnons de Guillaume le Bâtard. Ils étalent les blasons

de chevalerie de l'ancien monde, ornés des serpents, des lézards et

des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la

cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se

surnommer _marquis_, est considéré sur les bateaux à vapeur.

[Note 499: _Chrysogène_, née de l'or. Terme nouveau

inventé par l'auteur et qui mérite de faire

fortune.]

L'énorme inégalité des fortunes menace encore plus sérieusement de

tuer l'esprit d'égalité. Tel Américain possède un ou deux millions de

revenu; aussi les Yankees de la grande société ne peuvent-ils déjà

plus vivre comme Franklin: le vrai _gentleman_, dégoûté de son pays

neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les

auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen,

des _tours_ en Italie. Ces rôdeurs de la Caroline ou de la Virginie

achètent des ruines d'abbayes en France, et plantent, à Melun, des

jardins anglais avec des arbre américains. Naples envoie à New-York

ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins,

Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas

l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte du

Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs, (p. 432)

demi-sauvages que la mort a bien de la peine à faire rire.

Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en même temps que déborde

l'inégalité des fortunes et qu'une aristocratie commencera, la grande

impulsion égalitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou

fonciers à cacher leur luxe, à dissimuler leurs richesses, de crainte

d'être assommés par leurs voisins. On ne reconnaît point la puissance

exécutive; on chasse à volonté les autorités locales que l'on a

choisies, et on leur substitue des autorités nouvelles. Cela ne

trouble point l'ordre; la démocratie pratique est observée, et l'on se

rit des lois posées par la même démocratie en théorie. L'esprit de

famille existe peu; aussitôt que l'enfant est en état de travailler,

il faut, comme l'oiseau emplumé, qu'il vole de ses propres ailes. De

ces générations émancipées dans un hâtif orphelinage et des

émigrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies

nomades qui défrichent les terres, creusent des canaux et portent leur

industrie partout sans s'attacher au sol; elles commencent des maisons

dans le désert où le propriétaire passager restera à peine quelques

jours.

Un égoïsme froid et dur règne dans les villes; piastres et dollars,

billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout

l'entretien; on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande

boutique. Les journaux, d'une dimension immense, sont remplis

d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Américains

subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat où la nature

végétale parait avoir profité aux dépens de la nature vivante, loi

combattue par des esprits distingués, mais que la réfutation n'a (p. 433)

pas tout à fait mise hors d'examen? On pourrait s'enquérir si

l'Américain n'a pas été trop usé dans la liberté philosophique, comme

le Russe dans le despotisme civilisé.

En somme, les États-Unis donnent l'idée d'une colonie et non d'une

patrie-mère: ils n'ont point de passé, les moeurs s'y sont faites par

les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les

nations au moment que les idées politiques entraient dans une phase

ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une

rapidité extraordinaire. La société permanente semble devenir

impraticable chez eux, d'un côté par l'extrême ennui des individus, de

l'autre par l'impossibilité de rester en place, et par la nécessité de

mouvement qui les domine: car on n'est jamais bien fixe là où les

pénates sont errants. Placé sur la route des océans, à la tête des

opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble

avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers

que de les créer.

* * * * *

Revenu du désert à Philadelphie, comme je l'ai déjà dit, et ayant

écrit sur le chemin à la hâte _ce que je viens de raconter_, comme le

vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change

que j'attendais; ce fut le commencement des embarras pécuniaires où

j'ai été plongé le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes

pris en grippe aussitôt que nous nous sommes vus. Selon Hérodote[500],

certaines fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or; d'après (p. 434)

Athénée, le soleil avait donné à Hercule un vaisseau d'or pour aborder

à l'île d'Érythia, retraite des Hespérides: bien que fourmi, je n'ai

pas l'honneur d'appartenir à la grande famille indienne, et, bien que

navigateur, je n'ai jamais traversé l'eau que dans une barque de

sapin. Ce fut un bâtiment de cette espèce qui me ramena d'Amérique en

Europe. Le capitaine me donna mon passage à crédit. Le 10 de décembre

1791, je m'embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour

divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du

navire était le Havre.

[Note 500: Chateaubriand avait beaucoup lu

Hérodote, qui ne quittait pas sa table, à l'époque

où il écrivait son _Essai sur les Révolutions_.

Dans une conversation avec M. de Marcellus, en

1822, il jugeait ainsi le vieil historien:

«Hérodote est, avec Homère, le seul auteur grec que

je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoiqu'en dise

Plutarque, une ombre de malice dans ses récits. Il

est véridique et très circonspect quand il touche

aux antiques légendes. Enfin, il est aisé,

abondant, et surtout clair et simple, premières

vertus du style de l'histoire.» _Chateaubriand et

son temps_, p. 75.]

Un coup de vent d'ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et

nous chassa en dix-sept jours à l'autre bord de l'Atlantique. Souvent

à mât et à corde, à peine pouvions-nous mettre à la cape. Le soleil ne

se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l'estime,

fuyait devant la lame. Je traversai l'Océan au milieu des ombres;

jamais il ne m'avait paru si triste. Moi-même, plus triste, je

revenais trompé dès mon premier pas dans la vie: «On ne bâtit point de

palais sur la mer », dit le poète persan Feryd-Eddin. J'éprouvais je

ne sais quelle pesanteur de coeur, comme à l'approche d'une grande

infortune. Promenant mes regards sur les flots, je leur demandais (p. 435)

ma destinée, ou j'écrivais, plus gêné de leur mouvement qu'occupé de

leur menace.

Loin de calmer, la tempête augmentait à mesure que nous approchions de

l'Europe, mais d'un souffle égal; il résultait de l'uniformité de sa

rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée.

Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait

dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une

lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre dans le

petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de

l'eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre?

Les matelots bretons ont ce proverbe: «Celui qui voit Belle-Isle, voit

son île; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant,

voit son sang.»

J'avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement

des ondes dans les ténèbres, au bourdonnement du vent dans les

cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et découvrait le

pont: c'était tout autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des

chocs et des heurts, à l'entrée de la troisième nuit, je m'allai

coucher. Le temps était horrible; mon hamac craquait et blutait aux

coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse.

Bientôt j'entends courir d'un bout du pont à l'autre et tomber des

paquets de cordages: j'éprouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un

vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de l'entrepont

s'ouvre; une voix effrayée appelle le capitaine: cette voix, au milieu

de la nuit et de la tempête, avait quelque chose de formidable. (p. 436)

Je prête l'oreille; il me semble ouïr des marins discutant sur le

gisement d'une terre. Je me jette en bas de mon branle; une vague

enfonce le château de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse

et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et armes; je gagne

le tillac à demi noyé.

En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle

sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord; mais, n'ayant pu y

parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune

écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on

découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune,

des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme

des monts[501] dans le canal où nous nous trouvions engouffrés; tantôt

ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles; tantôt ils

n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches

noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur

lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les

vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus; l'instant

d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des

récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment

sortaient des bruits qui faisaient battre le coeur aux plus intrépides

matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues

avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau

s'écoulaient en tourbillonnant, comme à l'échappée d'une écluse. (p. 437)

Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain

murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit.

[Note 501: Traduction du _mons aquæ_, dans la

tempête de Virgile:

... Cumulo præruptus aquæ mons.

(_Énéide_, livre I, v. 109.)]

Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des

cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets.

Dans l'habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe.

Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la

Manche sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant à chaque vague,

courait en dérive entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny. Le

naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu'ils

avaient de plus précieux afin de le sauver.

Il y avait parmi l'équipage des matelots français; un d'entre eux, au

défaut d'aumônier, entonna ce cantique à _Notre-Dame de Bon-Secours_,

premier enseignement de mon enfance; je le répétai à la vue des côtes

de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. Les matelots

américains-protestants se joignaient de coeur aux chants de leurs

camarades français-catholiques: le danger apprend aux hommes leur

faiblesse et unit leurs voeux. Passagers et marins, tous étaient sur

le pont, qui accroché aux manoeuvres, qui au bordage, qui au cabestan,

qui au bec des ancres pour n'être pas balayé de la lame ou versé à la

mer par le roulis. Le capitaine criait: «Une hache! une hache!» pour

couper les mâts; et le gouvernail, dont le timon avait été abandonné,

allait, tournant sur lui-même, avec un bruit rauque.

Un essai restait à tenter: la sonde ne marquait plus que quatre

brassées sur un banc de sable qui traversait le chenal; il était (p. 438)

possible que la lame nous fit franchir le banc et nous portât dans une

eau profonde: mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du

salut commun? Un faux coup de barre, nous étions perdus.

Un de ces hommes qui jaillissent des événements et qui sont les

enfants spontanés du péril, se trouva: un matelot de New-York s'empare

de la place désertée du pilote. Il me semble encore le voir en

chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars et

diluviés[502], tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la

tête tournée, il regardait à la poupe l'onde qui devait nous sauver ou

nous perdre. Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe,

roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots

d'une autre mer: de grands oiseaux blancs, au vol calme, la précèdent

comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se

fit un silence profond; tous les visages blêmirent. La houle arrive:

au moment où elle nous attaque, le matelot donne le coup de barre; le

vaisseau, près de tomber sur le flanc, présente l'arrière, et la lame,

qui paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la sonde; elle

rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y

joignons le cri de: _Vive le roi!_ il ne fut point entendu de Dieu

pour Louis XVI; il ne profita qu'à nous.

[Note 502: _Diluviés_ pour _ruisselants_,

expression latine de Lucrèce:

_Omnia diluviare ex alto gurgite ponti_.]

Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de danger; nous ne

pouvions parvenir à nous élever au-dessus de la côte de Granville.

Enfin la marée retirante nous emporta, et nous doublâmes le cap (p. 439)

de La Hougue. Je n'éprouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage

et ne sentis point de joie d'être sauvé[503]. Mieux vaut déguerpir de

la vie quand on est jeune que d'en être chassé par le temps. Le

lendemain, nous entrâmes au Havre. Toute la population était accourue

pour nous voir. Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes

emportées, le gaillard d'arrière rasé, et nous embarquions l'eau à

chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le 2 de janvier 1792, je

foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas.

J'amenais avec moi, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux

sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 38 / 42 段