dôme d'une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le
feuillage sombre; la lumière divergeant entre les troncs et les
branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des
arabesques mobiles. En bas, c'étaient des lilas, des azaléas, des
lianes annelées, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns
fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de
rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on
voyait dans ces nues s'ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas
de braise, couler des rivières de lave: tout était éclatant, radieux,
doré, opulent, saturé de lumière.
Après l'insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se
réfugièrent à la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat
de l'Ionie, qui semble s'être amolli avec les passions des hommes: à
Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d'amour.
A notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes
fortifications trouvées sur l'Ohio, à notre gauche un ancien camp de
sauvages; l'île où nous étions, arrêtée dans l'onde et reproduite (p. 411)
par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. A
l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines; à l'occident,
la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs,
dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les
animaux de la création veillaient; la terre, en adoration, semblait
encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son sein retombait sur elle en
rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.
Quitté de mes compagnes je me reposai au bord d'un massif d'arbres:
son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j'étais
assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux
encrêpés, et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient dans les
irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du
lac, les sauts du poisson d'or, et le cri rare de la cane plongeuse.
Mes yeux étaient fixés sur les eaux; je déclinais peu à peu vers cette
somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul
souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et végéter avec
la nature dans une espèce de panthéisme. Je m'adossai contre le tronc
d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague
d'espérance.
Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvais entre deux femmes; les
odalisques étaient revenues; elles n'avaient pas voulu me réveiller;
elles s'étaient assises en silence à mes côtés; soit qu'elles
feignissent le sommeil, soit qu'elles fussent réellement assoupies,
leurs têtes étaient tombées sur mes épaules.
Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une pluie de roses (p. 412)
de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit à chanter:
quiconque n'est pas sûr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais!
on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltrée avec la
mélodie dans le sein d'un homme. A cette voix une voix rude et jalouse
répondit: un _Bois-brûlé_ appelait les deux cousines; elles
tressaillirent, se levèrent: l'aube commençait à poindre.
Aspasie de moins, j'ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce:
monté aux colonnes du Parthénon avec l'aurore, j'ai vu le Cythéron, le
mont Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines,
baignés dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage, que
réfléchissaient les mers, que répandaient comme un parfum les zéphyrs
de Salamine et de Délos.
Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. A midi, le
camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient
vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient
convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels.
Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les
juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à
fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés
des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d'hommes s'aggloméra à
l'orée d'un bois. Tout à coup, j'aperçois de loin mes deux
Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de
deux barbes que montaient à cru un _Bois-brûlé_ et un Siminole. Ô Cid!
que n'avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre! Les cavales
prennent leur course, l'immense escadron les suit. Les chevaux (p. 413)
ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des
buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l'air, leurs
queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d'insectes
dévorants enveloppe l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes
Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le
dieu des enfers.
Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que
des images de ce qui a passé si vite: je descendrai aux champs Élysées
avec plus d'ombres qu'homme n'en a jamais emmené avec soi. La faute en
est à mon organisation: je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne
m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en
religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait
de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également fatigué de la
gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de
l'infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes
jours, et je vais partout bâillant ma vie.
* * * * *
Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l'Écosse, après la
mort de François II.
De tel habit vous estiez accoustrée,
Partant, hélas! de la belle contrée
(Dont aviez eu le sceptre dans la main),
Lorsque, pensive et baignant vostre sein
Du beau crystal de vos larmes roulées,
Triste, marchiez par les longues allées
Du grand jardin de ce royal chasteau
Qui prend son nom de la source d'une eau.
Ressemblais-je à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand (p. 414)
je me promenai dans ma savane après mon veuvage? Ce qu'il y a de
certain, c'est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé
d'_un crespe long, subtil et délié_, comme dit encore Ronsard, ancien
poète de la nouvelle école.
Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j'appris du guide
qu'un _Bois-brûlé_, amoureux d'une des deux femmes, avait été jaloux
de moi et qu'il s'était résolu, avec un Siminole, frère de l'autre
cousine, de m'enlever _Atala_ et _Céluta_. Les guides les appelaient
sans façon des _filles peintes_, ce qui choquait ma vanité. Je me
sentais d'autant plus humilié que le _Bois-brûlé_, mon rival préféré,
était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères
des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand
Lama, sont des animaux dont la chair est à l'intérieur et les os à
l'extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus
mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle,
comme Julie lorsqu'elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de
Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j'ai ranimé depuis les
compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie
qu'elles me donnèrent; du moins, j'ai fait de l'une vierge, et de
l'autre une chaste épouse, par expiation.
Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des
défrichements européens vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune
lumière sur le but principal de mon entreprise; mais j'étais escorté
d'un monde de poésie:
Comme une jeune abeille aux roses engagée, (p. 415)
Ma muse revenait de son butin chargée.
J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de
ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le
couvert et fus bien reçu.
Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de
l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de
lierre et de cobées à cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui
coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules,
d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La
roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs
rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du
remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des
espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes
bleues.
N'aurais-je pas bien été là avec la _triste_, supposée fidèle, rêvant
assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit
de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule,
le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la
fraîcheur de l'onde et l'odeur de l'effleurage des orges perlées?
La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n'était
éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui
flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au
porte-armes, brillaient au reflet de l'âtre. Je m'assis sur un
escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d'un écureuil qui sautait
alternativement du dos d'un gros chien sur la tablette d'un (p. 416)
rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce
jeu. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite, dont la flamme
embrassa le fond noir comme une couronne d'or radiée. Tandis que les
patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m'amusai à lire à
la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre
entre mes jambes: j'aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots:
_Flight of the king_ (Fuite du roi). C'était le récit de l'évasion de
Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque à Varennes[486].
Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et réunion des
officiers de l'armée sous le drapeau des princes français.
[Note 486: L'arrestation du roi à Varennes eut lieu
le 22 juin 1791.]
Une conversion subite s'opéra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse
au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans être le héros
du Tasse, la même glace m'offrit mon image au milieu d'un verger
américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon
oreille sous le chaume d'un moulin caché dans des bois inconnus.
J'interrompis brusquement ma course, et je me dis: «Retourne en
France.»
Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena
la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les
Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint
d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu'ils n'ont
eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si,
continuant mon voyage, j'eusse allumé ma pipe avec le journal qui a
changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence; ma vie était
alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon (p. 417)
calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le
théâtre du monde. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque
j'étais seul témoin du débat; mais de tous les témoins, c'est celui
aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.
Pourquoi les solitudes de l'Érié, de l'Ontario, se présentent-elles
aujourd'hui à ma pensée avec un charme que n'a point à ma mémoire le
brillant spectacle du Bosphore? C'est qu'à l'époque de mon voyage aux
États-Unis, j'étais plein d'illusions; les troubles de la France
commençaient en même temps que commençait mon existence; rien n'était
achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu'ils
me rappellent l'innocence des sentiments inspirés par la famille et
les plaisirs de la jeunesse.
Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République,
grossie de débris et de larmes, s'était déchargée comme un torrent du
déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères: mes
souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des
passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en
Occident et en Orient, je n'avais point découvert le passage au pôle,
je n'avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l'étais
allé chercher, et je l'avais laissée assise sur les ruines d'Athènes.
Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en
Europe, je ne fournis jusqu'au bout ni l'une ni l'autre de ces
carrières: un mauvais génie m'arracha le bâton et l'épée, et me mit la
plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu'étant
à Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais (p. 418)
des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé: parmi
les bois de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les
champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes,
j'avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la
patrie d'Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre
aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour
leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre; maintenant,
indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de
l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le
voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.
Si je revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais
plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés;
là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je
voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de
Céluta, s'élève une ville d'environ cinq mille habitants; Chactas
pourrait être aujourd'hui député au Congrès. J'ai reçu dernièrement
une brochure imprimée chez les _Chérokis_, laquelle m'est adressée
dans l'intérêt de ces sauvages, comme au _défenseur de la liberté de
la presse_.
Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité
d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de
Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un
comté de la Colombie et un comté de Marengo: la gloire de tous les
pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j'ai rencontré le père
Aubry et l'obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles; un (p. 419)
territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.
Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y
ont porté la mémoire de leur patrie.
.... Falsi Simæntis ad undam
Libabat cineri Andromache[487].
[Note 487: _Énéide_, livre III, v. 302-303.]
Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la
liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de
l'antiquité et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de
Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire.
Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les
voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se
ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une
circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les
postes sont montées. On prend la diligence pour l'Ohio ou pour
Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète
indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivières
existent partout, liés ensemble par des canaux; on peut voyager le
long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou
sur des coches d'eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est
inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon
à fleur de terre.
La population des États-Unis s'est accrue de dix ans en dix ans,
depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la proportion de trente-cinq (p. 420)
individus sur cent. On présume qu'en 1830 elle sera de douze millions
huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les
vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent
cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle
dépasserait cinquante millions[488].
[Note 488: Les prévisions de Chateaubriand se sont
vérifiées ici avec une étonnante justesse. Il
écrivait en 1822: «En 1880, la population des
États-Unis _dépassera cinquante millions_.» Or,
d'après le recensement officiel du 1er juin 1880,
le chiffre de la population, à cette date, était de
_cinquante millions quatre cent quarante-cinq
mille, trois cent trente-six habitants_.]
Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du
Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd'hui à des docks où
des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent
avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les
galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les
eaux de Constantinople.
Le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, ne coulent plus dans la solitude;
des trois-mâts les remontent; plus de deux cents bateaux à vapeur en
vivifient les rivages.
Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la
prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions
lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à
toutes les espèces d'entreprises, promènent le pavillon étoilé du
couchant le long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu que
la servitude.
Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes
comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah,
La Nouvelle-Orléans, éclairées la nuit, remplies de chevaux et (p. 421)
de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de
salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du
luxe.
Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue
l'homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait
d'immortalité et l'ornement de ses jours: les lettres sont inconnues
dans la nouvelle République, quoiqu'elles soient appelées par une
foule d'établissements. L'Américain a remplacé les opérations
intellectuelles par les opérations positives; ne lui imputez point à
infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n'est pas de ce côté
qu'il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol
désert, l'agriculture et le commerce ont été l'objet de ses soins;
avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut
les abattre afin de labourer.
Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses religieuses,
portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu'au sein des
forêts; mais il fallait qu'ils marchassent d'abord à la conquête du
désert la hache sur l'épaule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle
de leurs labeurs, que l'orme qu'ils équarrissaient. Les Américains
n'ont point parcouru les degrés de l'âge des peuples; ils ont laissé
en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naïves du berceau
leur ont été inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer qu'à
travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient jamais vue, dont ils
pleuraient l'éternelle absence et le charme qu'on leur avait raconté.
Il n'y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni
littérature romantique, ni littérature indienne: classique, les (p. 422)
Américains n'ont point de modèles; romantique, les Américains
n'ont point de moyen âge; indienne, les Américains méprisent les
sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison qui leur était
destinée.
Ainsi, ce n'est donc pas la littérature à part, la littérature
proprement dite, que l'on trouve en Amérique, c'est la littérature
appliquée, servant aux divers usages de la société; c'est la
littérature d'ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les
Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les
sciences, parce que les sciences ont un côté matériel: Franklin et
Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des
hommes. Il appartenait à l'Amérique de doter le monde de la découverte
par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux
recherches du navigateur.
La poésie et l'imagination, partage d'un très petit nombre de
désoeuvrés, sont regardées aux États-Unis comme des puérilités du
premier et du dernier âge de la vie: les Américains n'ont point eu
d'enfance, ils n'ont point encore de vieillesse.
De ceci, il résulte que les hommes engagés dans les études sérieuses
ont dû nécessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d'en
acquérir la connaissance, et qu'ils ont dû de même se trouver acteurs
dans leur révolution. Mais une chose triste est à remarquer: la
dégénération prompte du talent, depuis les premiers hommes des
troubles américains jusqu'aux hommes de ces derniers temps; et
cependant ces hommes se touchent. Les anciens présidents de la
République ont un caractère religieux, simple, élevé, calme, dont (p. 423)
on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la République
et de l'Empire. La solitude dont les Américains étaient environnés a
réagi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur liberté.
Le discours d'adieu du général Washington au peuple des États-Unis
pourrait avoir été prononcé par les personnages les plus graves de
l'antiquité:
«Les actes publics, dit le général, prouvent jusqu'à quel point les
principes que je viens de rappeler m'ont guidé lorsque je me suis
acquitté des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je
les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon administration je
n'aie connaissance d'aucune faute d'intention, j'ai un sentiment trop
profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis
beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur
le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient
entraîner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne
cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après
quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et
droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli,
comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.»
Jefferson, dans son habitation de Monticello, écrit, après la mort de
l'un de ses deux enfants:
«La perte que j'ai éprouvée est réellement grande. D'autres
peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; mais moi, de mon
strict nécessaire, j'ai à déplorer la moitié. Le déclin de mes
jours ne tient plus que par le faible fil d'une vie humaine. (p. 424)
Peut-être suis-je destiné à voir rompre ce dernier lien
de l'affection d'un père!»
La philosophie, rarement touchante, l'est ici au souverain degré. Et ce
n'est pas là la douleur oiseuse d'un homme qui ne s'était mêlé de rien:
Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrième
année de son âge, et la cinquante-quatrième de l'indépendance de son
pays. Ses restes reposent, recouverts d'une pierre, n'ayant pour
épitaphe que ces mots: Thomas JEFFERSON, _Auteur de la Déclaration
d'indépendance_[489].
[Note 489: Thomas _Jefferson_ (1743-1826) fut le
troisième président des États-Unis (les deux
premiers avaient été Washington et John Adams). Élu
en 1801 et réélu en 1805, il resta huit ans à la
tête de l'administration. C'est lui qui réunit la
Louisiane aux États-Unis.]
Périclès et Démosthène avaient prononcé l'oraison funèbre des jeunes
Grecs tombés pour un peuple qui disparut bientôt après eux:
Brackenridge[490], en 1817, célébrait la mort des jeunes Américains
dont le sang a fait naître un peuple.
[Note 490: _Brackenridge_ (Henri), né à Pittsburg
en 1786. Outre deux études sur _Jefferson_ et
_Adams_ et une _Histoire populaire de la guerre de
1814 avec l'Angleterre_, il a publié un _Voyage
dans l'Amérique du Sud_ (1810),--_La Louisiane_
(1812),--et les _Souvenirs de l'Ouest_ (1834).]
On a une galerie nationale des portraits des Américains distingués, en
quatre volumes in-octavo, et, ce qu'il y a de plus singulier, une
biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens.
Logan, chef de la Virginie, prononça devant lord Dunmore ces paroles:
«Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp
égorgea tous les parents de Logan: il ne coule plus une seule (p. 425)
goutte de mon sang dans les veines d'aucune créature vivante. C'est là
ce qui m'a appelé à la vengeance. Je l'ai cherchée; j'ai tué beaucoup
de monde. Est-il quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort de
Logan? Personne.»